L'invitée d'Aloys, Josiane Lion avec un extrait de "La balade de Simon"

Publié le par christine brunet /aloys

 

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La nuit était tombée. Une de ces nuits froides d’automne où les étoiles meurent une à une, étouffées par la brume naissante et dont l’atmosphère perlée d’infimes gouttes de pluie vous transpercent jusqu’aux os et vous mouillent le cœur d’une indicible tristesse. Pour échapper le plus rapidement possible à cette morosité, je marchais d’un bon pas sur le bas-côté de la nationale. Autour des lampes d’un jaune blafard qui s’efforçaient de vaincre l’obscurité, volaient en une ronde obsédante des dizaines de papillons de nuit. De temps en temps, les ténèbres étaient déchirées par les rayons éblouissants de phares et le silence, qui jusque là n’était rompu que par les stridulations des derniers criquets et du bruissement des arbres, était à cet instant couvert par le vrombissement des automobiles lancées à toute vitesse.                                                                               

Tout avait commencé ce matin où j’avais décidé de faire une bonne balade. Il faisait si beau ! Enivré par cette radieuse journée, je m’étais éloigné, un peu trop peut -être...       Pour l’heure, je n’avais plus qu’une idée, me retrouver chez moi, grignoter un morceau et me blottir au creux de mon vieux fauteuil si confortable.

Après la chaleur du jour, la fraîcheur de la nuit aux odeurs d’humus, de bois brûlé et d’asphalte me donnait la nausée.

Tout à mes pensées, j’avais dépassé le rond-point. Je longeais à présent des friches envahies de sureaux et de buddleias.

Brusquement, un lièvre détala devant moi ! Surpris, je fis un bond de côté. Déjà, l’animal s’élançait au travers de la route. En trois bonds, il la traversa ! Hélas, je n’avais pas remarqué que je me trouvais presque au milieu de la chaussée. Trop tard ! Le flash aveuglant des phares, le grondement de bête furieuse d’un moteur... un choc violent... une douleur lumineuse à la tête... une onde glaciale qui me parcourt le corps et qui s’insinue dans mes os... la peur... une atroce peur viscérale... puis plus rien... seulement la nuit... le silence...

Combien de temps suis-je resté là inanimé sur le bord de la route dans les herbes jaunies ? Quand je me suis réveillé, il y avait un chien mort à quelques pas de moi.                

-Pauvre bête, pensai-je, il n’a pas eu ma chance !                                      

Il ne devait pas être mort depuis longtemps, car de sa tête ruisselait encore un filet de sang, son beau pelage beige en était maculé.

En titubant, je me redressai et m’appuyai contre un poteau indicateur. Je restai ainsi un long moment hébété. Dans la solitude désespérante de cette nuit sans lune, je me sentais déboussolé, désorienté. Je ne savais plus qui j’étais, ni où je me trouvais. Je me mis à grelotter de froid. Le choc sans doute ! Mû par la volonté de m’éloigner au plus vite de cet endroit maudit, je fis quelques pas. Apparemment, je n’avais rien de cassé.                                                                                         

-Allons, en avant ! me dis-je pour m’encourager.  Prudemment, je marchais dans les graminées mordorées. Elles étaient acérées et poussiéreuses, mais tant pis ! Mieux valait endurer quelques égratignures et avaler un peu de poussière que de m’exposer par trop aux dangers de la route.

Fatigué, j’avançais péniblement, avec cette impression désagréable de ne pas progresser. Non loin de moi, des voitures, ces monstres métalliques sans âme, continuaient de foncer dans l’obscurité, indifférentes aux drames qu’elles engendraient. L’une d’elles venait d’écraser un hérisson qui s’était élancé dans le calme trompeur de la nuit.

Comme je m’approchais du petit animal, je vis une vapeur fumeuse s’émaner de lui. Elle s’éleva légèrement, puis s’évanouit dans un fourré tout proche.

