Joe Valeska nous propose un extrait de son premier tome des Meurtres surnaturels

Publié le par christine brunet /aloys

Jacobo Kolovos

 

Un extrait de Meurtres Surnaturels, volume I :

Les Métamorphoses de Julian Kolovos

 

Par Joe Valeska



 

Le ciel bleu immaculé s’assombrit tout doucement, alors qu’un beau soleil brillait jusqu’alors au-dessus de l’océan Atlantique. Les dauphins tachetés qui surfaient et faisaient des bonds prodigieux aux étraves du Theϊκόs Kolovos disparurent dans les profondeurs.

La pluie commença à tomber, se transformant bien vite en une violente tempête, et les vagues enflèrent jusqu’à devenir bien plus pointues que les ailerons des requins.

Le second, un Gallois trentenaire très distingué de Cardiff répondant au nom de John Lloyd, hurla à tout l’équipage de retourner à son poste. Le bosseman, un homme à la mine renfrognée, nettement plus âgé, reprit l’ordre et commanda les matelots aux manœuvres du pont et des gréements nécessaires, vitales, en de pareilles circonstances. Dans leurs oripeaux trempés qui leur collaient à la peau, leur glaçant cruellement l’échine, ils s’exécutèrent, mais, malgré leur expérience maritime, ils avaient compris où ils se trouvaient, car tel était le but de leur expédition, et cacher leur inquiétude semblait tout bonnement impossible.

La chanson qu’ils se mirent à chanter pour se donner du courage n’y changerait rien.

Ils se turent quand le capitaine Jacobo Kolovos, ancien corsaire du roi George IV, sortit enfin de sa cabine, son singe Saïmiri sur une épaule, lequel jappait, terrifié.

– Du calme, mon petit Laurence… Du calme… susurra-t-il à son compagnon.

Jacobo Kolovos était un homme grand, solide, à la peau hâlée et aux yeux verts expressifs. Il avait de longs cheveux noirs qui tombaient en cascade sur la veste de son uniforme. Un homme qui devait plaire aux femmes, immanquablement. Il sortit une figue de sa poche et la tendit à l’animal. Ce dernier, reconnaissant, avait adopté Jacobo Kolovos après avoir été sauvé de l’étreinte d’un boa constrictor affamé… Cela s’était passé lors d’une expédition au Costa Rica, en Amérique centrale.

Le capitaine ne semblait point troublé, du moins extérieurement, mais étrangement excité. Qu’importe si le Theϊκόs Kolovos tanguait dans tous les sens. De bâbord à tribord et de la poupe à la proue.

Monsieur Lloyd lui demanda comment il pouvait afficher un tel stoïcisme face au destin funeste qui les menaçait tous. La seule perspective d’une mort certaine ne l’effrayait-elle donc pas ? De plus, il avait une femme et des enfants qui attendaient son retour, là-bas dans le Kent, comme lui-même avait une épouse et un tout jeune garçon qui attendaient son retour, à Cardiff, et comme certains des hommes d’équipage avaient leur propre famille, quelque part au Royaume-Uni. Ou ailleurs dans le vaste monde. N’avait-il pas peur de ne plus jamais les revoir ? Lui, il avait très peur.

– Nous voici enfin face à l’aventure de notre vie, Monsieur Lloyd ! lui cria le capitaine. Messieurs, nous avons trouvé ce que nous cherchons depuis des mois ! Le Triangle des Bermudes est là, sous la coque de notre bon vieux rafiot !

– Nous avons une voie d’eau, Capitaine ! hurla un jeune matelot en remontant de la cale à la hâte. Nous pourrions perdre tous nos vivres !

– Eh bien ! Prenez deux ou trois hommes avec vous et faites votre travail, Monsieur Winchester ! Ne désespérez donc pas !

– À vos ordres, Capitaine ! Monsieur Beckley, Monsieur Mason et Monsieur Williams, avec moi ! Le temps presse !

– Quant aux autres, allégez-moi ce navire ! décida Jacobo Kolovos. De la proue à la poupe !

– À vos ordres, Capitaine ! répondit le bosseman. Allez, fillettes, on jette tout ce qu’on peut jeter par-dessus bord !

– Capitaine, la voilure… Nous devrions la réduire, lui suggéra alors son second, faisant des efforts surhumains pour rester debout.

– Et je suis d’accord avec vous, Monsieur Lloyd, acquiesça Jacobo Kolovos. N’ayez pas peur, mon petit Laurence, dit-il à son compagnon qui jappait de plus belle, sur ses épaules. Nous avons traversé tellement d’autres tempêtes… Nous traverserons aussi celle-ci ! Réduisez la voilure ! ordonna-t-il enfin.

Mais les vagues s’élevaient de plus en plus, semblant danser tout autour du navire, l’encerclant et se moquant de son évidente fragilité. Elles atteignirent une hauteur monstrueuse en quelques ridicules petites secondes.

