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389 articles avec textes

On est jamais si bien servie... Un interview de Micheline Boland

Publié le par aloys.over-blog.com

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ON N'EST JAMAIS SI BIEN SERVIE...

 

Il y a toujours des choses que l’on voudrait savoir à propos d’un auteur de livres. A fortiori quand il s’agit d’une amie !


Les journalistes spécialisés ont toujours tendance à poser les mêmes questions. C’est pourquoi Louis, mon mari, a eu l’idée de demander à de nombreuses personnes de notre entourage quelle question elles voudraient me poser.


À ma grande surprise, plus de trente personnes ont répondu à son appel. Bien sûr, certaines questions ont été posées plusieurs fois et certains de nos correspondants n’ont pas hésité à multiplier les questions…


Voici celles qui ont retenu notre attention et auxquelles je réponds le plus honnêtement possible.


Micheline (une condisciple d’humanité) :

Qu'est-ce qui ou qui est-ce qui t'a fait découvrir un jour que tu avais un don certain pour l'écriture ?

Quel âge avais-tu ?


Micheline :

En cinquième puis en sixième primaire, l’institutrice demandait assez régulièrement d’écrire des rédactions. J’avais plus ou moins onze ans. Il s’agissait de sujets tels que ‘la cuisine de maman’, ‘entre chien et chat’, ‘une panne de voiture’. Ces sujets étaient développés, en classe, sur une ardoise, dans un silence quasi religieux alors que nous étions plus de trente élèves. La lecture de ces rédactions suscitait des éloges aussi bien à l’école qu’à la maison car je mettais beaucoup de vie dans ces petits tableaux. Ces textes étaient des sortes de mini nouvelles dont je n’ai gardé aucune trace, hélas, mais les encouragements reçus m’ont incitée à écrire pour le plaisir. Mes lecteurs étaient surtout des camarades de classe et mes parents. En 1963, j’avais dix-sept ans, j’ai participé à l’anthologie ‘Poésie -20’, réalisée par Pierre Coran. À cette époque, j’ai adressé aussi des poèmes au journal Le Soir qui, chaque semaine, consacrait une rubrique aux jeunes poètes. Un poème a été retenu. Être lu par les lecteurs d’un grand quotidien, c’était le rêve et ce rêve s’était réalisé...


Isabelle (une amie conteuse) :

Comment fais-tu pour écrire autant ?


M :

Un mot, une image, un bruit, un parfum que je fais résonner en moi et c’est parti sauf quand j’ai un souci domestique ou autre. Dans ce dernier cas, la page reste blanche ou presque. Le plus souvent, j’arrive à laisser courir mon imagination sans exercer de censure dans un premier temps. Il en résulte beaucoup de premiers jets que j’ai tendance à laisser en l’état… Le plus difficile, c’est de me relire encore et encore. En ce qui me concerne, corriger, c’est la partie la moins agréable de l’écriture.



Jo (une amie animatrice d’atelier d’écriture) :

Ma question concernerait la prise de notes. Où ? Quand ? Dans quelles circonstances ? Dans un petit carnet? Sur des bouts de papier ?


M :

Les gens qui me connaissent savent que j’ai toujours à portée de main un papier et un crayon. Quand l’idée survient, je la note. Un simple ticket de caisse suffit parfois à écrire ce qui m’a traversé l’esprit. On ne sait jamais, toute idée est bonne à prendre, au supermarché, au restaurant, en rue… Dès que j’ai l’occasion, je tape quelques phrases sur le clavier de mon ordinateur pour ne pas perdre ce qui se cache derrière les quelques mots griffonnés sur le papier. Inutile de dire qu’il m’arrive de jeter par mégarde ou de perdre l’un de ces précieux papiers…



Geneviève (une ancienne collègue psychologue en PMS) :

Quel a été le rôle de ta vie professionnelle dans le développement de tes productions littéraires : un incitant, un frein... ou... rien du tout ?

M :

Parfois, une réflexion, une confidence d’enfant ou de parent me conduit à écrire un poème, une nouvelle ou un conte. Bien entendu, je déforme ce qu’on m’avait dit, je le situe, dans un autre contexte, je modifie la réflexion. Un exemple : un enfant de cinq ans m’a parlé de son intérêt pour l’origine des carnavals et peu après, j’ai écrit ‘Réveil printanier’. Un autre exemple : un adolescent m’a parlé de sa tristesse suite à la mort de son chien et cela m’a amenée à écrire un conte qui met en scène un vieil homme veuf et son chien.


Jean-Marie (mon beau-frère) :

Quand tu commences à écrire un conte ou une nouvelle sais-tu à l’avance comment cela finira ou bien te laisses-tu guider par ton imagination ?


M :

Le plus souvent, je me laisse conduire par mes personnages. Je ne sais donc pas d’avance comment cela finira. Cela dépendra des rencontres que feront mes personnages et ces rencontres me sont plutôt inspirées par ce que la vie m’offre (une belle photo dans un magazine, un mot entendu qui fait des ricochets, le souvenir d’une chanson ancienne…) Parfois encore, la réflexion d’un lecteur qui a lu certaines de mes histoires, me pousse à aller dans une direction plutôt que dans une autre (par exemple : si un lecteur me dit qu’il apprécie quand je suggère une fin indécise ou qu’il a aimé telle nouvelle où la fin est plutôt noire !)



