Vingt ans de rancune, un texte signé Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

Vingt ans de rancune, un texte signé Micheline Boland

VINGT ANS DE RANCUNE

Voilà une heure que Raymond avait été mis au courant : ce que son médecin traitant pensait être de l'arthrose n'était pas de l'arthrose.

Voilà une heure qu'il ressassait : dans quelle voie allait-il s'engager ? La voie ordinaire qui le conduirait vers la médecine traditionnelle ou la voie combien plus sinueuse des acupuncteurs, chiropraticiens, homéopathes, rebouteux ?

Voilà près d'une heure qu'il lançait des regards courroucés vers le portrait de sa mère. Pourquoi, mais pourquoi avait-elle toujours tenté de le protéger des difficultés de la vie, de le mettre à l'abri des mauvais coups ? Maintenant, il devait faire face au pire… Il ne pouvait s'y soustraire comme il se dérobait jadis à la mauvaise humeur de son père en allant se réfugier dans les jupes maternelles.

Raymond se trouvait face à la baie vitrée, il regardait le jardin, son jardin. La douleur réveillée par le rangement de la cave était toujours perceptible. Il mit sa main en poche et ses doigts rencontrèrent la petite boîte métallique qui ne le quittait jamais. Fichu baume du tigre qui souvent le soulageait de son mal de dos récurrent ! Fichu remède de bonne femme !

Voilà une heure qu'il savait et qu'il tournait en rond avec ses pensées.

Quand il avait quitté la clinique, il avait rapidement rejoint sa voiture et il avait roulé comme un fou. Il lui avait semblé que lorsqu'il se trouverait seul chez lui, dans un cadre familier, le verdict lui serait plus acceptable. Il n'en était rien. Il regarda le ciel et distingua quelques nuages aux formes irrégulières. Il revit ses radios. Il réentendit la voix du médecin, une belle voix grave qui doit plaire aux femmes, qui doit pouvoir consoler. Cette voix-là n'avait-elle pas charmé sa fille, Laurence, vingt ans plus tôt quand elle avait entamé ses études de dentisterie ? Une vieille histoire. Quatre mois d'idylle entre Laurence et Maxime. Une rupture brutale dont Maxime avait rendu Raymond responsable. Avec le temps, était probablement venu l'oubli. Il y a deux mois, Raymond était allé consulter Maxime, rhumatologue réputé, qui n'avait même pas semblé le reconnaître. Tout au plus avait-il sourcillé quand il avait prononcé son nom…

Raymond revoit les yeux bleus du médecin : comment peut-on avoir de si beaux yeux et être aussi cruel à l'égard de ses patients ? Il pense à Robert Redford. Il l'imagine parfaitement dans le rôle du Docteur Masquelier. Le même type d'hommes. Son cœur bat la chamade. Il sent une boule monter dans sa gorge.

Voilà deux heures qu'il savait. Il s'était allongé sur le sofa. Il respirait lentement, un truc que lui avait donné sa fille et qu'elle conseillait d'ailleurs à ses patients. Il reprenait pouvoir sur lui-même en reprenant pouvoir sur sa respiration. Il essayait de visualiser l'alignement des bâtiments du collège où il avait travaillé. Pour trouver le sommeil, il passait en revue la succession des locaux comme d'autres comptent les moutons.

Les deux mots revenaient toujours à son esprit : "Petite tumeur". Il se leva, alla tirer les rideaux. Il se recoucha. S'absorber dans le sommeil, rêver, fuir l'ici et maintenant. Pour cela, il avait une stratégie : faire comme si… Oh, cela il avait appris à le faire tellement bien, depuis tellement longtemps !

Alors, il fit comme s'il ne savait pas. Il alla dans la salle de bain et passa du baume du tigre sur la zone douloureuse. Aussitôt, une chaleur bienfaisante irradia. C'était aussi simple que cela. Recourir à ce remède. Plus, plus souvent, avec plus d'application.

