Concours : "Catastrophe, les envahisseurs approchent !" Texte 3

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

Les criquets de l’Est

Aurélien regarde ses champs. Le froment a bien poussé cette année : il y a eu de la pluie ou du soleil, juste quand il fallait. Il a rarement connu une si bonne alternance climatique. De quoi se réjouir, d’autant que le prix des semences a bien augmenté cette année, vu la conjoncture. 

Il a le cœur voilé, pourtant. Pas parce que Marion sa femme est à nouveau malade, cela il s’y est habitué, depuis les années, elle ne supporte pas les variations de températures, qui n’ont cessé de s’accentuer. Au début, ce fut difficile de tenir la ferme sans elle, mais les enfants ont grandi et ils lui sont d’une aide appréciable ; ils ont hérité de sa vigueur, Dieu merci.

Il passe la main sur les grains, dans quelques jours il pourra moissonner, ils seront à maturité. Il doit encore un peu attendre, avec le blé il ne faut pas anticiper. 

En écoutant la radio, il a eu un gros coup de blues. D’ordinaire, les secousses du monde et de son pays l’indiffèrent, il a bien trop à faire avec les bêtes et les cultures. Mais là, c’est autre chose.

On annonce qu’en Sibérie, les criquets ont proliféré, fin de saison. Ce sont des mutants, des criquets géants, qui se reproduisent à répétition. Avec la chaleur qu’il fait là-bas (42 degrés de moyenne ce mois) et l’humidité provenant de l’évaporation de surface du Lac Baïkal, ces insectes se sont multipliés. Une estimation prudente des autorités russes chiffre à plus de sept cents milliards le nombre de ces insectes. Ils ont tout ravagé en Sibérie et poussés par un désastreux vent d’est, ils ont déjà traversé le Kazakhstan et sont entrés en Ukraine. Ils auront de quoi s’occuper dans le grenier de l’Europe, mais leur voracité est insatiable : plus ils mangent, plus ils grossissent, plus ils grossissent, plus ils mangent.

On redoute qu’ils viennent par ici et si ça arrive, ce sera fichu pour ses récoltes, les criquets vont tout bouffer. Ses voisins partagent ses appréhensions. S’il pouvait, il mettrait bien du pesticide, mais depuis quelques années, c’est interdit, le bio est devenu obligatoire. Les amendes en cas d’infraction sont trop salées pour s’y risquer. Il en a marre de tous ces écolos !

Il va se coucher, il n’y a rien à faire, de toute manière. On verra ça demain. Marion est déjà au lit, endormie, elle ronfle doucement. Aujourd’hui, il a vu dans ses yeux qu’elle sait sa fin proche. Il entend les enfants qui jouent aux cartes et envie leur insouciance. 

Mâchant son pain au lever du soleil, il allume le poste. Les criquets sont arrivés dans le centre de l’Allemagne. Il a ouvert une carte et tracé une ligne, ils sont pile en direction de chez lui. Difficile de prévoir précisément quand ils viendront : cela dépend de la nourriture qu’ils trouveront sur leur chemin.

Il allume la télévision. On ne parle que de ça. On voit des images du ciel dégagé puis, lorsque les criquets entrent dans la zone de la caméra, c’est off, le soleil est coupé et il fait tout noir. On entend un paysan allemand expliquer qu’alors la température chute brutalement, tant l’ombre est dense.

Il allait éteindre, dégoûté, lorsqu’un journaliste évoque que le vent pourrait tourner, il tend légèrement au Nord-Est.  On verra.

La journée passe, sans grand changement : les criquets se posent, mangent et repartent. Ils sont encore loin, mais ils approchent, à peine déviés par le vent.

Aurélien va se coucher. Il regarde Marion endormie ; des images d’elle lui traversent l’esprit, quand elle était jeune et vigoureuse. Comment fera-t-il pour tout payer, s’il perd ses plantations de l’année ? 

Un voisin a suggéré d’allumer des feux, mais il n’y croit pas, ils sont trop nombreux et il y a le risque de tout faire cramer.

Après quelques heures de mauvais sommeil, il se lève. On n’entend rien dans la ferme, hormis les vaches dans l’étable, qui secouent leurs chaînes.

Il cherche des informations. Son cœur bondit : le vent a tourné au sud-ouest, très soutenu, c’est presque un vent de tempête.  Quelqu’un explique sérieusement que cette inversion du vent provient des criquets qui, refroidissant l’atmosphère, ont provoqué un fort changement de pression atmosphérique. Un fake, sans doute.  Par contre, un ouragan semble bien se préparer à la frontière. Une autre source d’inquiétude …

Quelques heures ont passé, quand il apprend que les criquets ont été violemment éparpillés dans l’atmosphère par le typhon, le danger s’est éloigné. Le cataclysme est resté localisé à la frontière et le temps est revenu au calme, un calme insolite. Tout s’est neutralisé.

Il pense à sa chance : il pourra vendre son grain à prix d’or, c’est la loi du marché et il s’en frotte les mains. Il ne voit rien de mesquin à cette pensée, il sait trop bien que c’est chacun pour soi. 

C’est passé tout près … la prochaine fois, il va déguster. En attendant …

 

Publié dans concours

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C
C'est à en avoir la chair de poule !
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E
Si Greta lit ça, on n'est pas sorti de l'auberge ... Très beau texte, vraiment! Bravo...
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C
Un très beau texte en effet. Effrayant. La réalité quand même.
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S
Un texte bien écrit qui retrace avec beaucoup de réalisme la dureté de la vie des agriculteurs, tributaires de tant d'aléas.
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M
Un beau texte !
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P
Voilà un texte qui pourrait malheureusement être véridique.
C'est marrant comme les auteurs ont détourné le thème des envahisseurs. Je m'attendais à de la SF !
Bravo pour ce texte aussi.
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