Lettre à Paris, une nouvelle d'Alain Callès

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

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LETTRE ÀPARIS

 

 

 

 

 

Paris, je te cherche et tu m'habites jour et nuit, pointillé de ma vie séparant l'intime de ce que je laisse en pâture au regard étranger. Frontière entre la voie royale et les méandres de l'âme du poète, je te caresse du bout des rêves.

Tu es un nuage pour occulter la profondeur du ciel les jours de transparence quand la ville s'éveille le soir et que la nuit se dépave. Boulevard des désirs, tu es le foulard abandonné sur le sable aux rivages de la castagne.

 

Le caniveau, habillé de la margelle du trottoir, le macadam si près du visage, sont la frontière du service des urgences. Hôpitaux de Paris, rouge pompier, frontière de la nuit du coma. Perfusion arrachée pour avoir franchi la peau sans présenter son passeport. Camarade urgentiste, jamais tu ne t'ouvres les veines pour que s'écoule la vie et l'apaisement de la fraîcheur de la mort. Mourir pour ne pas se soumettre au gris des derniers convenus.

A l'ombre du Sacré Cœur monument dédié à la haine de la vie qui bat aux tempes de Paris et aux ventre des Communards fusillés, la Seine comme une balafre au visage de l'espoir qui brille aux yeux des faubourgs. Frontière de l'insoumis entre la haine et l'amour, ce brin brillant dans l'éclat du regard de Gavoche et des lambeaux de vie accrochés sous les ongles du bonheur, et l'onctuosité de la hanche sur la paix des oreillers. Paris qui crie comme un phare perdu sur un rocher esseulé au milieu des tempêtes, alors que le Sacré Cœur étouffe Montmartre comme un dégueulis blanchâtre où chemine le touriste appareil photo. A l'ombre des cierges, je lui faisais les poches pour aller d'un pas chaloupé, me rincer l'âme dans des bars un peu louches. Un Sacré Cœur si aveugle qu'il n'a jamais vu à ses pieds les putes qui se refroidissent le décolleté à se faire grimper pour quelques sous.

 

Un plein d'hirondelles en partance vers la chaleur des rayons de tendresse à l'étalage des Grands Magasins tandis que l'orgue de Barbarie rit de Nogent au Pont Marie. Paris, t'es un immense bal pour des amours pas chères.

Paris, quand tu lèves la gambette, mes lèvres pourlèchent les doigts de la luxure. Paris, quand tu fermes tes fenêtres c'est la caresse des saunas et les corps emmêlés d'un turban de plaisir dans les caves du désir. Paris, tu es un hammam où ma langueur se détend par tous les pores, caresses et effleurements dans la pénombre des back-rooms quand on a laissé les convenances au vestiaire. Paris jacuzi pour que pétille l'envie et que monte la chaleur des bulles sur nos peaux convoitées.

 

Naviguer solitaire sans se pendre à la potence de la Poterne des peupliers, amours furtives contre le mur des fortif, coups de reins sur le rien éclairés par les gyrophares en maraude. Finir en douceur, fleur effleurée dans une tasse, nez plissée sous l'odeur âcre de la pisse. Des jambes de pantalon tremblotent au bas des pissotières tandis qu'une paire d'yeux fait le guet sur la Place d'Italie le temps d'un plaisir assouvi.

Un fil au bout du crachat, un peu poisseux, un peu gluant, relie le clochard assoupi au mur au pied duquel collent les taches de pisse. Butte aux Cailles, le pouvoir a éteint les chansons du peuple des café-concerts, celles qu'on chante le poing levé et le sourire aux yeux dans la complicité des corps que l'alcool réchauffe et rapproche pendant que Verlaine est seul sur sa place et qu'Arthur a enjambé la Seine, corps schizophrénique coupé sans avoir atteint la Bastille. Amour coulé, noyé dans l'absinthe, sucre fondu avec la cuiller suspendue sur le précipice. Le vide entre les mots, c'est l'espace entre les tirets sur l'atlas de la vie des poètes. C'est l'espace canaille comme des grenailles entre les notes de musique de l'accordéon qui balance les hanches où s'agrippent les mains rudes et rugueuses des hommes du peuple un soir de repos.

 

La parole erre entre les rives et les délires dérivent à Sainte Anne, cette prison des mots qui rebondissent sur les murs gardés par des blouses blanches qui sniffent du Valium comme une ligne. Quand la peau colle mal à l'âme dont la douleur est encagée au coeur de ce Paris qui n'entend plus les cris de ses enfants alors que les rires gras fusent au théâtre des Boulevards et que les smokings fument délicatement dans les jardins et les balcons de l'Opéra. Paris ville bipolaire et polaire qui glace parfois le sang des poètes sous une chape de grisaille, le temps de remettre des couleurs à ses vitraux. Et que monte le chant des insurgés.

