Un extrait de Meurtres Surnaturels, volume I : Les Métamorphoses de Julian Kolovos Par Joe Valeska

Publié le par christine brunet /aloys

 


 

Sa douleur à l’épaule l’éprouva de nouveau, toujours sans prévenir, mais un peu plus violente, cette fois… Il grimaça.

– Ça ne va pas recommencer… 

Une furieuse envie de sucre le poussa à redescendre dans le grand salon où, peut-être, avec de la chance, des chocolats et des pâtes de fruits traîneraient encore sur la table. Il avait surtout besoin de s’éloigner de sa chambre, tout au moins un instant, le temps de retrouver son calme.

La présence d’Ornella dans la pièce, toute seule, à genoux devant la cheminée et semblant fixer son contrecœur – Excalibur dans la pierre –, le surprit quelque peu. Son boa en plumes traînait par terre comme une vieille serpillière. Il s’approcha d’elle à pas de loup… mais s’arrêta net quand sa belle-mère éclata en sanglots.

– Ornella ? Est-ce que tout va bien ? lui demanda-t-il.

– Julian ! cria-t-elle. J’ai failli… mourir de peur ! Ça ne se fait pas, voyons, d’arriver dans le dos des gens de cette manière !

– Excuse-moi…

– Il est tard. Tu n’arrives pas à dormir ?

– J’ai fait un affreux cauchemar… Je recevais la visite du fantôme des Noëls passés.

– C’est fascinant, répondit-elle, hagarde.

– Et ça ? Qu’est-ce que c’est ? voulut-il savoir après avoir remarqué le papier froissé dans ses mains. C’est à cause de cette lettre que tu pleurais ? Et ne viens pas me dire que tu ne pleurais pas. Ton rimmel coule.

– Tiens, lis, je t’en prie, dit-elle en tendant le papier à Julian. Mais je dois te prévenir : tu ne vas pas apprécier ce qui y est écrit… Surtout après ce réveillon de Noël lamentable.

– Ne remue pas le couteau dans la plaie, s’il te plaît, Ornella.

Inquiet, intrigué, les sourcils ébauchant une fronce, Julian s’assit en tailleur, croisa les pans de son kimono sur ses cuisses musclées de façon convenable, prit la feuille que sa belle-mère lui tendait et commença la lecture. Ses narines se gonflaient. Ses yeux s’écarquillaient au fur et à mesure qu’ils vagabondaient sur le satané document.

Dans son esprit, le doute n’était plus possible.

Du tout.

– Mais… c’est le testament de mon père ! se récria-t-il. Comment peut-il oser ? Où l’as-tu trouvé ? Et puis, je m’en contrefiche… Ce n’est pas vraiment une surprise. Qu’il aille au diable !

– Comme tu dis, opina Ornella. Comme tu dis, Julian.

– Je n’en crois pas mes yeux ! C’est bien là la preuve qu’il ne m’a jamais aimé. Mais je l’ai toujours su, je crois…

– Aucune attention… Ni reconnaissance… gémit Ornella. Ni pour toi ni pour moi. Rien ! Tout pour ta sainte-nitouche de sœur. Il lui lègue toute sa fortune. L’intégralité. J’ai ramassé ton père à la petite cuillère, moi, quand son maudit théâtre a disparu dans les flammes ! Est-ce qu’il l’aurait déjà oublié ? Comment peut-il me faire ça à moi ?

Et elle se remit à sangloter, avant que son visage ne se changeât en un masque de pure haine qui pétrifia Julian quelque peu.

– Je pourrais le tuer pour ça… susurra-t-elle enfin. Je pourrais les tuer tous les deux. Après tout, ce ne serait que justice.

– Justice ? C’est ta colère et ta déception qui s’expriment là, ma chère.

