Concours pour la Revue, Les petits papiers de Chloé : UN DE TROP dernier texte... n° 7

Publié le par christine brunet /aloys

Catastrophe : Un de trop

Un mariage, voici ce à quoi je ne m’attendais plus guère, pas plus que Madame ma Mère, qui n’a plus ouvert la bouche depuis que je lui ai annoncé ce merveilleux évènement il y a trois mois à peine. Père est encore matériellement parmi nous, mais pour le reste, il est loin, très loin, et m’a joyeusement félicité d’un « Mais quelle bonne idée, Marie-Agnès, que cette fancy-fair ! ». Sauf que moi je suis son fils, le Comte Serge de la Plumauvent, et qu’il s’agit de mon mariage, le premier célébré au château depuis son propre mariage il y a 50 ans. J’épouse Charlène, née Laetitia Boerenbond, 16 ans. 

J’ai dû pour l’occasion quelque peu rafraichir les règles du savoir-vivre pour Charlène, qui ne l’avait d’ailleurs jamais lu, pas plus que son frère Kevin. Chez les Boerenbond on a le verbe haut, le coude levé en permanence, le teint animé d’avoir descendu de la piquette. Mais j’assume, j’assume. Ces braves gens ne sont pas responsables de leur milieu. D’autre part, il fallait bien que je répare, en gentilhomme que je suis, le fait que j’ai défloré la pauvre enfant, sans m’en apercevoir d’ailleurs. Mais alors qu’elle nous livrait – par la porte de service qu’ensuite elle dit avoir été porte de sévices – les œufs pour la semaine, j’ai eu, m’a-t-on dit, un raptus et ai abusé de ses charmes sur la table de la cuisine. C’est vrai que j’ai un faible pour Le facteur sonne toujours deux fois, j’avoue… Je ne sais ce que je faisais dans la cuisine où d’ailleurs la cuisinière en chef m’interdit de mettre pied, mais voilà… ce raptus m’y conduisit, et je m’y conduisis en rustre. On me l’a assuré, les parents Boerenbond ont accouru armés de fourches et faucilles dès le soir, brandissant la culotte ensanglantée de l’innocente enfant, m’expliquant par le menu mon ignoble conduite. Ma foi… j’ai été assez surpris d’avoir pu faire autant de dégât à moi tout seul, et encouragé par cette virilité enfin triomphante – moi qu’on surnommait Serge molle – et ai tout de suite offert de réparer. Que voulaient-ils, ces braves gens bien agités ? Réparation, le mariage !

Ma foi pensais-je, Charlène avec ses 16 innocentes et virginales années, j’aurais pu tomber plus mal, par exemple si j’avais eu ce raptus face à celle qui livre le petit bois d’allumage, elle a un eczéma chronique autour des paupières, doit avoir l’âge de Mère, et porte toujours des sandales été comme hiver, d’où jaillissent d’énormes orteils velus comme des oursins de mer. 

Ceci dit, la cérémonie nous a coûté non seulement beaucoup d’argent mais aussi nos amis et relations. Charlène n’avait jamais bu de vrai champagne, et une fois la cérémonie terminée, ne fut plus vue qu’une flute à la main et une autre coincée entre les deux seins jaillissant d’un décolleté dont les coutures sous les bras commençaient à céder. « C’est pour la route ! » expliquait-elle en recevant les invités d’une voix perçante, le timbre ralentissant au fil des minutes. « Beurk, vous avez les mains moites, Monsieur le Marquis, et la Marquise n’a pas bien fait sa moustache aujourd’hui ! » Et hop, elle vidait une flute et hurlait « Kééééévinne ! Kééévinne, tu m’en rapportes une pour la route ? ». Kevin accourait, le verre à bout de bras, le front reluisant comme une sardine à l’huile. « Tiens ma Cocotte ! ». Monsieur et Madame Boerenbond, qui avaient amélioré leurs prénoms pour faire distingué, avaient-ils précisé, devenant Phyllis et Daffodil, s’efforçaient de se faire de nouveaux amis. « Madame la comtesse, laissez-moi vous présenter ma bourgeoise, la mère de la jeune Comtesse de Plumauvent, Phyllis. Phyllis, fais donc un baise-main à Madame ! » et Phyllis de déposer une belle couche de foie gras sur la noble main tremblante d’horreur. 

Je suivais tout du regard, perplexe. Mère s’était évanouie et Daffodil, chevaleresque, s’était rué sur elle pour lui faire un bouche-à-bouche qui aurait achevé un orang-outang. En ouvrant les yeux elle avait à nouveau sombré dans une inconscience rassurante, pour en être tirée par l’empressement de Phyllis qui déboutonnait son corsage en criant : « Faut la laisser respirer, lui faire un massage coeurdiacre ! » exposant une poitrine en très mauvais état. Père errait, demandant à chacun s’il désirait faire un tour en carrousel, d’un air extrêmement aimable. 

Quand Charlène descendit sa 15è flute de champagne après avoir fait un cumulet sur la table d’honneur, je sentis que c’était trop. Là… c’était la flute de trop. Je sentis bouillir en moi le sang d’une longue lignée de Plumauvent, et élevai la voix, fermement : « Charlène, vous irez vous coucher sans dîner, et ce tout de suite. J’ai dit ! ». 

 

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Edmée De Xhavée 09/03/2021 14:43

Comme quoi... il ne faut pas mélanger les torchons et les serviettes! :D

C.-L.Desguin 08/03/2021 14:42

Une lecture distrayante!

Brigitte Hanappe 08/03/2021 13:28

Voilà une lecture distrayante au possible ! Dès le début du texte, mes lèvres ont pris une mimique joyeuse et je me surprends à sourire encore en écrivant ce commentaire.

Christina Previ(otto) 08/03/2021 13:24

Un humour décoiffant !

Philippe D 08/03/2021 12:35

Un humour qui me plait...
Pauvre fille ! Où a-t-elle mis les pieds?
Et j'ai appris un nouveau mot : raptus.

Séverine Baaziz 08/03/2021 09:52

Quand le burlesque dépeint l'odieux à merveille... Bravo ! Et j'ai une petite idée de l'auteur du texte ;)

Micheline Boland 08/03/2021 08:35

Fort amusant !