Évelyne (une amie de l’impro) :

Comment naissent tes histoires ?


M :

Mes histoires naissent du quotidien. Un exemple : un éclat dans le bois d’une porte suite à un cambriolage à la maison m’a conduite à écrire la rencontre entre une dame et un réparateur, ce réparateur ayant ce don de s’incruster qu’avait manifesté, chez une amie, un plombier que je connais. Le coup de foudre ressenti à la vue des jardins de Villandry m’a entraînée à me documenter à leur sujet et à développer une histoire qui se passe là-bas. Il suffit de petits riens pour que mon imagination s’emballe…



Bob (un ami écrivain et libraire) :

Peut-on être une petite fille curieuse de tout et un peu polissonne dans sa tête et une dame respectable, raisonnable et bardée de diplômes dans la vie ?


M :

Comme en tout individu, il y a de nombreuses facettes en moi. J’ai en moi une part enfantine à l’enthousiasme facile, un peu facétieuse, un tantinet joueuse et cette part se manifeste dans ce que j’écris.



Thérèse (une amie des ateliers d’écriture) :

Comment fais-tu pour avoir autant d'imagination tout en traitant des préoccupations quotidiennes ?


M :

J’envisage plusieurs issues possibles aux problèmes rencontrés au jour le jour. L’issue sera, en effet, différente selon l’humeur de départ du personnage dont je parle, selon les événements qu’il a pu vivre, selon les embûches qu’il va rencontrer, selon l’endroit où il va devoir faire face… Cela m’amuse d’imaginer, par exemple, ce qui va arriver si un invité laisse une brûlure de cigarette sur une belle nappe en lin.

 


Gérard (un ancien collègue psychologue en PMS) :

Que représente pour toi l'écriture ?


M :

L’écriture est mon loisir favori. C’est une activité qui m’est nécessaire. Elle permet à la fois de m’évader, de faire rêver, de surprendre, de remettre en question.



Olivier (un ancien de l’impro – metteur en scène) :

Tes qualités aujourd’hui connues et reconnues t’ont ouvert bien des portes. Chacun sait qu’il est difficile, d’abord d’oser imaginer présenter son œuvre à un éditeur, ensuite, de faire les démarches vers cet éditeur, d’y être reçue afin de défendre son bébé et enfin d’être éditée. Avec ta sensibilité, qu’est-ce qui a été le plus difficile ? Comment as-tu osé faire publier ton 1er livre ?


M :

L’écriture est un moyen de faire passer des ‘messages’ comme ceux-ci :

- Plusieurs chemins peuvent conduire là où l’on désire aller,

- Chacun perçoit son environnement d’une manière différente de celle de son voisin,

- Il est, la plupart du temps, possible de rendre sa vie plus agréable et de faire un meilleur usage de ses talents.

Faute de grands discours, je tente de faire passer mes idées par l’écriture. Je vis ainsi une sorte de tête-à-tête avec le lecteur.

Comme la plupart des auteurs, je crois, j’aime être lue. J’ai recours à tous les supports possibles pour arriver à ce but : blog, sites, journaux publicitaires, livres.



Louis :

Peux-tu nous parler de ton prochain livre ?


M :

Celui qui sortira début 2011 sera encore un recueil de nouvelles intitulé "Humeurs grises, nouvelles noires".

Pour vous mettre l'eau à la bouche voici déjà la quatrième de couverture :

Jalousie, possessivité, nostalgie, vengeance, rancune, rancœur, suspicion. En quelques mots, voilà les ingrédients principaux de ces dix-huit histoires.

Dans ce recueil comme dans les précédents, Micheline Boland analyse finement ce que vivent ses héros.  

Et en exclusivité un (court) extrait d'une des nouvelles intitulée "La balle magique" :

"Moi l'enfant comblée, j'ai ressenti l'envie de m'approprier le bien d'autrui juste pour lui faire du mal et non pour en disposer moi-même. Cette balle, je la voulais, je l'aurais, je la prendrais et puis, je la jetterais dans une poubelle. Giovanni pleurerait et tout rentrerait dans l'ordre…"

 

 

 

Micheline BOLAND


 

 http://homeusers.brutele.be/bolandecrits

http://micheline-ecrit.blogspot.com/

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Georges ROLAND nous propose un extrait de "C'est le Brol aux Marolles"

Publié le par aloys.over-blog.com

rolandtete  

 

 Extrait de « C’est le Brol aux Marolles »

(voir le lexique à la fin)

 

Ce matin, on a eu une drache carabinée, que Jef ne voyait plus rien à travers mon pare-brise ! Rien que le temps de rouler du dépôt jusque dans mon tunnel, et j'étais mouillée comme une loque à reloqueter ! Ça a duré deux heures, avant que je sois séchée. C'est ça que j'aime pas, dehors : la drache. Quand je dois faire la ligne d'Auderghem, je sors dehors à Delta et alors, je roule dans la pluie. Ça est pas gai, moi je te dis.

    Madame Gilberte, elle a un espèce de capuchon en plastique transparent, qu'elle a toujours avec dans sa sacoche, et qu'elle met sur ses cheveux mauves pour mettre sa permanente à l'abri, quand il pleut. Ça est une maline, madame Gilberte. Si tu savais tout ce qu'elle met dans sa sacoche, tu tomberais paf. Moi, je l'ai vu le jour où elle l'a laissée tomber sans le faire en exprès, et que tout son bazar est roulé par terre, sur mon plancher.

