Amour et Papillon, de Laurent Nizette

Publié le par christine brunet /aloys

 

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Amour et papillon

Laurent Nizette

 

1

 

Il fait noir, mais je suis là, j’existe. Je ne suis pas prêt, je dois attendre. Mon corps travaille. Qui suis-je ?

 

2

 

Quelque chose en moi s’est connecté. J’ai froid, j’ai faim. Il m’est toujours impossible de voir, mais je peux me mouvoir, un muscle fonctionne. Je pousse.

 

3

 

Une paroi empêche mon mouvement, je pousse plus fort. J’ai de plus en plus faim et froid, cela m’encourage à pousser plus fort encore. Victoire de moi sur la paroi, elle se déchire. Je peux sortir. Finalement, une fois vaincue, je la découvre molle et flasque. Arrivé à l’extérieur, je peux voir.

 

4

 

Eblouit, Je suis passé d’un grand flot noir à un grand flot lumineux. Je sens des stigmates s’ouvrir sur les côtés de mon corps. Quelque chose de chaud entre et ressort sur un rythme régulier. Le froid disparait. Mais la faim me tenaille toujours. Il faut manger

 

5

 

Le sol est miraculeux, il me suffit de baisser l’avant de mon corps pour que ma bouche puisse saisir de la nourriture. Je mange sans arrêt, je mange encore et toujours. La faim se résorbe doucement. Il semble actuellement être un signal plus difficile à apaiser que le froid.

 

6

 

Mes yeux semblent s’habituer à la lueur du Soleil. Maintenant, je peux découvrir visuellement mon environnement. Je suis dans une salade, sur une feuille, entourée d’autres feuilles. Au-dessus de moi le ciel est bleu, en son centre brille le Soleil. Je vois mon œuf, gisant, là. Il y a d’autres œufs, et même des créatures qui en sortent. Je ne suis pas seul.

 

7

 

Nous ne nous observons pas. Chacun semble savoir ce qu’il a à faire. Il n’y a pas de dialogue. Nous sommes les uns à côté des autres à manger notre morceau de salade. Le temps passe, mais l’appétit est toujours identique. Je n’arrive pas à réfléchir, je suis concentré sur la nourriture. Après un long moment, quelque chose me dérange. Il fait froid.

 

8

 

La lumière a baissé, le froid rentre par mes stigmates. Je n’ai pas peur, j’ai faim. Je continue de manger. À l’aide de mes mandibules, je coupe les morceaux de salade que je mâche en dehors de la bouche. Ensuite, j’avale d’un coup. Le froid ralentit mon fonctionnement, mais c’est sans doute la nourriture que j’ingurgite qui me tient en vie. Je continue.

 

9

 

Le Soleil se lève, mon corps se réchauffe. La feuille de salade est complètement trouée et pour ainsi dire entièrement mangée. En une file, nous partons vers la salade suivante. Pour arriver à destination, je suis celle qui me précède. Parfois, je dois éviter des déchets noirs qui lui sortent du corps par l’arrière. La route est longue. Heureusement, nous avançons vite et sans arrêt. Je suis toujours derrière elle, elle est mon repaire.

 

10

 

Nous sommes arrivés, nous pouvons manger. Je suis à côté d’elle. Elle mange, je mange. Je ne la quitte plus. Toute la journée, nous mangeons. Je suis rassuré qu’elle soit là, elle semble également rassurée de ma présence. Nous avons terriblement grossi. Je suis content.

 

11

 

Le Soleil donne sa place à la Lune, puis il vient à nouveau brillant de mille feux. Elle et moi avons probablement augmenté notre taille par dix. Je commence à ne plus avoir faim, elle non plus. Elle s’en va, je la suis. Rassasiés, nous nous sommes arrêtés de bouger. Je n’ai plus faim, plus froid, je ne suis plus seul, plus rien ne me donne envie de bouger.

 

12

 

Quelque chose en moi se durcit. Tout doucement, mes yeux se ferment, mes stigmates ne respirent plus, mais je fonctionne toujours. Dans mon corps, je sens des connexions se réaliser, et d’autres se désassembler. Le temps passe, je suis comme en hibernation. Comme un ours, ma grotte est ma peau si dure. Bientôt, je le sens, je serais fini.

 

13

 

Je peux bouger, mais quelque chose m’emprisonne. Je reconnais cette sensation. Je pousse. Je suis plus fort, plus souple. Une fissure s’établit, je passe ma tête. Mes yeux s’habituent tout de suite à la lumière. Jamais je n’avais vu aussi bien auparavant. Maintenant, je suis entièrement dehors, j’ai des ailes, des antennes, je suis un papillon.

