Rouge Chlorophylle (Version longue inédite) 2e partie : un extrait de Contes épouvantables et Fables fantastiques 2 proposé par Joe Valeska

Publié le par christine brunet /aloys

Angela chiffonna la feuille du journal avec agacement et la jeta par-dessus son épaule. Elle poursuivit son exploration, méfiante.

– Seigneur Tout-Puissant !!! s’écria-t-elle au détour d’un chemin, portant ses mains devant la bouche. Mais qu’a-t-il bien pu se passer ici !?!

À la vue de ce nouveau tableau perturbant, tout lui revint violemment en mémoire, jusqu’à son saut dans le vide, sans réfléchir, par-dessus le garde-corps en verre acrylique de son balcon.

Le terrain qui s’étendait devant elle était parsemé de plusieurs centaines de cadavres desséchés vomissant des racines noueuses par tous les orifices. Et même des fleurs… De jolies petites fleurs colorées ayant pu éclore grâce à cet engrais naturel. C’était un spectacle monstrueux. Il n’y avait pas d’autres mots pour définir cette horreur.

Mais le plus atroce était encore tous ces corps empalés sur des racines encore plus grosses, s’effilant à leur faîte et alignées de loin en loin. Comment pareille chose était-elle arrivée ? Les racines avaient soulevé leurs victimes en pénétrant dans l’orifice de leur rectum et en ressortant par leur bouche, en même temps qu’une bouillie sanglante et organique. Angela se laissa tomber à genoux et vomit. Encore… C’en était beaucoup trop. Elle tremblait, se disant que son tour viendrait assurément et que ce n’était qu’une question de temps. Paradoxalement, elle était presque heureuse d’être en vie…

Quelques heures plus tard, elle put enfin se lever et marcha, hésitante, au milieu des marionnettes puantes. Ses larmes se mirent à couler, car il y avait aussi des enfants. Des innocents. Elle resta là longtemps, interdite, à contempler ce pauvre petit corps pourri qui fleurissait. La cage thoracique du blondinet avait explosé et les violettes les plus splendides avaient poussé. Le gamin, comme tous les autres – ou peu s’en faut –, n’avait plus d’yeux. À la place, perçaient des racines meurtrières.

Angela fit le signe de croix. Cela ne changerait rien à rien, mais elle le fit.

Un peu plus loin, elle aperçut le bras tatoué d’un homme qui dépassait des lobes refermés d’une plante carnivore géante, mais morte. Elle poussa des sanglots… Quel funèbre cauchemar ! Elle aurait voulu simplement rêver…

Dévastée, elle entendit un bruit semblant provenir des nuages… Elle essuya l’eau sur ses joues, se retourna, puis leva des yeux hébétés au ciel. Il ne s’agissait point d’un cauchemar. Alors, elle ferma ses paupières, espérant une mort rapide et indolore, priant pour ne point se retrouver en Enfer, mais au paradis. Elle n’avait jamais fait de mal…

Une boule de feu, grosse comme un minibus, la pulvérisa, creusant profondément le sol.

 

Correction : 26 août, population mondiale : 0.

 

Ω

 

Zeus et Hadès regardèrent Déméter et éclatèrent de rire, pareils à deux enfants pourris gâtés. Ils portèrent, après cela, l’ambroisie à leur bouche, un tantinet méprisants.

– Non, mes frères ! Non ! Il n’appartenait qu’à moi de la faire disparaître ! Elle était la dernière ! Pourquoi êtes-vous intervenus ? s’indigna Déméter. Pourquoi ? J’aurais pu la jeter en pâture à ma toute nouvelle et fabuleuse création : mon merveilleux… mon magnifique… drosera géant ! Le pauvre bébé va mourir de faim ! Vous devriez avoir honte ! Zeus, mon frère, ramène-la à la vie, s’il te plaît. Que je puisse parachever mon œuvre…

– Cela suffit, maintenant, ma sœur !!! gronda le dieu des dieux, menaçant la déesse de son terrible foudre. Tu n’es… (Il s’arrêta, rouge de colère.) Tu n’es qu’une petite mégère capricieuse, Déméter !!!

Poséidon acquiesça, mais il préféra, cette fois, ne pas piper mot. Tout comme l’imperturbable Hestia, d’ailleurs, restée en retrait, comme toujours.

– Une mégère capricieuse, moi ? s’offusqua Déméter. Es-tu sûr d’être le mieux placé pour oser parler de caprices, ô grand Zeus, mon très cher frère ? Voudrais-tu que je te rafraîchisse la mémoire ?

– Mais de quoi te plains-tu !?! reprit Zeus. Tu l’as eu, me semble-t-il, ton paradis vert !