    Le capuchon en plastique était bien plié en accordéon, pour pas prendre de la place, mais il y avait aussi son porte-monnaie avec une pince qu'on sait refermer pour mettre les nickels et un soufflet derrière pour ranger les billets et sa carte d'antiquité, un parapluie replié aussi comme son capuchon. Eh, il pouvait pleuvoir, hein ? Elle avait tout ce qu'il faut ! J'ai vu aussi une espèce de bonbonne de laque pour ses cheveux, et des petites boîtes de poudre, du rouge à lèvres, un paquet de mouchoirs en papier, la liste des commissions, un téléphone portable ... Je te dis que ça ! Mais il n'y avait pas de raton laveur.

    Et elle porte tout ça à son bras partout où elle va. Même quand elle va au cabinet, elle prend ça avec. Je te pose la question : qu'est-ce que tu sais faire avec un parapluie, un porte-monnaie, et de la laque au cabinet ? Hein, dis-le moi.

    Quand je te répète qu'il sont un peu maft !

    Ça y est de nouveau une fois ! Je sais pas arrêter de zieverer sur les gens ! Tu vas croire finalement que je les aime pas. Et c'est pourtant pas vrai, ça. C'est pas car on trouve quelqu'un bête qu'on l'aime pas ça tu dois quand même savoir.

    Ici, je peux te dire que j'ai vu des choses que tu oserais pas raconter à ton voisin. Tu sais ce que c'est un receveur ? Non, excuse, pas un receVeur, mais un receLeur ? Un receveur, ça est un qui prenait l'argent sur le tram, et que maintenant il est à la poste car au tram on veut plus de lui. Un receleur, ça est un peï, ou bien une meï, ça arrive aussi, où les voleurs vont échanger leur brol contre de l'argent.

    Parfois, on trouve un bazar au Vieux Marché, c'est quand ils sont sûrs que la police le reconnaîtra pas. Sinon, ils vendent ça loin d'ici. De l'exportation, si tu veux. Le commissaire l'appelle la filière. Moi, je croyais qu'une filière, ça est une machine pour faire des filets pour mettre des nouvelles vis, quand j'ai un morceau qui joue schampavee. Comme on sait se tromper, quand même !

    Madame Gilberte disait l'autre jour contre Saïd qu'on a beau se donner de la peine, il y a les vis et situdes de la vie. Ça, c'est encore des mots que je comprends pas bien, mais je te l'ai dit, madame Gilberte elle cause sur son trente-et-un. Surtout avec Saïd, qu'elle veut toujours faire de son nez contre.

    Et Saïd il s'en fout : il comprend pas le parisien.

 

 

 

LEXIQUE

drache  : averse

loque à reloqueter :  serpillère

maline :  maligne

tomber paf : être étonné

faire en exprès : faire à dessein

des nickels : de la monnaie

carte d’antiquité : carte d’identité

cabinet : les toilettes

maft : cintré

zieverer : bavasser

peï , meï : homme, femme

jouer schampavee : se faire la malle

faire de son nez contre qq’un : faire de l’esbrouffe

 

 

Georges ROLAND

 

http://bernardiennes.wifeo.com  et  http://www.georges-roland.com

Extrait de "C'est le Brol aux Marolles"

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Le jeu d'ALOYS : Journal d'un cachalot II...LA SUITE !

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gauthier-hiernaux2.jpg

 

 

 

( ...) Jonas Helmd vint le rejoindre.

- Tu voudrais me dire quelque chose ?

 

Les doigts de Dikhe effleurèrent longuement les reliefs de la toile.

- Pas pour l’instant. Continue ton histoire, s’il te plaît, Jonas.

 

L’autre respira un grand coup avant d’obtempérer.

- Ce que je voulais dire, c’était que les œuvres de Bernaerdt étaient similaires à celles de Wagner, si ce n’est que les siennes dégageaient quelque chose de plus… violent si tu veux mon sentiment, une certaine agressivité sous-jacente… J’ai eu, pour ma part, l’impression qu’on arrachait mes émotions au lieu de les stimuler. C’est un processus assez inhabituel en peinture.

 

Il attendit la réponse de son compagnon, lequel resta silencieux.

- J’étais face à des variantes de l’art d’un autre, des variantes bien meilleures que les originales mais l’œil de l’expert ne pouvait faire autrement que d’y voir une même pensée. Le public n’y a vu que du feu et je suis prêt à parier que mes confrères et les professeurs de l’académie eux-mêmes s’y sont laissés prendre.

- Seuls les trois compères de Mark Wagner ont soulevé le coin du voile.

- Non, Tom, pas du tout. Enfin, je veux dire qu’ils l’ont peut-être découvert –sans doute même – mais ils se sont tus. Que pouvaient-ils dire ? Le ‘cachalot’ a piqué les toiles de notre ami Wagner dont personne n’a de nouvelles et s’en est inspiré pour produire des œuvres plus puissantes, peut-être les plus époustouflantes de ces dernières années ? Soyons sérieux.

 

Il happa deux coupes de champagne qu’un serveur présentait et en une tendit à Tom Dikhe.

- Bois, ça te fera du bien.