La Mouff s'enflamme pour une traînée de soufre qui lui parcourt l'échine jusqu'à Belleville, frémissements de la Mémoire au Mur des Fédérés dont les flancs portent les traces desséchées d'un sang qui coula rouge et noir le temps d'un soleil flamboyant au printemps de l'histoire. Paris, entre tes pavés poussent des coquelicots, coeur noir, pétales rouges et tige un peu verte, l'amour n'est jamais loin de l'insoumission et de la rébellion.

Paris, ta peau sue toujours l'espoir et la fraternité, tapis dans les estaminets enfumés. Paris, tu as l'odeur du soufre, viens-là que je t'enflamme et te déshabille. La Seine te fend comme la raie culière est le sourire enchanteur d'un fessier prometteur. Paris, suffragette des capitales arme le ventre des faubourgs. A Paris traîne toujours une odeur de poudre. Blanche dans les quartiers chics et Saint Germain des Prés, grise dans les quartiers où se lève le soleil.

 

Paris pendant que je te fouille l'âme en te saisissant la croupe à deux mains, tu te fends la rive jusqu'à la scène du pont des artistes, le temps de quelques amours populaires aux sons de l'orgue du saltimbanque au Vert Galant avant que la salsa ne me tourne la tête vers la grande bibliothèque, au creux de ses quais où j'arrime l'Amérique latine. Paris, la musique latino t'embrase et je t'embrasse ces soirs de printemps sur ces pistes improvisées par quelques jeunes Parisiens au bord de la Seine tous virevoltant autour d'un ghetto blaster.

 

Sonnerie de 10 heures pour libérer les cris d'enfants dans tes écoles de brique qui cachent leur rouge derrière la grisaille, honteuse d'avoir enfermé tant d'enfants autour de marronniers plus tristes que la mélancolie qui plane derrière ces vitres de classe opacifiées. Paris, je hais tes écoles qui quadrillent les quartiers comme des commissariats politiques où l'on fusille les rêves d'enfant.

 

Quand la mélancolie monte ses voiles à minuit, la lune lui sourit et brille sur les lames des couteaux et sur les strass des culottes d'un soir sous la musique whisky. La lassitude pend au bout des mains qui parle du désespoir, et de la solitude du reflet de soi dans le verre. Paris à la nuit humide, a le pavé qui dégorge de larmes que sèchent les paumés du petit matin dans l'encoignure d'une porte d'immeuble froide comme un porte-monnaie retourné. L'homme titube jusqu'à son bout de jetée où la mer est noire et glaçante. Au matin, dans le miroir, la distance est courte entre le doigt sur la gâchette et la détonation de la balle dans la bouche. Distance ténue mais résistante comme le fil de soie qui le retient par la manche. Allez, encore un. Encore un pas, encore un jour. A Paris, dans l'ombre des ruelles, il y a plus de futurs suicidés qu'il n'en arrive la nuit, service des urgences. Veines ouvertes, estomacs brûlés, pour un hôpital des Grands Brûlés de l'âme.

Ces lieux d'accueil ont remplacés les églises. Les blouses blanches ont été troquées à la place des soutanes. La détresse et la douleur, l'inquiétude et la folie, le silence et le verbe haut, jettent des regards d'espoir vers les blouses. Seuls quelques vieillards, isolés dans un couloir, attendent en silence l'heure qui ne vient pas au cadran de leur histoire. L'attente. Le temps est long dans les services d'urgence où tout va si vite. Paris, combien de fois ai-je « signé la pancarte » pour pouvoir retrouver l'air frais de tes rues?

Paris des sirènes, Paris du cuir chaud et rugueux des pompiers, Paris de la main fraternelle qui se pose sur ton épaule pour apporter un peu de solidarité, le temps d'une urgence, le temps d'un transport avant que tu ne sombres et ne te réveilles dans un lit que tu ne connais pas, une perfusion dans le bras.

Paris, j'aime ta nuit, j'aime ton odeur médicament quand j'ai mal à l'âme et qu'elle dégorge son trop plein sur le trottoir.