Tous les hommes, trempés jusqu’aux os, grelottaient. Un mousse, accroché au mât d’artimon, pleurait. Un gabier chuta de sa hune. Le malheureux tenta de se rattraper à un hauban, persuadé qu’il y parviendrait, mais il se brisa la nuque en s’écrasant lourdement sur le pont du Theϊκόs Kolovos.

Le petit Saïmiri sauta de l’épaule de Jacobo Kolovos et, tout en gloussant, partit trouver refuge dans la cale où s’activaient monsieur Winchester, monsieur Beckley, monsieur Mason et monsieur Williams. Mais les quatre hommes désespérés se sentaient dépassés…

Un autre gabier se fracassa le crâne en tombant sur un cabestan. La foudre frappa le guetteur tétanisé resté tout ce temps dans son nid-de-pie, le tuant sur le coup.

Le bateau, à la merci de la fougue destructrice de l’océan qui n’en finissait plus de se déchaîner, tanguait dangereusement, et les hommes s’accrochèrent aux cordages en chanvre de Manille du gréement, à tout ce qu’ils pouvaient, aux haubans, aux mâts.

À quoi bon ? Les vagues immenses qui bondissaient par-dessus le pont emportaient avec elles les membres de l’équipage les uns après les autres. Et les abysses avides de chair fraîche les attendaient avec la plus grande impatience…

Jacobo Kolovos, pensant avec émotion à sa famille dans le Kent, bien loin de cet enfer, murmura des prières. Il réalisa enfin, mais trop tard, la folie de son entreprise : percer le mystère du Triangle des Bermudes. Il comprit qu’ils ne reviendraient pas. Aucun ne reverrait la mère patrie. Aucun ne reverrait sa famille. L’océan Atlantique serait leur dernière demeure, et leurs corps nourriraient les poissons. Ou quelque autre créature géante cachée dans les profondeurs de ce Triangle de la mort… Le Léviathan de la Bible, peut-être.

Les vagues géantes dansaient toujours, étrangement belles.

– Ce fut un honneur pour moi de servir sous vos ordres, Capitaine, dit Lloyd, blême, en écoutant le navire craquer sous le talon de ses bottes.

– Que dites-vous là, Monsieur Lloyd ? fit mine de s’étonner Jacobo Kolovos. Vous et moi, nous n’avons pas fini de briquer les mers et les océans !

Mais il mentait. Ils le savaient tous deux.

– Mais où diable est passé Laurence ? Laurence ! cria-t-il. Reviens, Laurence ! Ne m’abandonne pas…

Dans un dernier acte de foi, le capitaine Kolovos courut pousser le timonier, monsieur MacCorkindale, pour prendre sa place à la barre. Les éclairs illuminèrent les ténèbres. Une vague titanesque souleva alors le Theϊκόs Kolovos qui s’inclina à tribord. Le bateau parut se déchirer par le milieu, le grand mât se brisa à sa base, puis le mât d’artimon et le mât de misaine, à l’unisson, et le Theϊκόs Kolovos fut broyé comme une vulgaire noix. Empêtrés dans les voiles, des hommes ne comprirent que trop tard qu’ils sombraient avec les innombrables débris de leur navire…

Le capitaine Jacobo Kolovos coula le dernier, les deux yeux grands ouverts et les bras en croix.

Il se sentit écrasé par la formidable pression de l’eau !

Une chute lente et incroyablement longue, mille fois trop longue, s’amorça alors pour le capitaine du Theϊκόs Kolovos à demi inconscient. Il crut voir nager son petit singe Saïmiri, Laurence, tout près de lui. Il semblait tout guilleret… Ses yeux noirs, entourés d’un masque clair, presque blanc, étaient pleins de vie. Les dauphins tachetés étaient là, eux aussi, très nombreux. Ils lui offrirent un ballet, évoluant tous en parfaite synchronisation. Non loin de là, quand les animaux disparurent, il crut voir apparaître sa femme, Abigail, sourire aux lèvres – ses belles lèvres roses qu’il rêvait d’embrasser. Son visage au teint de porcelaine était encadré d’une longue chevelure noire qui se mouvait très mollement sous l’action de l’eau. Elle lui tendit la main dans un doux mouvement fantomatique.

Des hallucinations.

Loin sous la surface, ses poumons finirent par s’effondrer sur eux-mêmes, mais Jacobo Kolovos n’éprouva point cette terrible agonie. Il était mort noyé entre-temps.

Les ténèbres étaient à présent absolues. L’homme chutait toujours…

 

Publié dans extraits

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C
Un coup de cœur... L'univers de Joe est original dans un genre littéraire très codifié. A découvrir !
Répondre
J
Merci mille fois Christine...
De tout coeur...
C
Un texte/thriller et l'on découvre la belle écriture (avec le mot juste à chaque phrase) de Joe Valeska.
Répondre
J
Tellement touché...
Merci infiniment, Carine-Laure. :)