Maurice Stencel "Une mère'

Publié le par christine brunet /aloys

 

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Une mère

 

 

 

Je n'ai jamais assisté à des funérailles. Celui que j'aurais honoré sincèrement eut été le seul à ne pas m'entendre. Si c'était pour lui dire toute l'amitié, toute l'affection, tout l'amour que je lui portais, ou que je continue à lui porter, sans ouvrir la bouche, sans m'exprimer par des mots, à travers la pensée seulement, ce phénomène aux contours flous qui n'est qu'une ébauche d'expression, je préfère le faire chez moi.

Je n'ai de compte à rendre à personne, et personne à qui je doive faire semblant de rendre hommage.

J'ai assisté aux funérailles de Pierre. A regret. Pour sa mère qui se trouvait au bord de la tombe, sans regarder personne, sans regarder la tombe. Elle se tenait droite, les yeux fixés devant elle. Mais, je suis sûr qu'elle ne voyait rien. Les traits tendus, la bouche serrée, les bras le long du corps, un peu en arrière, on eut dit qu'elle allait prendre son élan. Elle était belle.

Lorsque Pierre était absent, elle m'invitait à prendre un verre chez elle, café ou thé, ou vin ou alcool, selon l'heure. Mais c'était pour parler de Pierre. Elle savait que j'étais son ami le plus proche. Celui à qui il ferait des confidences, de celles qu'on s'interdit de faire à sa mère. A celle, cependant, qui donnerait tout pour être la confidente de son fils.

J'avais fait sa connaissance quelques mois auparavant. J'étais assis sur un des bancs du parc municipal à une heure où le parc est désert. Je pouvais laisser courir mon imagination. Ne penser à rien comme disent les gens raisonnables qui savent comment on cesse de penser, et comment on décide de se livrer à nouveau à cette occupation.

La mère de Pierre se trouvait auprès de moi, je ne l'avais pas vue arriver.

- Je peux m'asseoir? Vous êtes l'ami de Pierre.

Vous me connaissez? Je suis la mère de Pierre.

Je me suis levé.

- Je vous ai déjà aperçue, mais je ne savais pas que vous étiez sa mère.

- Je peux m'asseoir?

- Oui. Bien sûr.

Elle souriait. J'avais l'impression qu'elle faisait preuve de coquetterie envers moi. Elle s'était assise, le buste dressé, et parce que sa robe s'était repliée, elle l'avait tirée sur ses cuisses, mais avec un tel souci de les recouvrir que je ne pouvais m'empêcher de les regarder avec insistance. Avant de regarder son visage. Pierre lui ressemblait. Elle savait, j'en suis sûr, qu'elle était belle. Séduisante.

Elle était veuve depuis plus de dix ans. Elle ne s'était jamais remariée. C'est, seule, qu'elle avait élevé Pierre, ce fils unique qu'elle idolâtrait.

Avait-elle eu des amants? Elle était jeune, désirable, les prétendants ne devaient pas lui manquer. Mais on ne

lui connaissait personne. Et quand une amie trop curieuse lui posait la question, elle répondait:

- N'ais-je pas l'homme le plus beau et le plus attachant qu'une femme puisse rêver?

C'était une réponse banale mais je n'étais pas certain qu'elle ne représentait pas la vérité pour elle.

D'abord, j'avais cru qu'elle cherchait une aventure auprès d'un jeune homme qui n'était pas beaucoup plus âgé que son fils, et qu'une jolie femme devait intimider. Elle s'était assise tout près de moi de sorte que ma cuisse reposait contre la sienne sans qu'elle fît mine de s'écarter. J'avais le bras pendant derrière le dossier du banc.

- Vous êtes son meilleur ami, n'est-ce pas?

Elle souriait.

- Je crois.

Et je mis mon bras autour de ses épaules. Je glissai ma main gauche dans l'échancrure de son corsage. Elle avait le sein doux et tiède.

- Votre main est douce.

Elle avait posé la main sur la mienne, et c'est sous la pression de sa main que je lui ai caressé le sein. Puis elle retira lentement sa main et la mienne.

-Je pourrais être votre mère. Est-ce que Pierre est aussi silencieux avec vous qu'il ne l'est avec moi? Entre eux, les garçons se disent des choses, non.

En réalité, je m'en doutais. Ce n'est pas une aventure qu'elle cherchait.

