Un extrait d'Aspasie comme promis !!!

Publié le par christine brunet /aloys

EDGAR S. ATLANDES

 

 

 

 

Aspasie

 

Les aventures désastreuses

de Jérôme Toutalœil


 

 

Les aventures désastreuses de Jérôme T

 

 

 

Chapitre 1 : Tante Agathe ! ?

 

–  Passez-moi le sel, voulez-vous ? dit tante Agathe.

–  Le sel ? répondit Fernand par pure distraction.

–  Ben oui, le sel : le truc blanc, là !

 

 

Paris, dimanche 6 juillet 1924

 

–  Tante Agathe ! ?

–  Évidemment que c’est moi ! Est-ce que j’ai l’air de ressembler au portier du boulevard des Batignolles ? Enfin, au moins, tu me reconnais : c’est déjà ça !

–  Oui, enfin, non bien sûr... Je veux dire : quelle surprise ! Je ne savais pas que tu étais à Paris...

–  Ne sois pas stupide mon petit Jérôme : si je n’étais pas à Paris, je ne serais pas en ce moment en train de poireauter en plein courant d’air sur le palier de ton appartement...

–  …

Jérôme fit rentrer tante Agathe qui, au passage, faillit buter sur une paire de chaussures flambant neuves qui traînaient dans le vestibule.

–  Mon Dieu ! Qu’est-ce que c’est que ces horreurs ?

–  Ah ça, Tantie, ce sont des Dassler, les premières chaussures conçues spécialement pour le sport ! Je les ai commandées directement en Allemagne. Le seul petit problème, c’est qu’ils se sont trompés de pointure : ça, c’est du 44, alors que moi je fais du 42..

–  Le sport ? Faut vraiment avoir envie d’attraper une pneumonie ou la tuberculose !

Dans le salon, Véra et Fernand, un sourire aux lèvres, avaient assisté à distance aux premières réparties de la virago.

–  Tu pourrais me présenter à tes amis, Jérôme, dit tante Agathe tout en détaillant d’un œil réprobateur l’allure délabrée de Fernand Marchepoil et les cheveux courts de la jeune femme vêtue d’une paire de pantalons.

–  Tante Agathe, je te présente Véra, ma photographe préférée. Nous travaillons ensemble au Petit Parisien. C’est avec elle que je...

–  Je sais, je sais... Pas la peine d’entrer dans les détails ! Ta vie privée ne regarde que toi après tout.

Véra prit la parole avec un petit sourire amusé :

–  Ce que Jérôme voulait dire, c’est que nous réalisons nos reportages en équipe : Jérôme écrit les articles et moi je prends les photos.

–  J’avais compris, je ne suis pas stupide ! rétorqua la quinquagénaire.

–  Jérôme nous a souvent parlé de vous, ajouta Véra encore polie.

–  Oui, oh j’aime mieux ne pas savoir ce que ce freluquet peut bien raconter sur moi quand j’ai le dos tourné...

Jérôme reprit la parole :

–  Et voici Fernand Marchepoil. Fernand est détective privé... Fernand, je te présente tante Agathe !

–  Inutile de répéter mon nom à tout bout de champ, Jérôme. Tu l’as crié suffisamment fort dans l’escalier tout à l’heure, tes amis sont déjà au courant ! D’ailleurs tout l’immeuble doit être au courant...

–  Nous étions en train de prendre l’apéritif, intervint Fernand. Je vous sers une petite Suze, tante Agathe ?

–  Non merci, jeune homme. Le Docteur Duchemin me le disait encore la semaine dernière : l’alcool, ça ronge le cerveau !

–  Et vous êtes venue comment ? s’enquit Véra en allumant une cigarette.

–  En Torpédo évidemment ! Comment voudriez-vous que je vienne à Paris du fin fond de la Normandie, ma pauvre fille ! A pied ou à bicyclette peut-être ?

Jérôme crut bon de suggérer :

–  Tu aurais pu venir de Domfront en chemin de fer, Tantie.

–  En tortillard ? Et pourquoi pas en ballon ou en Zeppelin tant que tu y es !

–  Le Zeppelin, c’est bien, ne put s’empêcher de remarquer Fernand.

Après avoir lancé un regard désolé à Fernand, Tante Agathe marmonna :

–  L’alcool est vraiment le pire ennemi de l’intelligence...

~ .*. ~

Pour une fois, Fernand était parvenu à ouvrir la bouteille de vin sans réduire en miettes le bouchon de liège.