Voilà près de trois heures que Raymond savait. Il avait allumé le téléviseur et regardait le paysage qui défilait sur l'écran. Il s'attendait à ce que le travelling fasse place à un gros plan sur une plante ou un animal mais le cameraman prenait soin de balayer les montagnes à l'horizon et la plaine sans jamais s'attarder sur aucun détail. Le commentaire était d'un lent… Il repensa à sa tumeur et il zappa. Ce qu'il avait pu reprocher à son petit-fils de zapper à longueur d'après-midi. Ce qu'il avait horreur de cela. Zapping-fuite, zapping-rêverie, zapping-oubli. Il diminua le son et posa la main sur ses yeux. Sa main était froide. La peur, l'angoisse, l'inquiétude, la solitude. En avoir plein le dos. Marre de son veuvage, de son jardin, de son ennui. Plus personne à qui confier ses impressions. On ne passe pas toute une fin de vie, de partie de bridge en partie de bridge, comme un enfant passe ses récréations de partie de billes en partie de billes.

Voilà un peu plus de trois heures qu'il savait et il en venait à la conclusion que son mal n'était que mal-être, que problème psychologique qui se résout en changeant de mode de vie. Aussi simple que cela ? Combien d'histoires de tumeurs résorbées spontanément sa femme ne lui avait-elle pas citées ? Combien de guérisons inexpliquées par la science ?

Voilà près de quatre heures qu'il savait, qu'il aurait voulu ne pas savoir, qu'il aurait voulu pouvoir faire comme si tout était normal. Seul, le contact de la petite boîte métallique lui était désagréable. Son dos ne le faisait plus souffrir. Un miracle de plus à l'actif du baume du tigre ? S'il n'avait plus mal, c'est que ce n'était pas bien grave. D'ailleurs, il n'avait rien remarqué de spécial sur les clichés que le docteur avait commentés… Il avait dit "oui", mais il n'avait pas même pas remarqué la soi-disant ombre. Il avait pensé que l'émotion avait perturbé son sens visuel et maintenant il en doutait, il se rassurait, il avait trop chaud. Sa peur s'était comme estompée.

Voilà cinq heures que Raymond avait cru savoir. Maintenant, il savait. La secrétaire du Docteur Masquelier venait de lui téléphoner pour l'avertir que, par erreur, son dossier avait été interverti avec celui d'un autre patient. Le docteur était vraiment désolé…

Micheline Boland

(Extrait du livre "Des bleus au cœur")

micheline-ecrit.blogspot.com

Publié dans Textes

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Commenter cet article

Micheline 18/12/2014 17:42

Merci pour ton commentaire, Nicole !

De Bodt Nicole 17/12/2014 23:26

Une nouvelle tellement authentique qu'elle m'a émue aux frissons. Je voyais, je vivais Raymond. J'aurais voulu être là pour qu'il puisse partager ses angoisses, l'aider à trouver la solution et ... je découvre la chute. Un soupir de soulagement pour Raymond mais ... l'autre ! J'ai beaucoup apprécié Micheline. Merci.

Micheline 12/12/2014 08:08

Un grand merci Marie-Noëlle, Jean-Louis et Didier. Je suis touchée par vos commentaires que je viens de découvrir ce matin.

Didier 11/12/2014 17:10

Finalement, le dicton est vrai : la vengeance est un plat qui se mange froid...

Jean-Louis Gillessen 11/12/2014 15:11

Oui, un régal, Micheline ! Et quelle chute ! Je ne m'y attendais pas du tout ! Bravo et merci pour ce moment de lecture qui porte bien le style de ton écriture ...

M-Noëlle FARGIER 11/12/2014 09:01

Un régal à lire. Le cheminement avec ses hauts et ses bas, la peur et l'espoir, de l'angoisse avec cette notion de temps, on entend presque le tic-tac irréversible de l'horloge. Cette "tumeur" qui lui fait revivre sa vie, sa mère, sa femme...Et toutes ces émotions pour arriver à ce dénouement dérisoire comme la vie peut-être. Bravo Micheline ! Parvenir à tant de messages par un petit texte qui n'a de petit que le nombre de mots !