Je n’ai jamais cru aux fantômes, mais ce que je venais de voir me laissa perplexe. Existait-il quelque chose après la vie ?

Je n’avais fait que quelques pas et cependant je me sentais épuisé. Je m’assis sous un marronnier un peu en retrait de la route, là où les herbes sont toujours fraîches et douces.

Je devais me reposer un moment, faire le point, ne pas paniquer.                                     J’étais parvenu à retrouver un peu de calme, lorsque je m’aperçus de la disparition de ma chaîne. Sans doute, était-elle tombée lors de l’accident. Je me levai et rebroussai chemin, elle devait être encore là-bas.

L’aube se levait. Un brouillard nimbait les champs et pochait

les arbres d’une brume laiteuse. Le chien beige aux longues

oreilles était toujours là, allongé sur son flanc dans les herbes sèches, ses bons yeux globuleux ouverts sur l’infini.                                                                         

Une voiture arrivait. Elle roulait lentement. Je reconnus le ronronnement particulier de la voiture familiale. Ouf, on venait à mon secours ! Elle s’arrêta sur le bas-côté. Un homme et une femme en sortirent et s’agenouillèrent auprès du chien. La femme étouffa un sanglot. L’homme se releva, alla au coffre et en ramena une  couverture. 

Mes maîtres, c’était mes maîtres ! Braves gens, ils avaient du me chercher toute la nuit. Pour les remercier, je courais, sautais autour d’eux en jappant. Mais, ils ne semblaient pas remarquer ma présence.                                                                                    Mon maître avait soulevé le chien et l’avait déposé délicate-   ment sur le plaid. Je restai stupéfait et terrifié à la fois, car je venais de reconnaître au cou du cadavre pantelant mon collier où se balançait un médaillon gravé d’un simple nom : Simon ! Mais alors, c’était moi le pauvre chien beige ! J’étais mort cette nuit et bien sûr comme toute créature qui meurt, je n’en avais pas eu conscience !

Avec tendresse, ils m’enveloppèrent dans le plaid et me déposèrent dans la voiture. A présent, je devais être une vapeur, un flocon de brume qu’aucun être vivant ne peut voir, tel le hérisson de cette nuit. Je sautai sur le siège arrière et m’installai confortablement, j’étais si content après cette nuit d’enfer, d’enfin rentrer à la maison.

Mais ma joie s’arrêta net à la vue de jouets oubliés sur la banquette, un ballon et un ours en peluche qui appartenaient à Julien et Emilie, mes petits maîtres. Nom d’un chat, quel chagrin sera le leur, lorsqu’ils apprendront ma mort !

Un flot de souvenirs heureux me submergea. Des éclats de bonheur, des cris, des aboiements, des rires joyeux et les courses sur la pelouse pour récupérer une balle en mousse. Plus jamais, ce temps ne reviendra et comme ils allaient tous me manquer !

Peut-être, les parents adopteront-ils un autre chien afin de consoler les enfants. Mais toute leur vie, il en était persuadé, Julien et Emilie garderont dans leur cœur le souvenir ému de Simon leur gentil petit chien, parti un jour d’automne faire le tour du monde !

 

 

Qui est Josiane Lion ?

Je suis depuis toujours une passionnée d'écriture, d'histoire et d'ésotérisme. Encouragée par la critique favorable que recueillent mes récits, je publie enfin, l'année dernière, un premier ouvrage: "Le teinturier de la lune".

Publié dans l'invité d'Aloys

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C

Oui, ça surprend ! Mais au fond, pourquoi nos amis à quatre pattes ne seraient-ils pas de temps en temps les héros de nos histoires ?
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J

Un récit prenant au dénouement inattendu. Un style qui rappelle Maupassant, où la nature en harmonie avec le monde animal se heurte à la folle mécanique des hommes. Paradoxalement, c'est l'animal
qui humanise l'homme et lui apprend à aimer.  
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C

Un auteur à découvrir !
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