 

Paris, j'aime quand tu ris dans la nuit et que tes dents brillent comme des yeux d'Agathe sous ma couverture. Paris, ta frontière crépusculaire est l'invisible qui me tire à la surface de la Seine, ce fil invisible tissé entre la lassitude ennuyée et le rire d'une fillette pour qui je maintiens mon souffle. Cette fillette qui m'attend en dormant comme on attend un magicien et son lapin sorti du chapeau. Chapeau de clown pour un chapiteau de jeux d'hiver. Des jeux pour enfants et pour grands, du cirque d'hiver au Vél'd'hiv où la police parisienne a parqué son peuple. Quand je passe devant le mur de la Préfecture, la plaque qui présente la police comme héros de la Libération ne sera jamais assez grande pour occulter ces années de chasse à l'homme dans les rues de Paris, les familles détruites, le marquage des populations par l'étoile, le harcellement et la mort au bout pour des milliers d'entre eux, dépouillés et loin de tout. Un immense silence frissonne sur la peau des murs de cette Préfecture. La fourragère que la police porte à l'épaule les jours de fête pour rappeler sa résistance du 17 au 24 août est surtout le rouge de la honte de la collaboration durant la très longue période qui a précédé. C'est le rouge du sang des Juifs, des Résistants et des Communistes, assassinés au lieu d'être protégés. La mâchoire du silence écrase la transparence du jour.

Police parisienne dont la haine bafouille son histoire cette nuit du 17 octobre 61 où la Seine rougit du sang des Algériens qu'elle y déverse du pont Saint Michel au pont de Gennevilliers tandis que ses cars hurlant la mort sillonnent les rues en une immense ratonnade qui parcourt toute la ville, frissonnante de peur jusqu'au bout de ses moindres ruelles. Impasse d'une guerre qui tait son nom, derniers feux dévastateurs de la colonisation, renvois mal aiguillés d'une nation imbue d'elle-même et qui regarde son image se fissurer dans son miroir rouge sang.

 

Paris, ville refuge comme un phare au bout de la terre d'Europe, les langues s'entremêlent en de multiple chants d'espoir et de nostalgie sur la vie et ses liens que la haine a fait fuir. Des souvenirs peuplent les cachots au fond du réfugié, là où il enterre des jours où le bonheur n'était pas si simple. Juif polonais, réfugié espagnol à l'arme rouillée, ou Tchétchène au corps meurtri et à la famille décimée, tous partagent la paix qui bat au cœur de Paris quand le quignon de pain tendu réchauffe le corps et l'amitié. Encore une fois, la police qui quadrille la ville et contrôle ses habitants, comme une vieille habitude dont elle ne saurait se débarrasser, flicage de la misère attirée par la « ville lumière ».

 

 

Calme majestueux et imposant du Palais de justice, amarré au bord de l'eau. Dans ses sous-sols la 17ème chambre déroule ses procès politiques. Seul le vieux plancher craque pendant qu'un juge étroit comme une meurtrière condamne des Kurdes exilés la baïonnette dans le dos et restant malgré tout droit dans leur dignité. Condamnations de juge aux ordres pour des prisonniers politiques qui seront ultérieurement libérés un à un par un avocat aussi tenace que discret. Et la Seine coule calmement pendant que les flashes crépitent au procès de Bardot ou de Charlie Hebdo. Libertés au fil de l'eau. La Sainte Chapelle attend ses chapelets de touristes l'œil en bandoulière, la voix de Grotovski et des acteurs d' « Apocalipsis cum figuris » s'est tue depuis longtemps, emportée par des flots d'indifférence tandis que le juge tranche dans la déchirure des couples à quelques mètres de là. « Police partout, justice nulle part » scandent quelques enragés parvenus jusqu'aux portes du Palais sans oreille depuis des décennies.

Bastille, République, Nation, Denfert, Opéra, place d'Italie, tous ces points de ralliement des Parisiens volubiles qui crient haut et fort leur colère, leur mécontentement et leur espoir d'une vie douce comme une coulée verte. Le long du cortège les volets des fenêtres applaudissent comme des ailes de papillon. Air électrique, air musique, odeur merguez, gaz et détonation, rythment le rejet des jours vieux et obscurs sur des pas de danse pour les femmes au corps libre comme un rêve ou pour ces yeux à l'éclat plus courbe que la lune quand elle tient les étoiles dans ses bras.

Paris, je colle mon oreille sur ton ventre.

Paris, j'entends ces rires gras de Staliniens embarriqués de Ricard foulant le drapeau noir aux portes du Père Lachaise. Mon foulard humidifié de larmes et de rage. J'entends le bruit des os de Puig Antich que l'on garotte, là-bas, plus loin que nos cris, au delà des Pyrénées.

Paris, j'entends aussi l'explosion de Carrero Blanco qui éclate sur deux kilomètres autour de sa voiture, projeté juste au pied de Franco la Muerte. Ultime avertissement. Nous retournerons à Barcelone.