– Mais elle, je ne l’ai pas eue, elle !!! s’entêta la déesse, se sentant terriblement frustrée et offensée. Sa misérable existence m’appartenait ! À moi ! Vous êtes des rabat-joie, mes frères !

Zeus soupira. « Tu nous épuises », murmura-t-il. Quant à Héra, elle fit les gros yeux à sa sœur, l’invitant à jeter l’éponge. Il valait mieux…

– Déméter, tu as réussi, et sans l’aide de tes frères, à purifier la Terre de l’arrogance destructrice des hommes, lui rappela Poséidon. Pour ma part, j’aurais fait se soulever les mers et les océans, mais notre frère m’en a empêché. Pour te faire plaisir, chère sœur.

– Poséidon a parfaitement raison ! dit Hadès, solennel. Tu devrais te montrer un peu plus reconnaissante, très chère sœur. Quand je pense que j’aurais pu libérer les morts et les laisser envahir le monde des vivants pour les plonger dans une indicible terreur… Des plantes carnivores, bah !

Déméter, sous le regard de tous les autres dieux et déesses de l’Olympe, considéra son frère Zeus et admit, à contrecœur, qu’elle avait dépassé les bornes. Elle s’excusa.

– J’ai détruit leurs armes et leurs usines, oui ! J’ai fait cela, moi ! Toute seule ! J’ai accompli de véritables prodiges, c’est la vérité.

– Car c’était très imprudent de provoquer mère Nature, chuchota Apollon, moqueur, à l’oreille de sa sœur jumelle, Artémis, qui lui donna un violent coup de coude.

– Faire plaisir à l’obsédée des plantes et des fleurs est bien joli, mais qu’allons-nous faire, nous, à présent, sans nos jouets !?! s’emporta Arès, lui aussi frustré et extrêmement courroucé. J’étais à deux doigts, moi, le grand Arès, de déclencher une toute dernière guerre mondiale ! J’aurais pu occasionner tellement de souffrances… J’aurais pu déchirer des familles entières ! La Terre aurait été bien plus belle, teintée de rouge… Qui se soucie des plantes ? Qui se soucie de la chlorophylle et de ces stupides fleurs ? Je ne respecte que deux choses, moi ! Destruction et conquête !

– Toi et ton goût du sang ! déplora Athéna. Tu me fais pitié, Arès, mon demi-frère belliqueux !

– C’est bien la déesse de la Guerre qui dit cela ? ironisa Arès. La sage Athéna ? Celle qui transforma la ravissante Méduse en un monstre hideux ? Pitié, ma demi-sœur… Pitié ! Nous sommes tous des dieux cruels. Nous avons tous trahi et nous avons tous comploté, un jour ou l’autre… Mais nous sommes bien peu à avoir le courage de l’admettre ! Alors, garde tes sarcasmes pour toi, Athéna !

– Tu ne parles pas pour moi, j’espère ? lui lança Apollon, menaçant. Je suis peut-être le dieu des arts et de la beauté, mais n’oublie pas ceci, mon demi-frère : tous ceux qui ont osé me défier l’ont chèrement payé de leur vie. Comme mes demi-frères, mes neveux et mes nièces… De vous tous, je suis assurément le plus vengeur et le plus courageux. As-tu quelque chose à redire à cela, Arès ? Je t’écoute.

Et le plus prétentieux… Tu veux te battre, Apollon ? Tu veux te battre ? le provoqua Arès. Viens te battre, viens ! Je vais me faire un plaisir de montrer à tous que tu n’es pas à la hauteur et que tu n’es pas le plus fort, sinistre m’as-tu-vu ! Sodomite hypocrite !

– Mesure tes paroles, Arès, car je pourrais t’écorcher vif comme j’ai écorché l’effronté Marsyas ! cracha Apollon.

Artémis retint fermement son jumeau par le bras.

– Vous étiez pourtant les meilleurs amis du monde, lors de la guerre de Troie, leur rappela Hadès. Pourquoi tant de haine, aujourd’hui ? Expliquez donc cela à votre oncle…

– Apollon a traité mes enfants de fous et de criminels ! répondit Arès. Moi seul ai le droit de dire qu’ils sont fous !

– Je n’aurais rien dit, si mon cher demi-frère n’était pas si méprisant, marmonna Apollon. Qu’est-ce que ça peut lui faire, si je couche avec autant d’hommes que de femmes ? Tous les humains réclament mes faveurs… En quoi suis-je responsable ? Et, me semble-t-il, je ne suis pas le seul à coucher avec des personnes du même sexe, ici… Mais je ne m’en cache pas, moi, et je ne les prends pas au berceau.

