Pour un désir venu de l'adolescence, une nouvelle de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

 

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POUR UN DÉSIR VENU DE L'ADOLESCENCE

 

11 janvier

 

Je pose un baiser sur sa joue. Depuis mes 12 ans, j'ai rêvé de poser un baiser sur sa joue, de lui prendre la main, de respirer son parfum, de l'écouter, d'être suspendue à ses lèvres.

 

Aujourd'hui, je pose un baiser sur sa joue. Je dis "sincères condoléances". Ma main demeure serrée dans la sienne. Je voudrais que l'instant s'étire jusqu'à n'en plus finir.

 

Il lâche ma main. Je fais un pas. Je serre la main de sa mère, je murmure "sincères condoléances". Je m'en vais, mes épaules supportent le poids du monde. Ma démarche est lente.

 

Je n'ose jeter un regard en arrière. Je devine ses yeux, bleus, si bleus. Ma tendresse pour lui ne s'est jamais émoussée.

 

Cela fait plus de dix ans que j'ai épousé un voisin et pourtant, j'ai continué à rêver de lui. Il était de tous mes fantasmes. Chimères, utopies et compagnie.

 

"Tout vient à point à qui sait attendre."

 

 

12 janvier

 

Je vais le revoir. Je vais aller chez lui. Depuis le décès de son père, mon mari s'est mis en tête de l'aider à accomplir les démarches administratives qui s'imposent. De simple relation d'affaire, il est devenu pour lui plus qu'un copain.

 

Je voudrais que de telles occasions se multiplient.

 

"Abondance de biens ne nuit pas".

 

 

13 janvier

 

Je le revois chez sa mère. Je pose un baiser sur sa joue, un baiser pour consoler, pour manifester la sympathie, pour me rapprocher de lui. Personne ne pressentirait le plaisir venu de ce simple baiser sur la joue. 

 

Son deuil nous rapproche. Je laisse parler mon mari, je laisse passer les mots au-dessus de moi comme des insectes inoffensifs. Je ne vois que Philippe.

 

Entre deux sanglots, sa mère me dévisage. A-t-elle l'intuition du trouble, du désir, de l'attention gourmande que je porte à son fils ? Non. De nouveau, elle parle de la longue maladie de son mari.

 

Elle pleure encore. Je demeure muette.

 

Toute la pièce embaume le vétiver. La voix grave, chaude de Philippe s'offre à moi. Un contenant dont le contenu m'est presque indifférent. Que m'importent les paroles. Seuls comptent le timbre, le rythme, la musicalité des phrases qui s'enchaînent.

 

J'aspire à ce baiser que je poserai sur sa joue en quittant la maison. Puis j'aspirerai aux baisers suivants.

 

Pour un simple baiser, je rédigerais toutes les adresses, je timbrerais toutes les enveloppes, j'entendrais de longues heures le récit d'une agonie.   

 

Sur le carton de remerciements, la photo du père me renvoie au fils. Une ride de bienveillance au coin de l'œil. Un pli de timidité sur le front. Un peu du même bleu dans la pupille.

 

"Vouloir c'est pouvoir."

 

 

15 janvier

 

"Ne sois pas vexée, ma chérie. La mère de Philippe ne veut plus que tu m'accompagnes chez eux. Elle a l'impression que tu dégages quelque chose…, quelque chose… de pas très net… J'irai donc seul chez eux ce soir, pour y voir plus clair dans tous ces problèmes de succession."

 

Ô regrets. Comment ne suis-je pas parvenue à contrôler davantage mes élans ? Comment cette mère qui a tant couvé son unique fils est-elle parvenue à percer une part de mon émotion ? Comment a-t-elle eu l'audace de formuler sa pensée ? Vigilance d'une âme simple? Intuition d'un cœur de mère ? Qui pourrait le dire ?

 

Je boirai le calice jusqu'à la lie.

 

"Le vin est tiré, il faut le boire."