 

Paris gai, Paris manifeste au printemps pour disposer de son corps et jouir de l'air du temps. Paris dont les filles s'époumonent en déshabillant la rue et que les yeux des garçons pleurent d'émotion et de lacrymo. « Cours, camarade, le PCF est derrière toi », ploum-ploum tra-la-la autour d'un grand feu d'insouciance et de joie simple comme un baiser. 68, c'était le temps des sucettes à l'Annie au bout de la nuit.

Paris Gay, c'est des flics homo tout en cuir qui brandissent leur matraque au rythme des chars, c'est de la musique à faire fondre les soutanes et des corps à faire descendre le Christ de sa croix, histoire de voir de quel bois on bande sa joie. Paris Gay c'est de la joie en bas résille qui jappe et frétille de la queue, c'est des couleurs qui transforment la ville en un long ruban boîte de nuit, corps mêlés exposés au soleil de tous, pour le plaisir d'être sirène parmi ces sirènes de mer qui jonglent sur le pavé. Paris, quand tu danses la Gay Pride au printemps, c'est l'Europe qui s'enguirlande de fête. Paris, tu as la Coulée verte qui frétille comme un lézard sur son muret.

 

Au bout du cortège, au large des fortifications, le ruban périphérique, enveloppe d'un bruit pétrole ces plaies non cicatrisées qui relient Parisards et Banlieusiens. Paris bat à l'intérieur d'une balafre qui l'enclot. Paris, replié, suinte par ses portes la sueur du labeur et ses humeurs. Paris, inquiète de sa ceinture rouge qui bouillonne de ses douleurs, dort dans ses beaux quartiers. Des voituriers font le guet  place Vendôme, un écrin à portée de mains, jeunes seins libres dans la paume de vieillards courbes sous la ride argentée. Le Fouquet's dégueule ses strass et ses Guerlain à l'ombre d'un Arc au triomphe immodeste qui oublie la femme du soldat inconnu qu'on gaze tous les jours depuis la fin des tranchées à l'est des taxis. Chaos de mémoire, débris de décors, où défilent annuellement la viande des bouchers du Palais de l'Élysée, place des décorations et des poitrines gonflées de l'orgueil mâle de coq de combat.

Les rupins n'ont que la mémoire de la carte bancaire pour habiller leur vie soyeuse dans les quartiers qui défont l'histoire et arment la peur pour protéger les panses débordantes d'oseille.

 

Paris la défonce, c'était Paris picrate pour dix balles aux Halles, Paris blanc sec sur le zinc où se vident cul sec les humiliations de la journée, Paris endolori par le silence des caveaux familiaux quand le sang s'échauffe et que s'enflamme les coups de grisou dans les ménages. Maintenant Paris défonce c'est Paris seringue, éclair d'un shoot au trou des Halles dans les encoignures, à l'ombre d'une lame à planter le temps d'une descente en Enfer. Paris défonce c'est les cadavres vides au petit matin quand les copains se sont évanouis dans la nuit et qu'il reste ton corps accroché au porte manteau de la ville, là où tu suspends le temps des espoirs et que luit les croches du désespoir sur la portée où s'étalent les soupirs.

Paris s'enivre le temps d'une valse pour un jupon qui virevolte, Paris rend gaie sa canaille le temps des ripailles, Paris chante les tripes à l'air et les mains sur les croupes des filles, Paris siffle sa fillette au flon-flon des lampions, Paris renverse ses lampadaires pour la chaleur d'une nuit sans limites.

 

Perdre son errance en suivant, tel un chien, les chemins des odeurs. Se guider dans Paris la truffe en l'air, à l'aguet des continents qui s'abritent entre tes murs. Le couscous du vendredi à Belleville signe les terrasses des cafés du repos de mille et une nuit à l'orient de la ville. Dimanche fourmille chez Tang à l'ombre de tours olympiques parsemées de ci-de là d'épices indiennes plus orange que le vin que l'on vendange, le temps d'une photo, passage Bourgoin. Quelques brasseries résistent à l'invasion des succursales bancaires sur les Boulevards où les Italiens ont le nom de tous les pays du monde pour la chaleur acide d'une choucroute  relevé d'un petit blanc sec comme le serveur qui glisse entre les tables. Les Grecs enserrent le théâtre de la Mouff tandis  qu'au bout de Saint Michel ils ont terrassé la librairie Découverte pour les étudiants enragés. Les Polytechniciens ne sifflent plus leur verre aux Pipeaux en regardant amoureusement les yeux des étudiantes de l'École des Chartes. Ils ont déserté vers la banlieue. A l'abri du Sénat, l'escale rue Monsieur le Prince abrite le rythme latino aux hanches désinhibées par la chaleur des punchs. Les artisans de la rue Amelot et les commerçants de proximité de la rue Mouffetard se sont éteints au profit de restaurants à la pierre ancienne décapée. Le droguiste a cédé ses couleurs à un restaurant fade pour jeunes au budget serré qui se regardent en se tenant la main au dessus de la chandelle, avant l'amour nocturne. Ambiance cave et taverne pour boire et trinquer aux jours à venir sur l'écran plat des saveurs. Morte cette petite vieille tout de noire vêtue, brindille fragile sur ses jambes, qui vendait trois citrons serrés dans sa paume pour acheter du bois pour son poêle et son œuf quotidien. Les couleurs des fruits des Caraïbes, les senteurs des grillades aux herbes, l'ont effacée de la mémoire des murs où son ombre était si ténue qu'elle semblait s'excuser d'être encore là, petite flamme de vie vacillante. Tous les jours nos regards se croisaient en silence dans la froidure de l'hiver.

