Concours pour le hors série. Thème "on a changé mon mari/ma femme"... Texte 1

Publié le par christine brunet /aloys

 

Maniac Man.

 

Elise soupire en ramassant les chaussettes de Marcel au pied du lit : un geste qui, même s’il n’est pas quotidien, est répétitif. Cet homme semble incapable d’assimiler l’utilité de la corbeille à linge en attente dans la salle de bain. Elle renifle de dédain en manipulant les deux couvre-pieds boulottés et moites de transpiration. 

La découverte du tube de dentifrice dépourvu de son capuchon et jeté sur le rebord du lavabo attise sa colère. La savonnette encore mousseuse qui trône par terre sur l’émail de la douche ne fait qu’amplifier son ressentiment.

   ─ Mais, c’est qu’il m’emmerde…  Il est pire qu’un gosse ! 

Après 40 ans de mariage, Marcel est toujours aussi désordonné et les objets du quotidien sont éparpillés au fur et à mesure de son passage. Elise, par contre, est une adepte du rangement structuré : chaque chose à sa place. L’indifférence de son mari dans ce domaine l’insupporte de plus en plus et les disputes fusent régulièrement à ce propos. Avant même de pénétrer dans le living, elle imagine déjà le spectacle que son regard va devoir affronter : une tasse de café abandonnée sur des journaux étalés sur la table, un sachet de biscuits entamé ou des emballages de pralines à la liqueur chiffonnés.

   ─ J’en ai plus que marre, Marcel et crois-moi, je serais bien plus tranquille si je vivais seule. Si cela continue, je vais divorcer.

Cette remarque qui jaillit régulièrement attriste son mari quelques instants. Ses yeux voyagent dans la pièce, une moue navrée s’affiche sur ses lèvres et puis, il la rassure. 

   ─ T’as raison Elise ! Demain, je trie la paperasse et je range… C’est promis !

Il se lève pour l’embrasser tout en lançant négligemment son plaid molletonné sur le parquet.

Le teint de son épouse vire au rouge et elle lui tourne le dos en grommelant intérieurement :

   ─ Je vais le tuer, c’est sûr ! Un  jour, il y aura un meurtre dans cette maison.

Un couteau bien aiguisé trône sur des épluchures de pommes. Ne semble-t-il pas proposer son aide à la ménagère désespérée ? Elise, prête à supprimer le démon qui partage sa vie, empoigne l’objet avec rage, la poitrine haletante… le geste tremblant.

   ─ Il va me rendre folle !!

Marcel sursaute en entendant la porte d’entrée claquer. La sonnerie de son smartphone bipe aussitôt pour lui annoncer un message : JE TE QUITTE SINON JE TE TUE. JE NE SUPPORTE PLUS TON DESORDRE.

Elise est bel et bien partie.

Un mois est passé et Elise soupire d’aise. Cela fait 2 jours qu’elle a réintégré sa maison et retrouvé sa vie conjugale. L’éloignement a ranimé la flamme de son couple : ces 40 ans de mariage n’ont finalement pas effacé leur ardeur sexuelle… Seules, quelques courbatures par ci par là rappellent à son corps que certaines étreintes endiablées réclament la souplesse de la jeunesse. 

Elle rêvasse dans le salon tout en sirotant une tisane de verveine. Ses yeux caressent la grande table en chêne dépouillée de tout courrier ou revues. Elle observe ensuite avec satisfaction chaque dessus de meubles : les napperons sont bien plats, les chandeliers et les vases sont alignés. Aucun vêtement oublié n’encombre les chaises, les tapis recouvrent le parquet de façon symétrique. Elle pose son mug vide sur un guéridon en bois de rose.

Marcel replie aussitôt son journal avec soin, il le range dans le tiroir de la commode et s’approche à petits pas saccadés pour enlever la tasse. Pas un mot… Pas une émotion apparente mais tel un robot, il continue sa mission jusqu’au lave-vaisselle.

Elise sourit d’un air contrit : son contentement est nuancé d’un étrange sentiment. 

Quel changement chez Marcel !!

La semaine s’écoule sereinement : l’ambiance est d’un calme plat. Chaque chose est à sa place comme vissée sur un socle invisible. La maison prend même des allures de musée : tout est catalogué et étiqueté. Marcel se déplace comme une ombre silencieuse pour ranger, classifier, structurer… Et Elise s’ennuie.

Elle observe souvent son mari à la dérobée et s’interroge ? Est-ce bien l’homme qu’elle a épousé ?

Elle a l’impression de vivre avec un extra-terrestre qui ressemble à un humain programmé dans la maniaquerie. Et la perfection, c’est tellement morne que cela en devient mortel. Elle aspire même la venue du facteur qui n’apporte aucun soin au courrier quand il le glisse dans la boîte aux lettres.

Tiens ! Justement celle-ci déborde de publicités et d’enveloppes ! L’une d’elle, destinée à Marcel, attire son attention car elle semble provenir d’un centre médicalisé.

Curieuse, Elise ne peut s’empêcher de la décacheter pour s’informer du contenu. La missive provient d’une psychologue comportementaliste : «  Monsieur, suite au succès de votre thérapie intensive en troubles du comportement, nous vous proposons de participer à une formation complémentaire  qui vous permettra d’incruster définitivement  vos nouveaux acquis. L’ordre et le rangement feront alors partie intégrante de votre personnalité… »

Elise marmonne tout haut en chiffonnant la lettre :

   ─ Ah non ! Pas question ! Rendez-moi mon Marcel ! Vous avez changé mon mari en Maniac Man…

 

 

Publié dans concours

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Commenter cet article

Edmée De Xhavée 05/07/2021 14:15

Marcel, pauvre cher Marcel qui a peut être trop tenu à son mariage :D

C.-L.Desguin 03/07/2021 19:48

Texte 1, ça commence bien.

Séverine Baaziz 03/07/2021 14:54

Sympa ! Et j'avoue que je me reconnais un peu...

Marguerite Debois 03/07/2021 12:18

Cela fait sourire, en effet. Et si c'était lui qui était parti, aurait-il dit : "Vous avez changé mon épouse en Bordelic Woman" ?

Micheline Boland 03/07/2021 10:12

Un texte plein d'humour. Cela commence bien.

Brigitte Hanappe 03/07/2021 08:00

Finalement, trop d'ordre semble causer du désordre dans la vie...

Philippe D 03/07/2021 07:17

Sourire du matin avec ce texte. Il me plait bien !
En tout cas, il prouve que les femmes ne sont jamais contentes !