–  Je ne vous propose pas de Château-Margaux, Tantie, dit Fernand.

–  Du Château-Margaux ? Ma foi, si vous insistez...

Fernand versa le précieux breuvage pendant que tante Agathe inspectait sa fourchette d’un air circonspect.

–  Vous me direz stop, tante Agathe.

–  …

–  Tante Agathe ?

–  Mon Dieu, mais vous m’avez servi une dose de cheval ! Moi qui ne bois jamais une goutte d’alcool !

–  C’est du Château-Margaux, Tantie, ça ne peut pas vous faire de mal.

–  Vous croyez ? minauda-t-elle.

~ * ~

–  Passez-moi le sel, voulez-vous ? dit tante Agathe.

–  Le sel ? répondit Fernand par pure distraction.

–  Ben oui, le sel : le truc blanc, là !

~ … ~

–  C’est joli, la Normandie, c’est vert, reprit Véra en s’imaginant que, sur ce sujet-là au moins, elle ne risquait rien.

–  Si vous voulez mon avis, c’est surtout humide, terriblement loin de tout et mortellement provincial. A part ces abrutis d’autochtones et les militaires, faut vraiment être une vache pour trouver ça folichon ! Vous avez de la famille en Normandie, mademoiselle ?

–  Moi ? Non, pas du tout.

–  Et votre papa n’était pas militaire, ajouta la tantine.

–  Euh non, pourquoi ?

–  C’est bien ce que je pensais...

~ * … * ~

–  Ces coupures de courant sont quand même un véritable fléau !

–  Pardon ? répondit Véra qui s’attendait désormais au pire.

Tante Agathe se tourna vers sa voisine de table et reprit d’une voix à réveiller les morts :

–  Je disais : vous vous êtes habillée dans le noir ce matin ?

–  Ah celle là, je l’attendais ! Vous faites allusion à mon pantalon ? répliqua la jeune femme en allumant à nouveau son fume-cigarette.

–  Puisque vous abordez le sujet, murmura Tantie.

–  Eh bien, figurez-vous que c’est la grande mode à Paris en ce moment, ma pauvre dame, rétorqua Véra en projetant un énorme nuage de fumée au visage de la tante acariâtre. Mais évidemment, quand on habite comme vous, Trifouillis Les Andouillettes, c’est à dire au fin fond du Pays des Ruminants...

–  Je vous ferai quand même remarquer que c’est interdit par la loi ! –  Le pantalon interdit par la loi ? Ça me fait une belle jambe...

~ .*. ~

–  Fernand ! Vous n’avez plus les yeux en face des trous, mon garçon ?

–  Hein, oui, non ? bafouilla Marchepoil.

–  Vous ne voyez pas que mon verre est vide depuis une heure ?

~*~*~

–  Excellents, tes Paris-Brest, mon petit Jérôme, comme toujours...

Les trois jeunes gens se regardèrent interloqués : pour la première fois de la soirée, tante Agathe venait de faire un compliment.

–  Voilà au moins une chose que tu auras héritée de moi. Parce que ce ne sont pas les talents culinaires qui ont tué ta pauvre mère !

Fernand, qui était en train de reposer son verre, faillit s’étouffer.

Véra, afin d’éviter un incident diplomatique, avait déjà préféré s’engouffrer dans la cuisine tandis que Jérôme, blasé, levait les yeux au ciel.

~*…*~

En fin de repas, tante Agathe avait finalement déclaré :

–  Mon pauvre chéri, tu habites vraiment dans une ville de fous !

–  Paris ? répondit Jérôme.

–  Je te rappelle que tu n’habites pas à Pétaouchnok, Jérôme ! Encore que…

–  …

–  Il se trouve simplement qu’en venant tout à l’heure, je me suis arrêtée à la Cathédrale pour allumer un cierge. Et vous ne devinerez jamais ce que j’ai vu !

Tante Agathe marqua une brève pause et après s’être assurée que tous autour de la table l’écoutaient religieusement, reprit :

–  Une espèce de dévergondé avec une chemise couleur grenouille et un nœud papillon d’un goût extrêmement douteux.

–  Un anglais peut-être ? suggéra Véra poliment.

–  En effet, mais ça n’est pas une raison pour m’interrompre sans cesse, mademoiselle ! Toujours est-il que cet énergumène déambulait dans la Cathédrale en promenant devant lui une canne blanche terminée par une sorte de poêle à frire elle-même reliée à un cadran portatif. Chez nous, on enferme ce genre d’individus dans des cellules capitonnées !

