Didier Fond présente son nouveau roman, "L'Annonciade"...

Publié le par christine brunet /aloys

 

http://www.bandbsa.be/contes2/fond2.jpg

 

 

 

L’ANNONCIADE

 

 

 

L’Annonciade, c’est un retour dans le passé. Oh, pas un passé très éloigné : les années 1960. Mais écrire ce roman fut pour moi l’occasion de revenir un bon nombre d’années en arrière, dans un quartier de Lyon que j’ai définitivement quitté et où j’avais vécu toute mon enfance et mon adolescence.

 

Lorsque ce projet m’est venu à l’esprit, je n’avais en tête que l’intrigue policière ; le quartier des Pentes n’étaient alors qu’un décor et rien de plus. Ce qui comptait, c’était la façon dont j’allais dévoiler peu à peu les informations nécessaires à la découverte de la vérité, sans jamais faire intervenir directement la police ou un enquêteur quelconque. Tout devait être révélé par les rumeurs et les conversations des gens du quartier. La police n’apparaissait qu’à la fin, pour clore le récit. C’était en soi un exercice suffisamment périlleux sur le plan purement technique de la narration.

 

Et puis, petit à petit, au fil des pages, les souvenirs d’autrefois sont revenus à ma mémoire ; j’ai donc entrelacé dans l’intrigue des portraits, plus ou moins fidèles, des gens que j’avais côtoyés. Les conversations ont pris un tour différent, et la description en 1966 de ce quartier des Pentes, un peu comme une photographie prise sur le vif,  est devenue presque le point central du récit. Heureusement, je n’avais pas perdu de vue mon projet original ; mais il n’a pas été facile de mêler ce qui relevait de l’intrigue policière et ce qui se voulait un instantané d’une époque révolue.

 

Car, en presque cinquante ans, le quartier des Pentes de la Croix-Rousse a beaucoup changé, ce qui, en soi n’a rien d’étonnant. L’évolution était sans doute nécessaire. Et les gens qui m’ont servi de modèles ont, pour la plupart, tous disparus. Que leurs descendants se rassurent : j’ai suffisamment modifié la vérité pour qu’ils deviennent des personnages de roman, c'est-à-dire des êtres fictifs, qui ne sont pas les êtres réels. Je crois qu’il faut insister sur cette caractéristique fondamentale de la littérature qui se sert du réel pour exister mais que l’écriture modifie considérablement, au point de créer d’autres êtres humains qui n’ont rien à voir avec ceux qui vivent dans le monde concret, à trois dimensions, même si leurs aventures ressemblent beaucoup à celles que nous pourrions vivre. La « photographie » dont j’ai parlé plus haut ne veut restituer que l’ambiance, l’atmosphère de village du quartier des Pentes et de cette ville que j’aime tant ; si elle a valeur de « documentaire », c’est seulement à travers les façons de vivre, de considérer les rapports humains, à travers les aspirations des personnages, leur appréhension du monde qui les entoure et qui sont surtout liées à une époque, des milieux sociaux, des lieux (l’opposition entre le quartier des Pentes et le quartier d’Ainay est à cet égard tout à fait significative) et non à travers la fidèle restitution de ce qu’ils étaient réellement. Et cela parait évident, car le point de départ du roman, le meurtre de la rue de L’Annonciade, est totalement fictif, de même que tous les événements qui l’entourent. Il m’a fallu donc « mettre » en quelque sorte les personnages au service de l’intrigue et par là même, leur donner une dimension hors de la réalité.

 

Par exemple, cette sale fouine d’Emeline Lemaire (qui ressemble à la Justine Putet de Clochemerle, je m’en suis aperçu une fois le roman achevé, et j’imagine que j’ai subi inconsciemment le poids de l’œuvre de Gabriel Chevallier) est un personnage totalement inventé. Elle réunit en elle toutes les particularités des vieilles femmes que j’ai pu côtoyer dans mon enfance. Mais elle est un élément essentiel du puzzle, pour des raisons que je ne dévoilerai pas, car elles sont liées à la résolution de l’énigme. En ce qui concerne Edith Martin, la laitière, un des personnages principaux du roman puisque l’essentiel se passe dans son magasin, si j’ai accentué son côté « excentrique » et « douce ahurie », j’avoue que certains traits sont en revanche totalement vrais, entre autres sa manie de laisser la porte de son magasin grande ouverte en plein hiver… parce qu’elle ne supporte pas l’odeur du fromage. Mais les gens d’Ainay et tout ce qui est lié à leur passé sont, eux, des créations de mon imagination, rendues nécessaires par l’intrigue.

 

L’Annonciade n’est pas un roman nostalgique ; en tous cas, il n’a pas été écrit avec l’idée de magnifier le passé pour mieux descendre le présent.  Evoquer l’autrefois ne veut pas dire le regretter. L’époque où nous vivons n’a certes rien de réjouissant, mais celle qui se dessine à travers les pages du roman n’est guère attrayante non plus. Penser qu’elle était exempte des difficultés quotidiennes, du mal de vivre, de la souffrance morale est une aberration, et un non sens.

