Premier chapitre "les rendez-vous de Marissa" de Claude Danze, partie 1

Publié le par christine brunet /aloys

 

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Louxor : le complot I

 

 

 

Saadia souriait dans la cuisine de la Villa. Le bruit du journal, que feuilletait Nick sur la terrasse, était révélateur. Il ne perdait jamais son sang-froid. Sauf le vendredi soir, chaque fois qu’arrivait le vol de la Flying en provenance de Shannon.

 

Il vérifiait sur le web les arrivées des vols, téléphonait à Ramadan au contrôle aérien de Louxor, scrutait le ciel invariablement bleu, changeait les clefs de la 504 de poche, oubliait la seconde d’après ce qu’il en avait fait, marmonnait d’improbables imprécations contre le temps qui ne passait pas et, finalement, se mettait en route bien trop tôt.

 

Lorsqu’elle entendit démarrer la Peugeot, Saadia sourit à nouveau : le gag se répétait chaque semaine mais, aujourd’hui, il battait des records, le patron.

 

Il pestait contre le trafic de Louxor aux heures de pointe et contre le convoi d’Abydos et Dendérah qui dispatchait au petit bonheur ses autocars de touristes pressés le long de la Corniche. Un peu avant le musée archéologique, il prit à droite, vers l’aéroport, évitant soigneusement chevaux, cochers et calèches, qui stationnaient là en permanence.

 

Sur la voie rapide, invisibles à l’intérieur des virages, des ouvriers peignaient des marques au sol, sans signalisation, sans vêtements de sécurité. D’improbables charrettes de canne à sucre tirées par des ânes occupaient la route au petit bonheur. Le train ramenant la récolte traversait interminablement la chaussée. Pas question de foncer, il pesta de plus belle.

 

Il arrêta le break 504 près de l’aérogare et regarda sa montre : il lui faudrait encore attendre au moins deux heures. Des cars finissaient de déverser leur flot de touristes revendicateurs. Il les évita et se dirigea à pied vers la clôture pour guetter l’arrivée de l’A320 de la Flying.

 

L’avion blanc et rouge aux lettres de bronze se présenta à l’atterrissage. Nick retint sa respiration. Comme il ne pouvait plus être aux commandes, il se crispait à chaque fois. L’appareil se mit à rouler tranquillement vers le tarmac de service, il expira en gonflant les joues.

 

La porte avant s’ouvrit et elle fut là, sur la passerelle qu’on venait d’amener. Les mains sur les hanches, très élégante, très « pro », Marissa Whelan sembla, d’un regard circulaire, prendre possession de la terre égyptienne. Elle remonta ses grandes lunettes de soleil au-dessus du front, rentra dans la carlingue pour prendre congé des passagers, s’occuper de la paperasse.

 

Il passa saluer son copain Ramadan, qui finissait son service. Ils bavardèrent quelques minutes, puis Ramadan partit vers sa voiture en riant. Toujours aussi cinglé, celui-là, décidément…

 

Dans l’heure qui suivit, il vérifia la concordance de tous les appareils susceptibles de confirmer l’heure de sa montre. Quand l’équipage se pointa enfin à la sortie, il vint ranger la 504 le long du trottoir, juste derrière la navette du Sheraton. L’équipage complet semblait avoir choisi l’hôtel et le chauffeur chargeait déjà les bagages dans le minibus. Même la valise jaune de Marissa, qui pourtant venait systématiquement à la Villa, manière d’économiser sur son forfait séjour. Logan, le commandant, et Michael, le chef de bord, saluèrent leur ancien collègue tandis que Clare, la copilote, discutait ferme avec le chauffeur du Sheraton pour récupérer la petite valise jaune et la mettre dans le coffre de la 504. Même Julie-Ann, la collègue de Marissa, dut y ajouter son grain de sel.

 

Marissa, furieuse, les fusilla toutes deux du regard. Aujourd’hui, elle avait décidé de ne pas aller à la Villa, et voilà que ses collègues l’y poussaient… Pourquoi ne venaient-ils pas, eux ? Elle était trop lasse pour discuter. Qu’ils en profitent, de la piscine du Sheraton. Rien à foutre, moi.

 

Elle salua Nick d’un bref signe de tête et s’assit sur la banquette arrière en rabattant sèchement ses grandes lunettes solaires à monture rose sur son nez mutin.