 

Il vida sa coupe en deux gorgées sous le regard bienveillant de Jonas qui, à son tour, en avala une lampée. L’alcool fit revenir les couleurs sur les joues de Tom qui osa enfin poser une question :

- Penses-tu que la disparition de Wagner et la subite maîtrise de ce tâcheron a été le sujet de la conversation entre le ‘cachalot’ et le trio lors du vernissage ? 

 

L’homme se contenta d’acquiescer. Une réponse verbale aurait été inutile. De toute manière, ils n’auraient jamais la réponse : Borms et Müller étaient décédés. Quant à Ulrich Ärmstad, il suffisait de le voir, bavant dans la chaise roulante, pour comprendre qu’il n’avait plus le moindre pied dans cette réalité.

- Nous ne saurons donc jamais, soupira Jonas Helmd en vidant le reste de sa boisson pétillante.

 

Ils restèrent muets quelques instants, observant le ballet des admirateurs aux pieds de la déesse froide.

- Ulrich ne se souvient même plus de son prénom, railla une voix de vieille fumeuse dans leur dos, provoquant un hoquet de surprise des deux hommes.

 

La personne qui intervenait avait entendu leur conversation. Revenu de sa surprise, Jonas cligna des yeux comme si sa mémoire tentait de faire le point pour reconnaître ces traits fanés.

 

La vieille dame – plus âgée que les deux critiques d’art en tous cas – avait été belle autrefois et tenait de garder les vestiges de son succès en s’habillant très élégamment. Du reste, ses cheveux encore longs, étaient teints pour la rajeunir mais les nombreuses rides de son visage et l’état de ses mains la trahissaient cruellement.

 

Elle leur sourit.

- Je suis Ana Ostermann. L’ex-épouse d’August Müller.

 

Jonas Helmd lui tendit la main en s’excusant de ne pas l’avoir reconnue plus tôt mais elle le fit taire d’un geste de la main.

 

Elle était coquette mais elle ne semblait pas avoir de temps à perdre.

- Ulrich a un Alzheimer très avancé. Je suis sûre qu’il ne sait même pas pourquoi il est là… C’est son fils qui l’a amené ici. Il a dû penser que Brenaerdt était un vieil ami et que cela raviverait ses souvenirs !

 

Elle ricana de manière sinistre et tendit son verre au serveur qui passait par là. Il le lui remplit de champagne qu’elle avala d’un trait avant de le tendre à nouveau. Elle n’aurait pas procédé autrement si elle n’avait pas décidé de se saouler. D’ailleurs, en y regardant de plus près, Tom se rendit compte qu’elle avait déjà du mal à se tenir sur ses hauts talons.

 

Elle alluma une cigarette et souffla un rond de fumée.

- J’étais aux côtés de mon mari quand le ‘cachalot’ nous a parlés. Ca a été une surprise, je vous prie de le croire ! Hans-Erik Brenaerdt, puisque c’est ainsi qu’on l’appelle aujourd’hui, n’était pas un homme prolixe, August m’avait prévenue. Il était certain de ne l’avoir jamais entendu ouvrir ses grosses lèvres. Quand j’ai vu leur tête lorsque le ‘cachalot’ a parlé, j’ai compris que c’était vraiment un choc pour eux.  

 

Elle tira sur sa cigarette si fort qu’elle en loucha un instant.

- Pouvez-vous nous dire quel a été le sujet de cette conversation, Frau Ostermann ? questionna Jonas d’un ton quelque peu hésitant.

 

L’ex-femme d’August Müller aspira la fumée et la recracha avec un long soupir.

- Tout ça est si loin à présent...

 

Le critique coula un regard plein de sous-entendus vers elle et Frau Ostermann finit par céder.

- Et puis non, je ne pourrais jamais oublier ça… Mais je…

 

Sa tête pivota dans tous les sens. Sans doute cherchait-elle à déterminer les risques d’être entendue par les personnes présentes au vernissage. Elle dut estimer que le danger était quasi nul car elle se pencha vers les deux hommes et leur souffla :

- Je ne suis pas folle, quoi qu’on en dise. Si Ulrich Ärmstad avait encore toute sa tête, il aurait pu confirmer mes propos...

- Est-ce que le ‘cachalot’ a fait du mal à votre ami Mark Wagner ? demanda Jonas d’un ton fébrile.

 

Il avait envie de secouer la vieille dame pour qu’elle leur livre enfin la vérité et cesse de tourner autour du pot mais il savait parfaitement qu’il obtiendrait l’effet contraire s’il s’abandonnait à ses pulsions. D’un autre côté, il comprenait les réticences de Frau Ostermann. Comme elle leur avait signalé, il n’y aurait personne pour confirmer ses dires. Mais il semblait à Jonas que cette dame avait besoin de se confier. Elle gardait ce secret depuis tant d’années et l’homme était prêt à parier qu’il était à l’origine de sa séparation avec August Müller.

 

Elle chercha à prendre appui contre un mur à défaut de trouver une chaise mais son état rendait ses gestes gauches et si Tom Dikhe n’avait été là pour la rattraper, elle aurait fini en bas des escaliers, dans la jarre garnie de fleurs. Elle le remercia puis leur proposa de prendre un peu l’air.

 

La vue du ‘cachalot’ la rendait mal à l’aise.

 

Dehors, il faisait un temps superbe et ils se promenèrent longuement dans le parc qui jouxtait la salle.