Pierre n'avait que dix-huit ans lorsque je l'ai connu. J'en avais vingt-trois. Il s'était inscrit à un cours d'histoire dans un institut privé qui préparait à l'entrée dans les grandes écoles. J'y faisais office de surveillant, de répétiteur, de n'importe quoi pourvu qu'il y ait quelqu'un qui parcourt la salle de classe pendant que les élèves travaillent.

Entre Pierre et moi, s'était installé un climat de sympathie réciproque, puis d'amitié réelle, après que nous nous soyons promenés ensemble à la sortie des cours. Je l'accompagnais chez lui puis, plutôt que de nous quitter, c'est lui qui me raccompagnait jusqu'à mon domicile. Le plus souvent, ce manège qui avait fini par nous amuser tous les deux se déroulait plusieurs fois avant que nous nous séparions. Jusqu'au lendemain.

Lorsque son père mourut, Pierre qui n'avait que huit ans, fit des cauchemars toutes les nuits. Il se dressait en hurlant. Sa mère le prenait dans son lit, et lui parlait à voix basse pendant qu'il se calmait et, apaisé, finissait par s'endormir, le corps contre celui de sa mère, et le visage contre sa poitrine.

- Dors, mon petit chéri. Dors.

Elle fermait les yeux mais ne dormait pas. Elle continuait de murmurer:

- Dors, mon petit chéri. Dors, mon petit homme.

Il avait pris l'habitude de dormir auprès de sa mère. Le soir, lorsqu'il était l'heure de se coucher, c'est dans le lit matrimonial qu'il se glissait. A l'heure où elle-même

allait se coucher, elle le trouvait recroquevillé au milieu du lit. Dès qu'elle était au lit, il se poussait contre elle. Mais il s'agitait jusqu'au moment où elle le prenait dans ses bras. Et sa respiration devenait régulière.

Le matin, elle se levait avant lui pour lui préparer son petit déjeuner, puis il faisait sa toilette pendant qu'elle préparait son cartable. Le dimanche, par contre, c'est elle qui lui donnait son bain.

Elle lui savonnait le corps entier, jusqu'à son sexe et son derrière qu'elle savonnait avec le plus de vigueur. C'étaient des endroits qui doivent être immaculés. Elle se réjouissait lorsque le sexe de Pierre durcissait dans sa main.

- Mon petit homme.

Elle était pratiquement nue quand elle le lavait. En slip et soutien-gorge. A l'âge qu'il avait, cet aspect de sa mère, ne devait pas perturber son fils, pensait-elle. Et durant de nombreuses années, elle avait pris l'habitude de faire sa toilette devant lui. De cette façon, pensait-elle, il ne prendrait pas l'habitude de fantasmer sur le corps des femmes. Un corps est un corps, rien de plus. Si elle en avait eu le pouvoir, dès le début de l'humanité, elle aurait interdit qu'on cachât le corps des humains. Est-ce que les animaux, mammifères ou autres, se couvraient? Cela ne les empêchait pas de procréer. Ni d'y prendre du plaisir. Ce sont les vêtements qui sont à la source de la perversité. Après ces vigoureuses professions de foi, elle passait

beaucoup de temps devant la coiffeuse de la chambre à coucher. Elle se peignait et se maquillait, en regardant dans le miroir le petit Pierre immobile qui contemplait sa mère.

- Mon petit homme.

C'est une expression qu'elle utilisait souvent. Et la portait à lui tendre les bras pour le serrer contre sa poitrine.

- L'homme de ma vie. Tu le sais que tu es l'homme de ma vie.

- Jusque fort tard, j'ai plus souvent dormi auprès de ma mère que dans mon lit. De toute manière, la porte de ma chambre, elle était voisine de la sienne, était toujours ouverte. Quand je ne dormais pas, je l'entendais me dire:

- Tu dors?

Et parfois, c'est elle qui me réveillait quand elle me demandait si je dormais.

Pierre me parlait de sa mère avec l'air résigné et malheureux de parents qui ont un gosse handicapé mental. Parfois, par contre, j'avais le sentiment qu'il la haïssait.

- Qu'elle me laisse vivre. Et si j'ai envie d'être malheureux.

- Elle n'a jamais été tentée de recommencer sa vie? Ta mère est très belle. Je suppose que comme toutes les femmes, elle a des besoins.

- Des besoins?