 

Cependant, lorsqu’il m’arrive de revenir dans le quartier des Pentes et que je revois ces rues qui furent pour moi le monde entier pendant de longues années, je ne peux m’empêcher d’avoir le cœur serré. Il n’y a plus rien, ici. Je veux dire, rien de ce que j’ai connu. Plus de magasins mais des pianos-bars, des pubs où la « jeunesse » branchée vient se divertir le soir. Et quand j’évoque la rue Pouteau, ce lieu central du roman, ce n’est pas ce désert de devantures définitivement closes que je revois ; ce ne sont pas ces trottoirs livrés le soir à cette pieuvre monstrueuse qu’est l’industrie automobile. C’est la rue pavée grouillante d’une vie populaire, avec ces groupes de femmes bavardant au coin d’une rue, c’est ce flot incessant de piétons qui coulait entre le Plateau et les Terreaux, cette agitation de l’heure vespérale où le trolleybus déversait sa cargaison de travailleurs harassés, où hommes et femmes remontaient de la Presqu’île et s’arrêtaient à la pâtisserie, à la charcuterie, à la laiterie… Personne ne songeait à communiquer. On parlait, simplement.

 

La superbe couverture réalisée par France Delhaye ne donne pas de piste concernanthttp://www.bandbsa.be/contes3/annonciade.jpg l’intrigue, mais donne par contre une des clefs symboliques du roman : du haut de la colline de Fourvière, la ville est dominée par deux statues : l’une, miséricordieuse, de Marie, l’autre, vengeresse, de Saint Michel. Et c’est ce dernier qui apparaît de dos, au premier plan. Il représente à la perfection le poids des conventions sociales et morales, de l’éducation et de la religion qui, avant 1968, écrasaient les aspirations individuelles et pouvaient être ressenties, paradoxalement, à la fois comme un précieux garde-fou et comme une intolérable absence de liberté. La lance de Saint Michel n’est-elle pas comme une menace invitant les hommes à ne point transgresser les interdits ?...

 

J’ai aussi voulu évoquer, surtout dans les premières et les dernières pages du roman, l’importance à cette époque du brouillard à Lyon. Avec ses deux fleuves, ses marécages du Rhône non encore asséchés, la ville était réputée pour son ambiance brumeuse, grise, triste. Les façades noires et crasseuses de ses maisons ajoutaient encore à cette atmosphère qualifiée de « lugubre ». Certes, lugubre, elle pouvait l’être ; mais quelle poésie perdue dans ces nuances de blanc, de gris et de noir…

 

Sur le plan symbolique, le brouillard est important, dans L’Annonciade, même s’il n’apparaît qu’au début et à la fin : il cache, travestit, déforme. Derrière ce rideau blanc, se dissimulent les envies secrètes, les complots occultes, les manœuvres frauduleuses… Mais ne permet-il pas également, comme les masques de Carnaval, d’être librement soi-même, de se révéler enfin tel qu’on est, ne serait-ce que le temps d’une soirée ?...

 

Il n’y a plus de brouillard sur les Pentes. Ni à Lyon même. De vrai brouillard. Je refuse de donner ce beau nom à cette brume légère et vaporeuse qui enveloppe parfois la ville et qui vient beaucoup plus souvent du couloir de la pétrochimie que du Rhône ou de la Saône. J’ai connu des petits matins sublimes sur les ponts, perdu dans l’opacité des volutes blanches, quand le vert émeraude des eaux du Rhône jaillissait tout à coup à la faveur d’une trouée. J’ai senti, humé, adoré cette odeur de marais qui montait des fleuves et vous plongeait dans un univers qui n’avait pas besoin d’enchanteur ou de sorcier pour être magique. J’ai connu dans les rues de cette ville des plaisirs désormais interdits, aussi interdits que le sont à présent la fumée des cigarettes et l’odeur de la sueur.

 

Il n’y a plus de maisons crasseuses, noires, couvertes de suie et de pollution ; il n’y a plus de ruelles sombres et mystérieuses. Du moins ne les vois-je plus. La souillon s’est mis du fard aux joues. Elle est devenue ouvertement belle. Et c’est bien, finalement.

 

Mais à la splendeur et la richesse de Shéhérazade, j’ai toujours préféré la beauté cachée de Cendrillon.

 

 Didier FOND

 

 

http://fonddetiroir.hautetfort.com/

Publié dans présentations

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
D

Edmée et Micheline, merci pour vos commentaires. Le livre n'est pas encore référencé, donc tu devras attendre encore quelque temps, Edmée, pour découvrir ce qu'il cache !... J'espère que tu ne
seras pas déçue car c'est radicalement différent du précédent...
Répondre
M

Une belle présentation de ton roman, Didier.


Une superbe couverture.


Bon vent à l'Annonciade !
Répondre
E

Didier remet ça!!! J'ai lu "Grand père va mourir" qui reste une de mes belles découvertes Chloé des lys pour bien des raisons, et voici ce nouveau livre qui m'appelle avec force! Je viens d'en
commander deux, aussi il attendra encore un peu, mais je me promets bien de découvrir Lyon, cru 1966, par la plume de Didier.
Répondre