 

C’est lors de leur troisième tour qu’Ana Ostermann leur livra ce qu’elle avait sur la conscience depuis trente-cinq ans.

 

***

 

Il avait disparu quatre mois avant l’exposition d’Hans-Erik Brenaerdt.

 

Son ex-femme pensait que, suite à son échec, Wilhem De Jaeger était rentré en dépression et avait quitté le pays.

 

Ses amis (ou du moins le peu de gens qui prétendaient le connaître) étaient certains qu’il avait trouvé une maîtresse et qu’il coulait des jours heureux en sa compagnie alors qu’une minorité d’entre eux craignait qu’il n’ait pas supporté l’échec et qu’il ait mis fin à ses jours.

Seule la police qu’il avait été interroger n’avait pas d’avis sur la question. De Jaeger était un adulte responsable de ses actes et, sans demande explicite d’un membre de sa famille, aucune recherche ne serait effectuée pour le trouver.

 

On n’avait mis la main sur aucune lettre expliquant son départ et aucun de ses proches (ou l’ayant été) ne le décrivait comme quelqu’un de suicidaire. Il n’y avait donc pas matière à enquête.

 

Mais Tom Dikhe et Jonas Helmd, savaient, grâce à Ana Ostermann, ce qui s’était passé, bien qu’ils aient préféré l’ignorer.         

 

C’est Tom qui avait le courage de sonner.

 

Son compagnon avait eu le corps paralysé au moment même où il avait vu le nom de l’artiste sur la plaque. C’était comme s’il avait soudain pris conscience de la raison de leur présence ici alors que c’était lui qui avait organisé la rencontre.

 

C’était lui qui avait tendu le piège au ‘cachalot’ mais, à présent que la confrontation allait avoir lieu, il était terrorisé.

 

Il savait ce que l’homme avait fait à Mark Wagner, puis à Wilhem De Jaeger.

- Je… je crois que je ne peux pas, avait-il déclaré.

 

Son compagnon s’était tourné vers lui, le sourcil interrogateur.  

- Alors j’irai seul, avait-il décidé puis il avait sonné.

 

Cela faisait une heure que Tom Dikhe était monté dans l’appartement et que Jonas exhortait ses muscles atrophiés à sortir de leur léthargie. Brenaerdt lui avait ouvert la porte. Peut-être les avait-il repérés au vernissage et les attendait-il.

 

Ils avaient réussi à faire sortir de loup de sa tanière mais il redoutait d’en connaître le prix. Il savait qu’il devait appeler la police, que le ‘cachalot’ ne pouvait pas faire disparaître le corps de son ami si vite et si facilement.

 

Il réussit à bouger une jambe. Puis une autre.

 

Quand son esprit réussit à sortir de son état cotonneux et qu’il commença à se demander où était le poste de police le plus proche, la porte de l’immeuble habité par Hans-Erik Brenaerdt s’ouvrit lentement et il ne put réprimer un cri.

 

Mais au lieu de se retrouver face au ‘cachalot’, c’était la tête de Tom Dikhe que le critique d’art avait face à lui.

 

Il lui fallut un temps insensé avant de retrouver sa salive et ce qui jaillit de sa bouche fut d’abord une sorte de borborygme.

- Qu’est-ce que… qu’est-ce que tu as fichu là-haut ! Ca fait presque deux heures que je t’attends !

 

Tom rectifia le port de sa cravate, acte passablement inutile puisque son état général aurait eu besoin d’un coup de peigne. Ses mains tremblaient légèrement mais, dans un premier temps, Jonas ne le remarqua pas.

- J’ai… discuté avec Brenaerdt, dit-il très sobrement.

- Discuté avec le ‘cachalot’ ??? s’étrangla l’autre qui n’aurait pas réagi avec plus d’étonnement si on lui avait signalé une vie extraterrestre dans le siphon de sa baignoire.

- Enfin, se reprit Tom Dikhe, c’est moi qui ait parlé et Brenaerdt m’a prêté une oreille attentive…

- Comment a-t-il réagi à nos accusations ?

 

Dikhe le gratifia d’un regard plein de sous-entendus.

- J’aurais aimé que tu sois présent, Jonas. J’ai vécu dans cet appartement la pire honte de ma vie ! Franchement, j’aurais dû rester en bas avec toi.

- Mais que…

- Ana Ostermann est folle à lier ! Nous avons marché dans son jeu comme deux gamins !

 

Alors que Helmd ouvrait la bouche pour protester, son compagnon tendit sa main pour l’arrêter.

- Je sais ce que tu vas dire, Jonas mais, conseillé par Hans-Erik Brenaerdt, j’ai téléphoné au Docteur Wiseman qui suit l’ex Frau Müller depuis des années. Il n’a pas pu rentrer dans les détails mais Ana Ostermann est pensionnaire d’un hôpital psychiatrique depuis dix ans. Comprends-tu que j’ai accusé Brenaerdt de je ne sais quelles horreurs sur base d’allégations d’une malade mentale ?!?

 

Son corps paru se dégonfler et son visage prendre dix ans.

- S’il porte plainte, je peux dire adieu à ma carrière, Jonas. Voilà où ton imagination débridée m’a mené !

 

Il s’avança de quelques pas et contourna son ami. Comme Helmd ne réagissait pas, il ne s’arrêta guère.