–  Et il mesurait quoi ? demanda Jérôme intrigué.

–  Ça, je ne sais pas. Mais je lui ai quand même fait remarquer que les églises étaient des lieux de prière, pas des terrains de jeu pour les détraqués !

–  Ah, fit Marchepoil en signe d’assentiment.

–  Oui, eh bien, vous me croirez si vous voulez mon pauvre Fernand, mais le dégénéré a sorti de son portefeuille une lettre signée par l’archevêque de Paris l’autorisant à effectuer ses expériences en plein milieu de Notre Dame ! Quelle idée ! Je sais bien que les évêques sont rarement de première jeunesse, mais celui-là doit carrément sucrer les fraises !

–  L’archevêque de Paris ? murmura Jérôme.

~ … ~

Après le départ de tante Agathe, les conversations reprirent leur cours :

–  Quel ouragan ! s’esclaffa Fernand.

–  Une vieille peau, oui ! maugréa Véra.

–  Tante Agathe, tout simplement, soupira Jérôme.

–  …

–  C’est quand même dommage que Max nous ait posé un lapin ce soir, reprit la jeune femme, il se serait sûrement bien entendu avec ta tante.

~~~ DRING ~~~ DRING ~~~ DRING ~~~

–  Quand on parle du loup, dit Toutalœil en adressant un petit clin d’œil à Véra. C’est sûrement Max...

Une voix d’homme résonna en effet dans le combiné. Jérôme se mit aussitôt à crier :

–  Ben alors, qu’est-ce que tu fabriques, vieux sac ?

–  Toutalœil  ! ? ! Nom de Dieu ! Vous avez bu ou quoi ?

–  Hein ? Ah c’est vous, monsieur Delaiste ! Ivre, moi ? Ah ! Non, vous me connaissez, Patron, moi je suis sobre comme un chameau du Kalahari ! C’est juste que...

–  C’est précisément parce que je vous connais Toutalœil ! Alors, écoutez-moi bien : vous faites ce que vous voulez de votre existence pitoyable, mais je vous conseille de garder vos excuses à la noix pour les écureuils !

–  Les écureuils, Patron ?

–  Bouclez-la, bougre d’andouille  ! Dans mon bureau demain à huit heures et que ça saute ! Vous pensez peut-être que je vous paie à ne rien faire ?

–  Oui monsieur Delaiste. Enfin je veux dire : non bien sûr, monsieur Delaiste. Vous pouvez compter sur moi debain Patron, sauf que je suis terriblebent enrhubé, fit Toutalœil d’une voix soudain à l’agonie.

–  Un rhume au mois de juillet ? Mais vous le faites exprès, ma parole ! Votre problème, Toutalœil, c’est qu’au fond, vous êtes un nuisible, un cousin du doryphore ! Et puis d’abord, qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse votre rhume ? Moi, quand je suis enrhumé, ça ne m’empêche pas de réfléchir !

–  Ah ça, c’est bien... Et quand vous n’êtes pas enrhubé, Patron ?

–  Hein ? ! Faites gaffe Toutalœil, c’est tendu en ce moment à la rédaction, alors épargnez-moi vos plaisanteries douteuses ! Je vous ai dans le collimateur mon gars ! A propos : vous rappellerez à la greluche qui vous sert de photographe que ses idées de reportage sur les femmes, je m’assois dessus !

–  Mais si tout le bonde tombe balade à cause de boi à la rédact...

~~~ SCHLÖNGK ! ~~~

Jérôme raccrocha en soupirant. C’était le coup de fil habituel de Léon Delaiste, rédacteur en chef du Petit Parisien, lorsque notre héros désertait les bureaux plus de vingt-quatre heures sans donner signe de vie. Après avoir allumé une nouvelle cigarette, il retourna auprès de ses deux invités.

–  Des ennuis ? s’enquit Véra.

–  Non, c’était Edgar. Il m’a demandé de te rappeler qu’il s’asseyait sur je ne sais plus quoi... De toute façon, je ne suis plus dans ses petits papiers depuis des lustres : il a quand même refusé que j’écrive le moindre article sur les Jeux Olympiques qui se terminent à la fin du mois ! Alors forcément, je tourne un peu en rond, j’ai l’impression que ça fait une éternité qu’il ne se passe rien...

~*.!.*~

Publié dans Textes

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Edmée De Xhavée 14/01/2019 09:00

Ca donne envie, en tout cas, quelle mise en bouche croustillante :)