– Tu crois ça ? Tu te trompes lourdement, Julian. Je veux qu’ils meurent… Oui, qu’ils meurent ! Toi et moi, nous allons assassiner ces deux misérables…

– Les quoi ? Les assassiner ? Tu m’inquiètes, tu sais… Arrête un peu tes conneries, Ornella !

– Vraiment, mon a… ?

Finalement, elle ne prononça pas le mot amour, car elle savait que Julian aurait explosé en entendant ce mot sortir de sa bouche. Il l’avait déjà avertie. À plusieurs reprises.

Son regard seul suffit.

Comme s’il espérait réussir à lire dans ses pensées macabres après la découverte des dernières volontés du vieux, Julian considéra un très long moment la femme de son père, laquelle était devenue son amante d’un soir après qu’il ait tourné dans Wonderful Men.

Cela avait été une chose parfaitement absurde, certes, mais c’était arrivé malgré tout, et ce, malgré quelque quinze ans de différence d’âge.

Alors que toute la famille Kolovos avait été conviée, seule Ornella s’était rendue à la soirée organisée par la société de production pour remercier honorablement les acteurs, toute l’équipe technique et les scénaristes, suite au succès retentissant du film au box-office. Et si Julian avait trouvé le moyen de ranger cette incartade dans le coin le plus reculé de son cerveau, Ornella, elle, en avait-elle fait autant ? La réponse était non. Un grand, un simple NON. Elle était amoureuse de son beau-fils. Elle l’avait toujours été.

– Ornella… Si, d’aventure, je te suivais sur cette voie, que nous arriverait-il, d’après toi ? Réponds, s’il te plaît.

– Nous pourrions vivre tous les deux, se décida-t-elle. Toi et moi. Rien que toi et moi.

– Ça, c’est ce que tu voudrais… dit-il, cinglant. Je faisais allusion à la prison, moi… La prison, Ornella ! Ressaisis-toi, que diable ! Aurais-tu perdu la raison ? Bordel ! Que de haine dans ses yeux…  

– Mais je t’aime, Julian ! avoua-t-elle. Je t’ai toujours aimé… Et maintenant que nous savons le mépris que ton père a pour nous deux, je suis prête à tout pour te récupérer ! À tout, mon amour ! Est-ce que tu m’entends ?

– Me récupérer, dis-tu ? Pour un simple écart de conduite sur une banquette arrière ? Tais-toi, Ornella… Je ne veux plus rien entendre ! Ce qui s’est passé entre nous n’était qu’une regrettable erreur, O.K. ? J’ai profité de toi comme tu as profité de moi, et cette histoire honteuse s’est arrêtée au moment même où nous avons pris notre pied. C’était tout ce que tu veux – de la faiblesse, de la frustration –, mais ce n’était pas de l’amour. Ce n’est pas ça, l’amour, Ornella.

– Honteuse ? Tu refoules tes sentiments parce qu’ils te font peur, Julian ! Mais tu ne me trompes pas… Je ferai ce qu’il faut, avec ou sans toi. Pour nous ! Et tu me remercieras.

– Pour nous ? What the fuck ! pensa-t-il, horrifié et plus que jamais sur ses gardes. Je fais quoi, moi, maintenant ? Je fais quoi !?! Si je préviens mon père, ça va tourner au drame… Nous allons tous nous déchirer et l’on m’accusera, moi, d’avoir détruit la famille. Bordel de merde ! Putain… de bordel… de merde !

Julian resta un moment dans l’incapacité de desserrer les mâchoires, espérant que cette soirée se révélerait être un cauchemar saugrenu et rien de plus. Inutile de se pincer, cependant… Il ne rêvait pas. Il le savait.

Il réfléchit longtemps, pressé par une Ornella fébrile.

– Parle-moi, amour… Dis quelque chose. Allez, dis quelque chose !