 

 

17 janvier

 

Je parcours le marché hebdomadaire. Je vais d'échoppe en échoppe. Je suis pareille à un chercheur, à un félin, à une louve. Je flaire. Je suis à l'affût d'une trace, d'une silhouette, d'une odeur, d'une démarche. Je rôde. Je vais, je viens.

 

Une intonation, une inflexion particulière. C'est sa voix. C'est lui. A quelques mètres à ma gauche, face à l'étalage du fromager.

 

Mon cœur bat la chamade, mes mains tremblent, une boule se forme dans ma gorge.

 

C'est sa voix. C'est lui. Il m'a vue, il me fixe.

 

Sa mère est à ses côtés. Elle ne m'a pas remarquée. Elle se penche pour choisir un fromage.

 

Je fais un signe de la main, comme une enfant timide le ferait en croisant saint Nicolas ou le Père Noël. Il sourit. Il me sourit.

 

Je n'ai pas posé un baiser sur sa joue mais j'ai vu se métamorphoser le bleu de ses yeux et il n'est plus pour moi d'autre azur que celui de ses yeux.

 

"Bien faire et laisser dire."

 

 

20 janvier

 

Je l'aperçois, au loin, sortant du bureau de poste et mon cœur est en joie. Aurais-je encore l'occasion un jour ou l'autre de poser un baiser sur sa joue ? Qu'y aura-t-il de plus entre nous qu'un "bonjour", qu'un hochement de tête, qu'un signe de la main ?

 

En suis-je vraiment restée à mes rêveries d'adolescente ?

 

"Défiance est mère de sûreté."

 

 

22 janvier

 

Mon mari me dit que Philippe est en déplacement aux États-Unis jusqu'au 6 février, qu'il l'a chargé de veiller sur sa mère comme il le ferait sur sa propre mère.

 

Aucun commentaire. Aucune question. Juste une sorte de douleur qui monte dans ma poitrine. Le chagrin de rester sans le voir.

 

"A chaque jour suffit sa peine."

 

 

25 janvier

 

Mon mari revient de chez la mère de Philippe. Il tient en main une boîte remplie de massepain. "Une friandise faite maison pour me remercier de ma gentillesse", m'a-t-il confié avec un rien de pourpre aux joues.

 

"A l'œuvre, on connaît l'ouvrier."

 

 

29 janvier

 

Ce sont des truffes maison que la mère de Philippe vient d'offrir à mon mari. Toujours ce pourpre aux joues pour justifier ce ballotin.

 

"Chat échaudé craint l'eau froide."

 

 

9 février

 

Nous allons à la messe célébrée pour les défunts du mois de janvier. Quand nous arrivons dans l'église, il ne reste que deux places libres derrière eux. Mon mari et moi les occupons. Une odeur de vétiver chatouille mes narines. Je suis ses moindres mouvements. Je serais incapable de faire état du contenu des lectures et du prêche. Je feins une quinte de toux, je fais tomber une pièce de monnaie lors de la collecte, je parle un peu à mon mari pour faire entendre ma voix. J'attends vainement qu'il se retourne pour un quelconque signe de paix après le "Notre Père".

 

L'office terminé, il se dirige avec sa mère vers l'autel consacré à la Vierge, ils y allument un cierge tandis que nous gagnons la sortie.

 

Dimanche pluvieux. Dimanche de mélancolie. Dimanche gâché.

 

"Autant en emporte le vent."

 

 

13 février

 

Demain, Saint Valentin. Cupidon sera-t-il au rendez-vous ? Je passe une nuit d'insomnie, drapée dans la mousseline du doute…

 

"Il ne faut jamais jeter le manche après la cognée."

 

 

14 février

 

Il est seul sur le marché. Je l'observe qui achète des légumes. Je vais vers lui. Je lui souris, je tends la main, je pose un baiser sur sa joue. Il me regarde, il me sourit.

 

"Excuse-moi. Je suis pressé. J'achète un petit bouquet de fleurs pour la femme de ma vie. C'est un grand jour, je vais faire ma déclaration".

 

Je tremblote, je rougis. Je fais : "Ah oui ???"

 

"Oui, c'est pour Rita, la petite infirmière qui a si bien soigné Papa."