 

L’homme resta un moment interdit. Il ne savait pas à quoi il s’était attendu mais certainement pas à se faire remonter les bretelles par ce brave Tom Dikhe qui était une crème d’homme.

 

Il le regarda s’éloigner, les épaules voûtées, jusqu’à ce qu’il ait disparu dans une rue perpendiculaire.

 

Jonas jura intérieurement.

 

Il avait pris le ‘cachalot’ pour une sorte d’ogre qui se nourrissait de la chair et du talent des jeunes auteurs en devenir. Ses soupçons avaient été confirmés par une folle mais Tom n’avait-il pas lui aussi reconnu dans la dernière production de l’artiste la patte d’un certain Wilhem De Jaegere aujourd’hui porté disparu ?

 

Il avait été victime des circonstances mais se félicitait de ne pas avoir vécu la cuisante honte de celui qui était monté. Il essaierait de se faire pardonner. Après tout, cela n’était pas si grave.

 

Tom était un vieux briscard et Brenaerdt n’était pas du genre à appeler la police pour des queues de cerises. Il essaya d’en rire. Mais il n’y arriva pas.

 

 

***

 

 

Il regarda l’homme s’éloigner, le pas plein de fureur.

 

Il attendit que l’autre le rejoigne car il savait qu’ils étaient venus à deux. Il avait hâte qu’il s’en aille, il avait besoin de calme pour réfléchir.

 

Il attendait un homme, une sorte de marginal dont le talent s’exprimait sur les murs de la ville. Il l’avait invité prendre un repas chez lui, ce soir.

 

Et, en prévision du repas, Hans-Erik Brenaerdt se pourlécha les babines.

 

 

Alors, alors... Qui est l'auteur, en fin de compte ?


 

GAUTHIER HIERNAUX

grandeuretdecadence.wordpress.com

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Le jeu d'ALOYS : Journal d'un cachalot

Publié le par aloys.over-blog.com

point d'interrogationJournal d’un cachalot

 

 

Il s’appelait Hans-Erik Brenaerdt mais depuis bien longtemps on ne l’appelait plus que le ‘cachalot’.

 

Il y avait plusieurs raisons à cette appellation mais, de manière générale, on ne retenait que la première, la plus évidente en somme. 

 

Sa bouche aux lèvres qui couraient loin sur ses joues comme si elles s’étiraient sans cesse, son ventre si proéminent qu’il lui ouvrait un passage dans les foules et sa taille très respectable (un presque double-mètre) avaient concouru à sa réputation.

 

Le ‘cachalot’ était son surnom depuis l’école primaire, quand il avait commencé à prendre beaucoup de poids, jusqu’à aujourd’hui où sa balance accusait un peu plus de cent quarante kilogrammes.

 

Son père était énorme, sa mère ne l’était pas moins.

 

Il était certain que s’il avait eu un frère ou une sœur, ils auraient eu le même gabarit. Mais ses géniteurs en étaient restés là, échaudés sans doute par le mal qu’il avait dû rencontrer à l’accouplement.

 

Ils étaient morts aujourd’hui et ‘le cachalot’ nageait seul parmi les requins.

 

Mais pour l’heure, l’affiche qui claquait au vent le rendait fier. Et pour cause : sur toute sa surface s’étalait son nom en lettres capitales.

 

Son véritable patronyme, s’entend.

 

Hans-Erik Brenaerdt.

 

C’était sa toute première exposition, son heure de gloire mais, pour l’instant, il jouissait d’un tout autre spectacle. 

 

Il attendait dehors, sous la pluie battante, sans la protection d’un parapluie, mais cela ne le gênait guère (de toute manière, l’eau gênait-elle les cachalots ?).

 

Il les voyait arriver un par un, ceux qui l’avaient raillé pendant des années, plus curieux qu’intéressés par ce qu’ils allaient découvrir, il en aurait mis sa nageoire à couper.

 

Sans doute espéraient-ils rire de lui encore une fois.

 

Il leur promettait une belle surprise. 

 

Il vit Ärmstad qui l’avait tant ridiculisé un jour qu’il avait failli fondre en larmes.

 

Il aperçut Borms qui lui avait trouvé son surnom du ‘cachalot’ à l’école primaire et Müller qui avait fait courir sa maudite réputation.

 

Quant au si talentueux et irréprochable Wagner, il savait parfaitement qu’il ne viendrait pas.

 

Ärmstad, Borms, Müller et sa femme essayaient de rentrer dans le bâtiment en tentant de gâter au minimum leurs petits costumes chics.

 

Il les haïssait tous, raison pour laquelle il les avait tous invités au vernissage de son exposition. Il était certain qu’ils n’auraient pas parié un kopek sur la qualité de ce qu’ils allaient voir. Ils étaient venus pour le montrer du doigt, rien de plus.

 

‘Le cachalot’ n’était qu’un sujet de moquerie, il le savait bien.

 

Il attendit qu’ils aient tous pénétré dans la grande salle illuminée avant de s’engager sous le déluge.

 

Les voitures s’arrêtèrent pour le laisser passer et il n’y eut aucun coup d’avertisseur quand bien même il traversa hors des passages cloutés.

 

Il atteignit le trottoir d’en face et entreprit de gagner la double-porte de la galerie.

 

Hubert Schouppe, le galiériste, qui l’attendait de pied ferme le vit arriver et son sourire s’élargit.