 

14

 

Je bats des élytres, elles fonctionnent. Je décolle. Je découvre le monde. Je voyage, j’observe. Je ne me rendais pas compte qu’il était si grand, et que j’étais si petit. Les couleurs vives m’attirent. Je m’approche de l’une d’elles, je me pose. Elle sent bon. Je peux boire. Je ne mange plus, je bois. Je sais maintenant que les couleurs vivantes sont des réserves nutritives. Je décolle à la découverte du monde.

 

15

 

Sous une branche, je découvre les mille couleurs de la nature. Soudain, elle est là. Je la vois sur une fleur. Quelque chose en moi l’a reconnue tout de suite. Mon repaire est aussi devenu un papillon. Je m’approche.

 

16

 

Elle est contente de me retrouver, je le suis aussi. Nous buvons ensemble. Elle me rassure toujours. On est bien en compagnie de nos repaires.

 

17

 

Une autre arrive. Elle est magnifique. Sans boire, elle redécolle et s’en va. Elle m’attire terriblement. J’observe le repaire de ma vie, elle m’observe aussi. Je décolle, l’attirance est trop forte. Je dois rejoindre la belle. Je ne la regarde pas derrière moi, je ne vois pas le mal que je lui fais. Eblouit, je vole en direction de la belle.

 

18

 

J’arrive à la rattraper. Elle me voit et accepte ma présence. Très vite, je remarque qu’elle ne me donne pas autant d’attention que j’en ai besoin. J’en veux plus, j’attends plus, je souffre. J’ai envie d’elle.

 

19

 

Je la suis partout, elle fait de moins en moins attention à moi. La lumière du soleil disparait pour laisser place à la nuit. Au loin, une lumière brille pendant la nuit. La belle se dirige droit sur elle. Je tente de la dissuader. Sans mon repaire je ne suis plus rassuré, mais je me garde bien de lui dire. La belle se moque encore de moi. J’ai envie de… Je vole vers la lueur.

 

20

 

Nous y arrivons. Elle se cogne les pattes sur la lampe et j’entends un grésillement. Avec violence, elle continue. Maintenant, c’est au tour de ces ailes de toucher. Ces dernières s’enflamment, elle tombe au sol et rejoins le corps sans vie d’autres insectes qui, eux aussi croyaient.

 

21

 

Je m’approche d’elle, elle vit encore. Elle me fait signe d’aller, de voler vers la lampe. Je ne peux pas lui dire non. J’ai tellement besoin qu’elle m’aime. Je m’envole et m’approche. Je me sens tellement loin de mon identité. Bientôt, la lampe sera contre moi, bientôt.

 

22

 

Elle s’éteint, la lampe s’est éteinte ! Je rebrousse chemin pour retrouver ma belle. Arrivé à ces côtés, elle ne vit plus.

 

23

 

Je me lève, le Soleil brille. Étant à la recherche de couleur vive pour me sustenter, je parcours les alentours. Une magnifique fleur s’ouvre à moi. Je m’y pose. Le doux nectar cascade ma gorge vide. Un fort mouvement d’air me fait chavirer légèrement sur le côté. Un autre papillon vient de se poser. C’est elle, mon repaire.

 

24

 

Elle m’observe, je l’observe, cela fait si longtemps. Je suis rassuré, je peux être moi-même sans être jugé. Nous nous montrons l’un l’autre, nos odeurs, nos couleurs. Elle décolle, m’attends. Je la rejoins.

 

25

 

Nous sommes ensemble, mais je n’ai pas de désir. La belle me manque. Pourtant, mon repaire s’approche de moi, tente de me séduire. Je me laisse faire sans conviction. L’accouplement commence. Nous investissons nos énergies dans la génération future.

 

26

 

Depuis l’acte, mon repaire s’occupe moins de moi. Elle semble être codée pour s’occuper de cette grappe d’œufs. Je me sens inutile. Néanmoins, je suis toujours rassuré qu’elle soit là. Je sais que le lien que nous avons créé perdurera à cette épreuve.

 

27

 

Nous volons cote à côté. Avec le temps, elle semble s’intéresser de plus en plus à moi. Maintenant, c’est comme avant. Sauf qu’elle ne cherche plus à me séduire. Mais avec ce même temps, nos corps ont vieilli. Quelque chose se termine.

 

28

 

Elle n’a pas passé la nuit. Ce matin, son corps est dur et sans vie. Je sens la mienne qui me quitte progressivement. Là-bas je vois deux papillons qui s’entichent l’un à l’autre. L’imagination, c’est l’imagination. Pour moi, c’est fini.

 

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C


Une ecriture qui rebondit. Des phrases pleines de poésie ...



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C


Une jolie phase de vie... 



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