Je changeais de sujet. Je me demandais si en recueillant les confidences de Pierre, je pensais réellement à lui. J'avais encore en mémoire la courbe et la tiédeur du sein de sa mère.

- Elle est belle, non?

Il avait dix-sept ans quand sa mère et lui avaient rencontré la fille d'une amie de sa mère. Pierre avait détourné la tête en rougissant.

- Pierre.

Il avait rougi plus fort encore, et avait baissé les yeux. Cette timidité maladive en face des filles, elle devait la constater à de nombreuses reprises depuis lors. Et elle s'en désolait.

Une nuit qu'il était étendu auprès d'elle, elle lui entoura les épaules et le serra contre elle.-

- Tu es un bel homme, tu sais. Elles seront nombreuses, les filles qui voudront t'avoir dans leur lit. Je peux te le dire, tu es toujours mon petit homme chéri. Il n'y a pas de mot tabou, tu peux me croire. Un sexe comme le tien, mon chéri, ferait le bonheur de toutes les femmes.

Elle l'avait à peine touché, et il avait durci, le ventre soudain en feu.

- Ce n'est pas ce que tu crois.

Il était sorti du lit, il était entré dans sa chambre et il avait fermé la porte.

Comment dire à sa mère que les filles ne l'attiraient pas.

- Ce jour-là, je crois qu'elle ne se serait pas refusée.

- Elle croit bien faire, Pierre. Elle t'aime. Dis-lui que ce ne sont pas les filles que tu aimes. Il faudra bien qu'elle s'y fasse.

- Elle en deviendrait malade.

Un soir qu'il était rentré tôt, il entendit des gémissements qui venaient de la chambre de sa mère. Inquiet, il poussa la porte. Nue, haletante, elle était assise sur le ventre d'un homme qui lui serrait les hanches.

Au bruit de la porte, elle avait tourné la tête.

- Pierre.

Pierre avait refermé la porte.

- Vas-t'en.

Elle rejeta la couverture, mit sa robe de chambre, prit les vêtements le l'homme, et les lui mit dans les bras. Elle répétait:

- Vas-t'en. Vas-t'en.

Elle l'avait presque ramassé dans la rue parce qu'il fallait qu'ils sortent, Pierre et elle, de cette situation qui s'était créée il y avait longtemps, et qu'elle n'avait pas pu maîtriser. Elle se rendait compte que c'était son petit Pierre qui en était la victime. Ca avait été sa façon à elle, encore une fois, de se sacrifier pour lui, de lui manifester son amour. Et, une fois de plus, elle avait été maladroite. Est-ce que l'amour ne suffit pas pour distinguer le bien du mal?

Pierre avait retrouvé au grenier le pistolet de son père. Bien emballé dans un morceau de toile grise, et glissé dans une sacoche de cuir souple, il était resté à l'endroit

où son père l'avait déposé. Peut-être par superstition, personne n'y touchait jamais.

Jusqu'au jour où Pierre l'avait glissé dans la bouche, personne ne s'en était jamais servi. Même pour jouer à la roulette russe qui passait pour le plus enivrant des jeux de hasard.

Au bout d'un mois, environ, j'ai reçu un coup de téléphone de la mère de Pierre. Elle avait été émue de ma présence aux funérailles de Pierre.

- Vous étiez le meilleur ami de Pierre. Peut-être même que vous le connaissiez mieux que moi.

J'aimerais vous revoir, vous voulez-bien?

Le soir même, je suis allé chez elle. Elle avait déposé sur une table une bouteille de whisky, elle avait tiré les tentures du salon, et n'avait allumé que le luminaire qui se trouvait près de la table.

Durant de nombreuses heures, nous n'avons parlé que de Pierre.

 

 

Maurice Stencel

"Un juif nommé Braunberger"

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A


Un récit perturbant servi par une langue belle et efficace.



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N


C'est vrai que cette histoire est troublante. Quand on commence à la lire, on ne peut deviner ce qui va suivre et on se laisse porter jusqu'à la fin.  



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E


Oh Maurice!!!! Je crois que vous connaissez la mère de Pierre. Je la connais aussi... Pierre m'a un jour dit, très fier, qu'elle était une très bonne mère car elle lui avait donné son bain
jusqu'à l'âge de trente ans...



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C


Une histoire ...Les non-dits ...



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P


Une nouvelle touchante, un peu troublante...


Bonne journée à tous.



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