Comme Nestor Burma, je hume tes ruelles, je m'égare un instant sur les voies de la petite ceinture où les trains ont laissé la place à des gens sans port, gares désaffectées ou transformées en café-concert, je remonte le long de la rue Watt si sombre que l'on ne voit pas son ombre, je bricole sous une vieille voiture à l'atelier de mécanique populaire avant d'aller me réchauffer à la librairie de la Commune rue Barrault et finir en chanson au « temps des cerises ». Les petites gens de ces quartiers ont laissé la place aux étudiants de Tolbiac et à ses immeubles modernes au verre aussi froid que poli. Autour de la Seine, les cuves des pinardiers aux bouteilles étoilés ont laissé la place à une chaîne de cinéma où le film est jugé sur son nombre d'entrées et non sur sa sensibilité artistique. Les Grands Frigos, qui avaient viré pour l'art squatté, se raréfient en un Paris aseptisé et sans odeur, sans peinture sur les murs, sans sueur sous les bras. Paris bords de Seine aussi propre qu'un Socialiste endimanché.

 

Paris, sous ce propret de rentrée des classes, je sens tes vibrations, je sens que gronde encore l'esprit des insurgés, je sens que le rire roule sur la scène et que ton poing est à portée de cri, prêt pour un éclat de joie dans une gaîté tumultueuse. Paris, t'as la joie à portée de mains, comme un vélib. T'es prête à sillonner tes rues et à les faire germer. Des germes de bonheur; pour la beauté et pour le plaisir.

Paris, ton jus dégouline à mes babines comme un suc de grenade. Paris, ta nuit m'enveloppe d'une tendresse armée.

 

Encoignures poisseuses où git le clochard à l'abandon, la faim et la soif au bide, les pieds chauffés par un chien mieux portant que lui. Ses jambes ne l'ont pas portée jusqu'à la Mie de Pain, resquif dans la ville où s'accrocher pour un repas chaud et un lit où poser sa lassitude sur l'oreiller, parmi tous ces prolétaires migrants de la misère. Des Biffins aux portes d'un Paris qui se gratte les puces, périphérique des chiffons et boulevard des casseroles à la vie cabossée. Paris, quand ta police traite la misère, tu pues de la tête, les poux t'y dévorent la raison alors que la démangeaison excite le bourgeois derrière ses fenêtres closes. Paris, tu pues de la tête et je ne t'aime plus. Le temps d'une colère, le temps d'une chanson de Léo au bout du micro poussée à la Mutu avant de partir vous foutre sur la margoulette.

 

 

Allez, viens-là ma Mouff que je te bouffe l'entrejambe qui ruisselle de l'espoir.

 

Alain Callès

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Publié dans Nouvelle

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Alain Delestienne 25/11/2011 19:32


(NB : je ne connais pas assez Paris pour avoir tout compris.)


Chapeau, Mer Callès. Pour moi, c'est un tout grand texte ! Entre désespoir, dégoût et révolte malgré tout, votre style et vos mots violents n'ont pu cacher les quelques pépites d'espoir qui ont
accroché votre regard aiguisé... "et le rire d'une fillette pour qui je maintiens mon souffle."  

Micheline 24/11/2011 09:12


Un texte superbe ! Une écriture magnifique !

carine-LAure Desguin 24/11/2011 07:28


Paris je t'adore, que l'on re recouvre d'une cape de verre tranchant, que l'on déverse dans tes égout le sang des désespoirs...Un très beau texte d'Alain Callès. Un texte qui crie que la vie est
là, avec ses aiguilles, avec ses sparadraps qui étouffent ...