– Il suffit, Apollon ! tonitrua Zeus, plutôt embarrassé par le regard accusateur de son fils. Chacun fait ce qu’il veut, tu as raison… Quant à toi, Arès, je ne tolérerai aucune discrimination sur l’Olympe… Est-ce bien clair ?

Le grand Zeus n’avait certainement pas envie que son fils lui rappelle sa liaison « secrète » avec le jeune et sublime Ganymède, le plus séduisant des mortels, devenu son échanson personnel. Poséidon n’avait certainement pas envie que sa courte liaison avec un adolescent, Pélops, lui soit jetée au visage… Certains des demi-frères d’Apollon, eux aussi, étaient bisexuels : Hermès et ses amants célèbres, dont Pollux. Ou Dionysos, qui eut pour tout premier amour un adolescent, à l’instar de Poséidon. Quant au demi-dieu Héraclès, nombreux étaient ses amants… dont son neveu.

Arès aurait tant voulu bondir sur Apollon, mais il le savait : tout dieu de la guerre qu’il était, il n’était pas le plus fort. Il était très puissant, mais Apollon l’était davantage, et si son demi-frère était assurément le plus beau et le plus accessible des dieux, presque aussi accessible que leur demi-frère Hermès, il était également sans pitié, si on commettait la bêtise de le défier…

– Ne t’inquiète donc pas, Arès… susurra Déméter, allant caresser la joue du dieu en colère, évitant ainsi un combat entre les deux mâles gonflés de testostérone. Tu pourras toujours retrouver l’âme de ces humains ridicules dans le royaume d’Hadès. Qui t’empêche de les torturer là-bas ? Et, un jour, l’obsédée des plantes et des fleurs te fera regretter tes paroles… Bien ! se récria-t-elle brusquement. Vous m’excuserez, mais j’ai aussi de somptueux jardins à entretenir ici. Poséidon, mon cher frère, je vais avoir besoin de tes dons avec l’eau… Aurais-tu l’amabilité de bien vouloir m’accompagner, s’il te plaît ?

Zeus hocha la tête, en signe d’assentiment, et le dieu des mers accompagna leur sœur un peu plus loin dans l’Olympe resplendissant.

– Mon père… hésita Arès. Maintenant que la folle va être occupée des semaines durant avec ses fleurs, j’espère que vous allez ressusciter les hommes… Je veux ma guerre !

– Mais bien sûr, mon fils, lui répondit Zeus. Chacun aura le droit de les persécuter, s’il en a envie. Vous savez bien que je ne pouvais pas contrarier Déméter… Elle aurait recouvert tout l’Olympe de mauvaises herbes rien que pour nous…

– …faire chier ? se permit Arès, sachant pertinemment le dégoût qu’avait son père pour ce genre d’expressions.

– Arès ! Je n’apprécie guère ce langage du XXIe siècle, tu le sais ! À présent, Apollon et toi, vous allez vous réconcilier… Ou je vous enfermerai mille ans dans le Tartare avec les Titans. Ou, à tour de rôle, vous remplacerez le géant Atlas.

– Mais non, père ! s’indigna Arès. Ce n’est pas moi qui ai commencé ! C’est Apollon. Je te hais, mon frère…

– Silence !!! Apollon ne t’a dit que la vérité ! Serrez-vous la main, maintenant, ou ce sera le Tartare… 

– Très bien, père, abdiquèrent les demi-frères fougueux, parvenant, pour une fois, à parler d’une seule voix.

Ah ! Les dieux…

De son côté, à genoux au milieu des fleurs, Déméter se mit à chantonner, toute guillerette : « Elles m’aiment… un peu… beaucoup… passionnément… à la folie… »

 

FIN

 

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C
Eh bien, Joe, quelle imagination. On ne s'ennuie pas un seul instant et je me suis replongée avec délice dans la mythologie (que j'ai oubliée ...). Un très bon texte je pense, bien que je ne sois pas habituée à ce genre-là. Mais ça me change et c'est très bien comme ça.
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J
Je te remercie beaucoup, Carine-Laure, c'est très gentil. :)
C
Fichtre... Il ne fait pas bon déplaire aux Dieux ! :)) "Rouge Chlorophylle", le titre est bien choisi ! Quand Gaïa se rebiffe, ce n'est pas à moitié...
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J
Merci Christian - j'avoue bien aimer le titre...
Et j'avais envie, en tant que fan de mythologie grecque, de ne pas édulcorer les personnages, comme c'est souvent le cas. Les dieux étaient certes grandioses, mais aussi cruels et mesquins... et ultra sexués, hé hé.