Concours pour la Revue, Les petits papiers de Chloé : "Le mensonge et le silence arrangent bien des drames de famille" : texte 3

Publié le par christine brunet /aloys

LE REPAS DU PREMIER MAI



 

Premier mai. Traditionnel repas de famille. Auberge espagnole à midi chez Mamy Juliette et Papy Pierre. Ces agapes sont le principal pilier de la cohésion familiale. 

Les règles sont tacites : on ne parle ni argent, ni religion, ni politique. Oui, ici comme ailleurs, il y a des sujets tabous. Quoi de plus simple que de les éviter ? Durant quelques heures, chacun met entre parenthèses son esprit critique. On présuppose que tout le monde est beau et tout le monde est gentil. Bien sûr, chacun est conscient qu'il y a des sujets sur lesquels certains ne s'accorderont jamais. Tout le monde le sait et par conséquent tout le monde les contourne.  

Les petits plats apportés par les uns et les autres sont jugés parfaits avant même d'y avoir goûté. Les liens qui les unissent tous ce sont des liens familiaux, des souvenirs alimentés par Papy et Mamy. 

Qui parmi les cousins seraient devenus de vrais copains ? Dans un autre cadre, ils auraient à peine échangé quelques mots et n'auraient pas sympathisé. 

Parfois, Marie, l'aînée des filles, se dit que quand Mamy Juliette ne sera plus là, ce sera à elle de prendre le relais. Mamy n'avait-elle pris le relais de Tante Simone, sa sœur unique, célibataire endurcie, morte sans descendance et soucieuse de rester attachée à ses racines ? Tante Simone tenait tant à ce repas du premier mai instauré après la disparition des parents dans un accident de la route l'année des quatre-vingts ans de leur père. Tante Simone vivait encore avec ses parents, son grand chagrin l'avait portée à croire à la magie réparatrice des liens familiaux.  

Marie, Thérèse et Lise, l'épouse de leur frère Claude, prennent de plus en plus les choses en main au fur et à mesure que le temps passe. Ce sont elles qui achètent les nappes et les serviettes en papier, ce sont elles qui sortent assiettes, couverts et verres de l'armoire, qui dressent la table et qui rangeront la vaisselle ainsi que les sièges à la fin du repas. 

Marie, Thérèse, Lise et Claude veillent au bien-être de Papy et Mamy. Ils prennent en charge certaines réparations et certaines tâches que ne peuvent effectuer l'aide-ménagère et son mari.   

Papy Pierre et Mamy Juliette adorent le premier mai. Des photos de ce repas mémorable sont prises par Claude. Papy et Mamy sont ravis de la présence de toute cette tribu. Ils sourient, ils racontent des anecdotes mille fois évoquées précédemment. Ils sont à l'affût du moindre fait amusant, du moindre bon mot qui pourra enrichir leur boîte aux souvenirs.  

Papy et Mamy font comme si aucun mensonge n'avait été commis, comme si le commerce de Thérèse et de son époux était vraiment florissant, comme si Paul ne fumait pas de joint, comme si Marie n'avait pas dû changer de boulot suite à des erreurs répétées, comme si Lise et Claude ne vivaient pas au-dessus de leurs moyens. 

Ces choses-là, Papy et Mamy n'en ont eu connaissance que par une cousine éloignée, commère bien informée qui leur rend visite le premier janvier et le 15 août.

Mamy sent les larmes monter aux yeux quand elle entend de tels ragots, c'est pourquoi elle se force à ne pas y croire. Si c'était vrai, cela lui serait un crève-cœur ! Elle préfère se voiler la face plutôt que d'y ajouter foi. Sa famille n'est-elle pas une famille modèle où l'on se régale de petits plats succulents, où l'on s'entraide lors de la rencontre du premier mai ?  

 

Publié dans concours

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Brigitte Hanappe 22/03/2021 17:26

Un texte intéressant et proche de la réalité: il y a pas mal de gens qui s'obligent à porter des œillères pour éviter de se confronter à la réalité.

Philippe D 21/03/2021 17:34

Voilà sans doute un modèle de repas de famille très proche de la réalité...dans certaines familles.
Beaucoup aimé ce texte aussi !
Du coup, le choix sera difficile !

C.-L.Desguin 21/03/2021 13:49

Les dimanches en famille, c'est souvent comme ça.

antonia i 21/03/2021 11:06

La perfection n'existe pas, même si on s'efforce d'y croire en fermant les yeux.

Séverine Baaziz 21/03/2021 10:52

Ah, l'esprit de famille... Se taire ou se livrer, ce n'est pas toujours simple de choisir ;)