 

Le sol se dérobe sous mes pieds. Je vacille. Il me rattrape par le bras. "Eh attention… Ne tombe pas. Cela ne fera pas venir le printemps plus vite !"

 

Son rire me ronge le cœur, l'esprit, l'espoir.

 

Il n'y aura plus de baiser sur la joue, d'attente infantile, de rêves de rencontres. Le bleu de ses yeux me paraît soudain moins intense…

 

Le soir, mon mari rentre du travail, avec du champagne et du homard. "Soirée cocooning au menu", m'annonce-t-il en m'embrassant tendrement.

 

Ses lèvres sont douces. Ses bras sont chauds. Je m'y blottis comme aux premiers temps de nos fiançailles. Je pense à Philippe, à Rita, à mes douze ans, à mes vingt ans, aux lettres d'amour que mon mari m'envoyait à la Cité Universitaire. Je pleure. Mon mari essuie une larme sur ma joue. "Des couples comme le nôtre, il n'y en a pas beaucoup", conclut-il.

 

"Les chiens aboient, la caravane passe."

 

 

22 février

 

On m'a dit qu'on avait vu mon mari attablé dans un salon de thé avec la mère de Philippe.

 

On m'a dit qu'elle lui tenait la main, qu'ils se regardaient tendrement. On m'a dit et j'ai laissé voguer le soupçon, la crainte, la colère. Puis j'ai goûté au cocktail de la jalousie.

 

On m'a dit… Je ne parviens pas à gommer ce qu'on m'a dit, j'en frémis encore…

 

"Il n'y a pas de fumée sans feu."

 

 

Mars et début avril

 

Les gaufres succèdent aux confitures, aux pâtés. Chaque bouchée que je mastique porte son interrogation.

 

On m'a dit que mon mari était allé répandre de l'engrais sur la pelouse du jardin, chez la mère de Philippe.

 

On m'a dit que la mère de Philippe, une femme si dévote, se confessait chaque samedi, depuis le décès de son époux.

 

On m'a dit que la mère de Philippe se rendait à présent chaque mercredi chez l'esthéticienne.

 

On m'a dit. On me dit et j'assimile les mots comme des mets indigestes.

 

J'ai rencontré Philippe chez le boulanger. Il a posé un baiser sur ma joue. Il m'en est demeuré sur la peau une sorte de sensation d'humidité ou plutôt de viscosité désagréable...

 

"Les grandes douleurs sont muettes."

 

 

19 avril

 

Mon mari et moi allons à la veillée pascale. Rita, Philippe et sa mère se trouvent deux rangées derrière nous.

 

Comme la plupart des ouailles, après la célébration, nous nous rendons à la salle paroissiale pour prendre le verre de l'amitié. Philippe et Rita se tiennent la main, se dévorent des yeux. Ils sont tellement beaux, tellement attentifs l'un à l'autre.

 

Il y a peu de temps, j'aurais dit : "Bravo pour la convivialité, Monsieur le Curé". A présent j'en veux à ce prêtre d'avoir organisé cette réception.

 

Au bout d'une demi-heure, tandis que je grignote quelques cacahuètes, tandis que j'écoute mon amie Danielle conter ses derniers exploits sportifs, tandis que je commence à être grisée par les effluves d'alcool et d'amitié, tandis que je commence à glisser dans la douceur des parfums floraux des bigotes coquettes, tandis que des conversations joyeuses commencent à me tenir lieu de balises, à deux pas de moi, la mère de Philippe pose un baiser sur la joue de mon mari…

 

Alors et alors seulement, je décide que bientôt j'aborderai un univers où il n'y aura probablement plus d'odeur de vétiver, ni de confitures faites maison, ni de réceptions conviviales, ni d'hommes aux beaux yeux bleus… Là où tout sera grisaille. Là où le rêve sera la bouée de sauvetage. Là où l'adolescence s'achève, quel que soit l'âge.

 

"La faim chasse le loup hors du bois."