- Herr Brenaerdt! brama-t-il en levant la main en sa direction. Je désespérais de vous voir. Tous vos invités sont déjà là !

 

Schouppe jeta un coup d’œil à l’accoutrement de son poulain et remarqua que ses vêtements amples étaient non seulement sales de mauvais goût mais lui collaient au corps comme une deuxième peau. Il réprima une moue de dégoût ; ce jeune homme était peut-être un porc mais c’était un authentique génie ! Il ne comprenait pas comment on pouvait associer si mal les couleurs quand on les assemblait si parfaitement en peinture.

 

‘Le cachalot’ (Hubert Schouppe n’aurait jamais osé le nommer ainsi mais il savait parfaitement comment on  surnommait son poulain) s’effaça pour laisser l’homme gigantesque pénétrer dans la galerie.

 

Tous les regards convergèrent naturellement vers le personnage.

 

Le directeur de la galerie aurait éprouvé un certain émoi à être la cible de tant de paires d’yeux mais ‘le cachalot’ se contenta de rester immobile.

 

Mais si l’homme avait l’air atone, il n’en restait pas moins vigilant. Ses yeux traquaient Adolf Borms, August Müller et Ulrich Ärmstad dans la foule. Il voulait savoir s’ils avaient vu ses peintures avant de faire le moindre pas dans la salle.

 

Il repéra Müller avec sa femme à côté du buffet froid. Immédiatement après, ses yeux se posèrent sur Ärmstad et Borms, côte à côte près du porte-manteaux. Ils avaient l’expression dont ‘le cachalot’ avait rêvé : ahuri et perdu. Intérieurement, très intérieurement même, il sourit.

 

Sa main s’anima alors. Elle s’enfonça dans la poche intérieure de sa chemise ample et en sortit un mouchoir qui avait déjà été maintes fois utilisé. Il s’en servit pour éponger un front constellé de gouttes car, s’il faisait chaud dans la salle silencieuse, le moindre effort faisait suer ‘le cachalot’.   

 

Une femme s’avança vers lui, lentement. Elle était belle mais elle était intimidée ce qui rendait son pas incertain. Elle hésita un instant quand elle ne fut plus qu’à un mètre de la pointe du ventre du ‘cachalot’ et lui tendit la main.

 

‘Le cachalot’ avait déjà vu cette femme. N’était-ce pas elle qui servait de mécène aux infâmes barbouillages de Müller ?

 

Elle s’humidifia les lèvres dans une coupe de champagne avant de parler :  

- Vos toiles sont tout simplement magnifiques, Herr Brenaerdt. Je ne suis… je n’ai jamais… je n’ai pas de mots pour décrire ce que je vois, enfin, pas encore…

- Quelle vivacité ! Une réelle audace dans les formes et les couleurs ! s’exclama un vieux monsieur à sa droite.

 

‘Le cachalot’ tourna sa tête vers lui et le gratifia d’un haussement de sourcils. Ces deux mouvements prirent une éternité.

 

Il s’agissait de Herr Günst, l’un des professeurs de peinture qu’il avait eu à l’académie. Il n’avait aucun grief particulier à son égard, mis à part le fait que le monde réel était sans importance pour Herr Günst. L’enseignement était, malheureusement pour lui et ses étudiants, une profession exclusivement alimentaire dont il s’acquittait vaille que vaille car il ne pouvait pas vivre de sa peinture.

 

L’après-guerre avait été cruelle avec les enfants de l’Allemagne défaite. Les arts, plus que tout autre secteur, en avait terriblement souffert.

 

Günst avait été contraint de dispenser son savoir-faire à des tâcherons sans talent qui ne feraient, qu’au mieux, recopier toute leur vie des œuvres des maîtres, au pire, tenter d’en inventer ou de révolutionner l’art.  

 

Il avait dû décider à un moment donné de se réfugier dans son univers et personne, pas même ses pairs, ne savait vraiment à quel moment il s’était déconnecté du monde.

 

Mais aujourd’hui, lors du vernissage de Hans-Erik Brenaerdt, peintre d’à peine vingt-deux ans, il avait l’impression d’avoir tout de même réussi à transmettre une part de son génie.

 

Le sourire du ‘cachalot’ étira sa face large et tout le monde – en tous cas, les personnes qui se tenaient à proximité – s’attendit à une réponse de sa part. Mais l’artiste se contenta de le dévisager avec son étrange rictus.

 

Peu lui importait les flagorneries. Tout ce qui lui était précieux, c’était de recevoir les plus plates excuses de ses trois ennemis.

 

Son visage massif se détacha avec la vitesse d’un glacier de celui, blême, de son ancien professeur.

 

Le public, interloqué par la réaction de celui qu’ils étaient venus congratuler, s’écarta comme la Mer Rouge devant Moïse quand l’artiste s’avança en direction du trio craintivement regroupé autour du couple Müller.

 

Son ventre toucha presque la femme de Müller qui sursauta autant de surprise que de dégoût.

 

Il inclina la tête en direction d’Ulrich Ärmstad qui, en réponse, recula. Il fit de même avec Borms et Müller tout en ignorant superbement Frau Müller. Les femmes n’avaient jamais intéressé le ‘cachalot’, surtout des péronnelles comme cette danseuse de cabaret aux mœurs dissolues.

