Thierry-Marie Delaunois nous propose un texte-récit poétique "Le merveilleux"

Publié le par christine brunet /aloys

 

Le merveilleux…

 

Elle venait d’entrer dans ma boulangerie,

Une coupe en brosse, des yeux noisette,

Altière, portée à la rêverie

Mais à présent elle contemplait les baguettes!

 

Pour moi, c’était clair: elle était là pour du pain

Et j’attendais de savoir ce qu’elle désirait:

Couques, brioches, pistolets, pain sans levain,

Sous ses yeux un bel assortiment s’étalait!

 

- Pardon mais j’hésite, lâcha-t-elle soudain,

Ce que vous présentez là est si délicieux,

Je ne suis donc pas venue ici en vain!

Des petits pains au chocolat, des merveilleux!

 

Votre magasin, on me l’a recommandé,

Vous êtes, paraît-il, un boulanger hors pair

A qui l’on peut sans conteste tout demander

Six jours sur sept, cela il faut vraiment le faire!

 

- Madame, je dois vous… - C’est Mademoiselle!

- Toutes mes excuses… - Ne vous en faites point!

- Un grand merci! Evitons toute querelle!

- Très bien! Je prendrai deux merveilleux et ce pain!”

 

Tomba le silence, nos yeux s’accrochèrent;

Quelque chose se passait mais de quel ordre?

Surgit en moi un souvenir de fougères,

D’une émotion! Dans mon esprit, le désordre!

 

Ces yeux, ce petit air, cette intonation,

Ici et maintenant? C’était impossible!

Et après un si long temps de séparation?

Pourtant...était-ce de l’ordre du crédible?

 

Tout en la servant, je me mis à sourire:

Oui, ce devait être elle vingt ans plus tard!

Quelle surprise! Que pourrais-je lui dire?

Calme, elle attendait, me fixant du regard.

 

- Voilà, Mademoiselle, votre commande!

- Merci, Monsieur...si je vous appelais Clément?

Oui, c’est moi Chloé, la gamine gourmande!

Je viens de te reconnaître, le garnement!”

 

Là, j’étais cuit, découvert, reconnu, coincé!

Le souvenir du jardin public remontait…

Les rires aigus et les jouets amochés,

Le soleil, son sourire que je revoyais!

 

Se souvenait-elle de ce baiser volé!

Un merveilleux atterrit sur mon visage,

Cela signifiait qu’elle n’avait pas oublié!

Mon baiser avait causé des dommages!

Vingt ans plus tôt, elle n’avait pas réagi,

Probablement stupéfaite et en émoi,

Et en très peu de temps, elle avait rougi

Avant de filer et de rejoindre les bois.

 

- ça, tu ne l’as pas volé! s’écria-t-elle,

Et je pense que maintenant, on est quitte!

Hasard, chance ou destin? précisa-t-elle,

Pensive, qu’importe, ici pas de fuite!

 

Quand j’étais jeune, j’étais plutôt timide!

Un merveilleux à la place d’une gifle

Ou d’une griffe, là je suis souple, fluide!

Jolie tête! D’admiration, je siffle!”

 

A coup sûr j’avais mérité ce châtiment,

Pépites de chocolat et crème fraîche

Sur le nez, les joues, les yeux, quel traitement!

C’était un jour où je n’avais point la pêche!

 

- Alors, Clément, je prends ici ma revanche

Et n’est-elle pas belle et...merveilleuse?

Lâcha-t-elle alors qu’on était dimanche,

Et j’estime avoir été généreuse!

 

- Mais en quoi, Chloé? Tu parles de la crème?

Tu t’es privée d’une pâtisserie

Que les villageois trouvent d’un goût suprême!

De l’artisanat en ma boulangerie!”

A nouveau un grand silence! Bénéfique?

Je saisis ma chance, tendit un doigt crémeux,

Me souvenant de ses goûts; ce fut magique

Car elle en profita sans que ce soit douteux:

 

Elle s’approcha bientôt pour recueillir d’un doigt,

De manière pudique mais souriante,

Ce qui lui revenait en effet de plein droit

Et je ne pus que la trouver éblouissante!

 

Clément et Chloé, tous les deux, là, si proches,

Plus des enfants mais des adultes consentants!

La situation n’était vraiment pas moche!

Dans sa façon de faire, rien de percutant!

 

Chloé récupérait sa pâtisserie

Etalée sur le visage de Clément,

A l’instant personne en la boulangerie!

Sinon on aurait pu nous prendre pour amants!

 

L’acte était intime et d’ordre privé,

Les gestes de Chloé mesurés, sensuels;

Immobile, j’en frémis, les sens activés!

Si elle poursuivait, je pourrais voir le ciel!

 

- Clément, qu’as-tu fait? Pourquoi m’as-tu embrassé?

- Pardon, Chloé, je me suis laissé emporter!

- Clément, sache que c’était vraiment très osé!

- Sache, Chloé, que ce n’était point calculé!

 

- N’éprouvais-tu pas pour moi quelque sentiment

A cette époque lointaine, mon cher Clément,

Pour oser ainsi m’embrasser si tendrement?

Eh bien, moi, je t’aimais, sais-tu, sincèrement!

 

- Ah bon, Chloé? Quel doux aveu car moi aussi!

- Toi aussi, Clément? A notre âge? Que dire?

- Au jardin public, j’y ai songé moi aussi!

- Bon sang, Clément, là je ne sais point que dire!

 

Tout à coup, un nouveau baiser et point volé

Dans la boulangerie au milieu des pains

Cette fois tous nos sens s’étaient bien activés!

Aurions-nous tous les deux un merveilleux destin?

 

FAIM, pardon...FIN!

 

THIERRY-MARIE DELAUNOIS

Publié dans Poésie, Textes

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Commenter cet article

louvet cathie 02/07/2018 11:46

Quel délicieux poème en ce lundi matin, aussi frais et revigorant qu'une brioche à la crème. Un grand merci !!

Jean Louis Gillessen 01/07/2018 14:00

Un petit bijou de texte frais et chantant, sensuel et tellement plaisant. Merci pour tous ces émois partagés, Thierry-Marie, et bravo.

Pâques 01/07/2018 12:35

J'adore c'est... ( merveilleux) :-)
Un joli texte enjoué pour une journée ensoleillée !

Micheline 01/07/2018 10:33

J'adore !

Bob 01/07/2018 10:11

pas mal en effet, mignon, optimiste et avec de la musique dans les mots

C.-L. Desguin 01/07/2018 07:44

Un texte gai et enjoué pour commencer la journée, bien! Une histoire qui finit bien, merveilleux!