 

 

20 avril

 

En ce dimanche pascal, je reçois mes parents et mes beaux-parents. Dès le lever du jour, je cuisine. Au menu, boudins au saumon fumé et aux filets de sole, potage froid aux asperges, vol au vent aux fruits de mer, gigot, gratin dauphinois, mousse au roquefort, nid. Tandis que mon mari dresse la table et se rend chez le pâtissier pour acheter le nid, je termine la mousse de roquefort, une de mes réalisations les plus réussies, dit-on. J'en prépare donc deux terrines, une pour mes convives du jour, une pour la mère de Philippe que j'assaisonne ainsi que me le dicte mon émotion. Mon mari est ravi que j'aie pensé à la mère de Philippe. Sitôt, les vins débouchés, il va lui porter mon fromage.

 

L'après-midi passe agréablement à bavarder, à boire, à manger. Je tremble à peine lorsque je présente ma mousse de roquefort. Je laisse aux autres le soin de l'entamer. Je reçois les compliments habituels. "Quelle délicieuse alliance des fruits et du fromage ! Quelle onctuosité ma chérie" !   

 

Après le repas, nous jouons aux cartes. Le dimanche se termine en notes joyeuses et souriantes.

 

"Le soleil luit pour tout le monde."

 

 

21 avril

 

Dès huit heures, le téléphone sonne. Mon mari décroche. Philippe est à l'hôpital, ses heures sont comptées. Rita a dû subir un lavage d'estomac. La mère de Philippe est indemne, elle n'a mangé ni champignons, ni mousse de roquefort, ni gâteau. Elle a un si petit appétit ces derniers temps.

 

Je ne sourcille pas. Je laisse mon mari aller la rejoindre à l'hôpital. Après, j'assumerai jusqu'au bout…

 

"Qui ne risque rien, n'a rien."

 

 

23 avril

 

Je viens d'être interrogée par un policier. Je pense n'avoir rien laissé percevoir de mon trouble. J'ai gardé les mains posées à plat sur la table, j'ai respiré amplement.

 

"Comme on connaît les saints, on les honore."

 

 

22 mai

 

Je viens de lire dans un journal local, que les champignons des bois servis par la mère de Philippe lors du repas pascal seraient à l'origine de tous les maux ! Des champignons congelés, dégelés, recongelés, laisse entendre l'article.

 

Ma vie se poursuit, calmement sans que le remords se manifeste.

 

Mon mari va moins souvent rendre visite à la mère de Philippe. Il faut dire que depuis peu, Rita est venue s'installer chez elle.

 

Dans une semaine, à l'occasion de l'Ascension, je reçois des amis. Je sais déjà qu'il n'y aura pas de mousse de roquefort au menu…  

 

"Autres temps, autres mœurs."

 

 

Extrait de "Nouvelles à travers les saisons", chez Chloé des Lys

 

Micheline Boland

micheline-ecrit.blogspot.com

homeusers.brutele.be/bolandecrits

Publié dans Nouvelle

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M

Quelle nouvelle ! suspense et des moments que chacune peut vivre ...
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M

Merci beaucoup Alain. Je suis ravie que mon écriture vous plaise.
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A

J'aime énormément votre écriture. Le même art pour dire l'amour, la désillusion, voire la haine.
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M

Un grand merci Alain.
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M

Inquiétant jusqu'au bout. Bravo Micheline !
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M

Merci beaucoup Claude.
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C

"Je passe une nuit d'insomnie, drapée dans la mousseline du
doute…" Alors ça, c'est classe! Et quelle progression dans les sentiments! Super moment de lecture! Merci.



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M

Merci à vous, Carine-Laure, Edmée, Maurice et Jean-Claude,  pour vos commentaires.


 
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M

Bah, ce sont les choses de la vie ! :)
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J

Un façon originale d'apprendre des proverbes. Et toujours le meurtre au fond de l'âme humaine.
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E

On ne peut pas quitter Micheline des yeux que hop! Mais j'ai lu d'une traite avec grand plaisir!
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C

Il me semblait bien qu'il allait se passer quelque chose du genre ! 
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