 

« Pas de bisou aujourd’hui ? »  lança-t-il, moins désinvolte qu’il ne l’aurait souhaité.

 

Marissa lui répondit d’un « pfft »  limite méprisant et regarda avec obstination l’immensité des champs de canne à sucre.

 

Contrairement à l’habitude, elle oublia de dénouer sa queue de cheval tout en secouant la tête de gauche et de droite pour encadrer équitablement son visage de ses cheveux châtain. Nic adorait l’observer faire ce geste à son insu via le rétroviseur. Elle semblait alors émerger de son style « hôtesse de l’air » et se détendre pour retrouver un sourire authentique. Elle n’était jamais plus belle qu’à cet instant où renaissait la vraie Marissa …

 

La 504 démarra au quart de tour, malgré ses 35 ans dans les rotules. Le trafic restait dense mais les journaliers des plantations étaient rentrés chez eux et les autocars du convoi avaient regagné leurs hangars depuis longtemps.

 

Il roula vers le soleil couchant, passa à l’extrémité sud du temple de Louxor, enfila la rue Khaled Ibn El Waleed, suivant de près la navette du Sheraton, où ses collègues se retournaient et le regardaient d’un air entendu, auquel justement il n’entendait rien. Toujours un peu rigolards, sans doute se réjouissaient-ils de le laisser à Marissa et à ses états d’âme. Bizarre, ce vendredi soir. La navette vira à droite vers l’hôtel et la 504 poursuivit sa route vers la gauche.

 

Peu avant le carrefour avec la route d’Assouan, un peu en aval du pont aux quatre Horus de pierre, il tourna dans l’allée de la Villa, arrêta la voiture sous l’auvent de toile déteint. Marissa passa sa mauvaise humeur sur la portière arrière droite, qu’elle claqua sans ménagement. Elle se précipita dans la Villa, sans un regard pour Nick ou sa valise. Elle monta au premier, dans la foulée.

 

Nick prit la valise et monta à son tour. Il pensait trouver sa pensionnaire au salon (sa vue imprenable sur le Nil, son incessant trafic fluvial, son crépuscule flamboyant). Saadia passa par là, d’un air inquiet. Elle frappa à la porte de la salle de bain où, apparemment, Marissa s’était réfugiée sans explication ni bonjour. Ne recevant pas de réponse, Saadia ouvrit prudemment la porte, sous l’œil interrogateur de Nick, la valise jaune à la main, debout au milieu de nulle part. Saadia entra, referma la porte.

 

Nick s’aperçut qu’il avait toujours la valise à la main, la déposa dans la chambre de Marissa. En repassant devant la salle de bain, il entendit des voix. Elle ne s’était toujours pas calmée : elle parlait bas mais avec véhémence. Saadia, en bonne mère égyptienne, lui parlait calmement, sur un ton de ça va s’arranger. Il était encore plus inquiet que discret, quand il s’agissait de Marissa.

 

Saadia sortit avec Marissa, au visage plein de larmes. Saadia lança à Nick un regard de reproche et il redescendit au rez-de-chaussée sans vraiment comprendre.

 

Il croisa Belaid, le mari algérien de Saadia, qui rentrait du jardin au bord du fleuve. Il venait d’amarrer sa felouque et de contempler un instant le coucher de soleil qui flamboyait de plus belle sur le Nil. Nick n’aurait jamais imaginé que la jolie Marissa, toujours de si bonne humeur, puisse un jour être si malheureuse. Il aurait tout donné pour effacer sa tristesse d’un geste de la main, qu’il fit d’ailleurs machinalement en ne brassant que l’air.

 

 

Les rendez-vous de Marissa

Chapitre 1/2

 

claude-danze.over-blog.fr

 

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M

Bonnes fêtes, Claude ! Profite pleinement de la magie de Noël.
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C

Deux commentaires qui vont dans le même sens: rythme et facilité de lecture, deux éléments que je recherche lorsque j'écris. Autant dire qu'une telle convergence de la part de deux collègues
cédéliennes, ça fait plaisir. Bonnes fêtes à toutes les deux et merci à Christine de nous ouvrir ses pages.
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M

Quel rythme ! Et puis comme ce texte se lit agréablement !
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C

D'emblée, on est dans le mouvement ...Une écriture qui se lit facilement ...
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