Mais l’acteur, stoïque, réfléchissait, ouvrant parfois de grands yeux, fronçant parfois les sourcils. Il rumina très longtemps, oui. Et puis, il se ranima brusquement…

– C’est toi qui as raison, dit-il enfin, les yeux au bord des larmes. J’ai assez souffert de son amour sans bornes pour cette abrutie d’Ivana… Ça suffit, la coupe est pleine.

– Julian ? hésita Ornella. Qu’essaies-tu de me dire ? Sois très clair dans le choix de tes mots.

– Je dis qu’il nous faut nous débarrasser d’eux, car il n’y a qu’ainsi que nous serons pleinement vengés. Qu’ils crèvent ! Tous les deux.

– Et comment te faire confiance ? se méfia-t-elle d’abord. Combien tout ce qu’on dit est loin de ce qu’on pense, Julian !

– Et là, tu me fais confiance ? s’enquit-il, l’attrapant dans ses bras et la pressant contre lui pour l’embrasser avec fougue.

Elle resta sans voix, puis se mit à pleurer, se laissa aller à un gémissement empreint d’une vive satisfaction. Il la serra contre son torse puissant encore plus fort, jurant ses grands dieux qu’il était avec elle, à la vie, à la mort, et qu’il en avait plus qu’assez de faire semblant, à cause de cette maudite bienséance. Ivana avait toujours reçu tout l’amour, mais ils auraient la vengeance… Ce n’était en rien une question d’héritage ou d’argent, mais une question d’amours-propres blessés uniquement.

Bouleversée à l’extrême, elle le crut.

– Je suis fatigué, lui dit-il en se libérant.

– Est-ce que tu veux…

– N’en dis pas plus, Ornella… Nous devons la jouer plus fine.

– Tu as raison, mais j’ai tellement envie d’être dans tes bras, Julian ! 

– Moi aussi, mais patience… Et tu dois me promettre une chose.

– Dis-moi…

– Tu ne fais rien d’irréfléchi cette nuit, Ornella.

– Julian… Je ne peux plus ! Je ne veux plus !

– Ornella, pour l’amour de Dieu ! Tu veux briser ma carrière ?

– Mais non, enfin… Tu n’as pas le droit de dire une chose pareille.

– Il faut que nous continuions à faire comme si de rien n’était…

– C’est facile à dire, objecta-t-elle.

– …jusqu’à ce que nous trouvions le plan sans faille, poursuivit-il.

Tout en la couvrant de baisers et de caresses presque indécentes, Julian lui susurra qu’il n’avait pas vraiment envie de faire les gros titres. Pas ces gros titres-là… Qu’ils devraient, en attendant, faire comme si le testament de Francesco n’existait pas.

– Est-ce que je peux te faire confiance, Ornella ? lui demanda-t-il.

– Très bien, abdiqua-t-elle après avoir geint. Comme tu voudras.

– Ne t’inquiète surtout pas, tu n’auras pas à supporter mon père bien longtemps encore, promit-il. Va te coucher, maintenant… Nous avons besoin de prendre un peu de repos pour affronter la journée qui vient.

Sans un regard en arrière, Julian quitta la pièce sous le regard de sa belle-mère transie d’amour. Rapidement, à son tour, elle se leva, résignée à regagner, au prix d’un effort surhumain, la chambre conjugale. Jusqu’à ce jour, elle n’avait pas réfléchi à cela, mais, maintenant qu’elle se sentait trahie et humiliée, Francesco lui semblait rien moins qu’un horrible vieillard miteux. Elle n’avait que quarante-huit ans, après tout, et lui la soixantaine… le fumier !

 

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C
Une belle écriture et des dialogues qui claquent, bien bien, Joe Valeska.
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J
Merci beaucoup, Carine-Laure. :)
C
Et le tome 2 ???? Très très envie de lire la suite !!!
Répondre
J
J'ai validé l'exemplaire test du tome 2 et passé commande le 27 octobre dernier ; cela fait donc plus d'un mois. Il va falloir que je relance Laurent...
Merci de m'avoir publié, Christine. :)