Concours pour la Revue, Les petits papiers de Chloé : UN DE TROP texte 2

Publié le par christine brunet /aloys

Dans les rues de Paris, un beau soir de décembre, un homme s’est perdu. Pas bien loin de la place du Tertre, en plein centre de Montmartre. Il est tard et les cafés sont fermés. Les restaurants sont dans le noir, tables et chaises empilés. Aucune âme ne déambule sous les guirlandes lumineuses. La vie se passe en intérieur. À l'abri des étoiles. Pourtant, elles sont belles, ce soir. Elles percent le ciel comme des clous de lumière sur lesquels s’accrocher. Georges, lui, s’y accroche. Il ne sait pas où il va, mais il avance, porté par l’insouciance et l’absence. Un simple pyjama aux rayures un peu passées, sous un manteau fourré, mais il n’a pas froid. Ses pieds en charentaises, non plus, ne se plaignent pas du temps qu’il fait. 

Dans ses bris de souvenirs, elle habitait quelque part par ici. Une maison de ville, sur un trottoir étroit, des volets rouges. A moins que ce ne soit verts. Ou bleus. Les flocons de neige commencent à flotter dans les airs. Certains viennent se poser et fondre sur le visage de l’égaré. A petits pas, il continue à errer. Pâtisserie “La Montmartoise”. Une souvenance, furtive, il croque dans un macaron couleur framboise. C’est exquis. Elle rit. Mais elle n’a pas de visage. Il interroge les étoiles, mais elles ne répondent pas, alors il tourne à droite. Boucherie “Aux fins gourmets”. Deux tourtes paysannes, s'il vous plaît. Il a le bout du nez frigorifié. Bientôt, les infirmières s’apercevront de son absence. Il n’y pense pas, il veut la revoir. Celle qui n’a plus de visage, plus de prénom. Celle qui rit comme une enfant. Celle qui l’embrasse tendrement. Bar “L’Attrape-Coeurs”. Les lèvres trempent dans une mousse. 

La nuit se fait plus sombre, les lampadaires se sont endormis. Un chat miaule avant de se faufiler dans un jardin. Les maisons serrées les unes contre les autres se ressemblent à s’y méprendre. Comme si ce n’était pas suffisamment compliqué. Le trottoir rétrécit. Devant une porte, deux silhouettes. Elles dansent sur un air de Nina Simone. Feeling good. La voix vibre et les saxophones rugissent. Georges porte encore la moustache. Il la serre dans ses bras et la fait tournoyer langoureusement. Elle a mis sa jolie robe bleue. Elle sent incroyablement bon. 

Elle habite ici. 

Dans cette maison aux volets rouges. 

Deux marches d’escalier. 

Une sonnette. 

Une lampe s’allume derrière le carreau incrusté de la porte d’entrée 

Des pas. 

La porte s’ouvre. 

Une femme aux cheveux gris dans une robe de chambre en popeline. Sans un mot, ses yeux s’embrument. 

  Georges sort du revers de son manteau fourré, une photographie dans un cadre de chevet. Il s’approche de la dame à la robe de chambre en popeline et place à côté de son visage la photographie. C’est elle. Elle n’a plus le même âge, mais c’est elle. Elle dont les traits ont disparu de sa mémoire alors, pour lutter contre l’oubli, l’oubli de trop, il est là. Un peu hagard, mais il est là. Elle ouvre grand ses bras.

  • Bon retour chez toi, mon amour.
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Brigitte Hanappe 03/03/2021 17:12

Un très beau texte: touchant !

Micheline Boland 03/03/2021 12:21

Bouleversant... J'aime beaucoup.

Edmée De Xhavée 03/03/2021 09:46

C'est enchanteur... émouvant, et aussi très rafraichissant!

C.-L.Desguin 03/03/2021 09:00

Un texte plein d'émotions mais aussi très pertinent puisque celui de trop n'est pas quelqu'un mais quelque chose, un oubli.

Philippe D 03/03/2021 07:25

Très touchant ! J'aime beaucoup !