 

Lorsqu’il fut certain qu’il avait toute leur attention, il ouvrit enfin la bouche.

 

Par la suite, lorsqu’ils se furent remis de leurs émotions, Ärmstad affirma à ses compères qu’il avait eu l’impression qu’on avait ouvert devant lui la porte d’une crypte abandonnée depuis des siècles.

 

Nul ne sut ce que le ‘cachalot’ leur dit car il murmura davantage qu’il ne parla. Le public eut beau tendre l’oreille, il ne saisit que quelques mots de la faible réplique d’Adolf Borms lorsque le ‘cachalot’ prit congé d’eux et quitta, sous le regard médusé de ceux qui étaient venus admirer ses toiles, les lieux de l’exposition.

 

Dans les semaines qui suivirent, la popularité de Hans-Erik Brenaerdt, autrefois surnommé ‘le cachalot’ grandit de manière exponentielle, malgré le fait qu’il se montrait peu et accordait encore moins d’interviews aux journalistes qui souhaitaient le rencontrer. Son exposition attirait les foules et, en moins de six semaines, toutes ses toiles étaient vendues.

 

L’année suivante, il reçut une proposition pour intégrer l’école d’art dont il était issu. Il la refusa, officiellement parce qu’il ne se sentait pas prêt malgré les éloges dont on l’abreuvait quotidiennement, officieusement parce qu’il savait qu’il n’avait rien à dire.

 

Cette année là, Adolf Borms, dépressif depuis des années, se défenestra de son appartement situé non loin du Staatsoper Unter den Linden et le couple Müller divorça avec pertes et fracas.

 

Quant à Ulrich Ärmstad, il quitta l’Allemagne et fit carrière en Autriche dans une usine de son père.

 

De lui-même, il ne remit plus jamais les pieds à Berlin.

 

***

 

Cinq années de labeur à travailler sans cesse les mêmes sujets et à déchirer plus qu’à produire.

 

Cinq années où le découragement avait été devant sa porte, le doigt sur la sonnette.

 

Cinq années enfin où il avait perdu plus que sa femme, lassée par son absence de la vie réelle.

 

Mais aujourd’hui, Wilhem De Jaeger savourait son triomphe. Modeste, certes, mais un triomphe tout de même.

 

Tous les amis, ceux qu’il pensait avoir perdus, étaient venus à l’exposition. Il avait même repéré quelques professeurs qui avaient, dans le temps, vertement critiqué son sens des couleurs et des proportions.

 

Il avait jubilé en apercevant le critique qui avait couvert le vernissage de son copain Ernst le mois dernier et qui l’avait encensé. Peut-être allait-il avoir droit à un bel article dans le journal local et, qui sait, dans un média plus prestigieux ?

 

En serrant quelques mains, il tenta d’accrocher le regard de l’homme mais celui-ci était trop occupé à prendre des notes et Wilhem n’avait qu’à espérer qu’elles soient élogieuses. Que n’aurait-il donné pour jeter un coup d’œil sur le carnet ?

 

Le critique, un homme d’une petite soixantaine d’années au visage débonnaire, leva un œil dans sa direction et lui sourit. Wilhem y vit un signe de bon augure.

 

Il tenta d’écourter poliment la conversation qui s’enlisait mais son interlocuteur, un homme entre deux âges, paraissait avoir tout le temps du monde. Au contraire, ils se trouvaient des liens de parenté avec des individus que Wilhem n’avait même jamais rencontrés.

 

L’artiste fut obligé de mettre lui même fin à ce qui avait glissé vers un monologue et se hâta de rejoindre l’individu. Il avait oublié le nom du critique mais comptait sur la courtoisie de l’homme pour le lui rappeler.

 

Il tenta de repousser au loin ses atermoiements et se composa un visage avenant. A son grand soulagement, l’autre lui rendit son sourire.

- Herr De Jaeger, je suis Tom Dikhe.

- Bonjour Herr Dikhe. J’espère que vous appréciez ce que vous avez devant les yeux…

 

Le critique baissa la tête, une minuscule seconde, mais cette attitude plongea l’artiste dans un océan de doutes.

- J’imagine que vous savez qui je suis et ce que je fais ici…

 

Wilhem opina avec frénésie tout en sachant qu’il était en train de se rendre ridicule. Pourtant, tout allait si bien quelques minutes auparavant… Il se surprit à penser qu’il aurait dû rester avec l’emmerdeur pour s’épargner ce qui allait suivre.

 

Son corps tout entier se crispa. Son travail acharné allait être détruit, balayé comme une maison construite de ses mains par un ouragan. Il sentait les larmes lui piquer les yeux et ses ongles lui entailler les paumes tant il serrait les poings. Pourtant, la curée ne venait pas.

 

Un instant, il osa croire qu’il allait être épargné, que tout ceci n’était qu’une méprise. Le critique allait le louer comme les autres visiteurs et il aurait droit à un article élogieux.

 

Mais, à sa grande surprise, l’homme restait coi. Il avait pâli, Wilhem en aurait mis sa main à couper.

 

Tom Dikhe avait les yeux rivés par-delà l’épaule du jeune homme, tant et si bien que l’artiste se sentit le courage de tourner lui-même la tête.

 

Au début, il ne vit rien d’autre que la foule qui paraissait plus intéressée par les petits fours et le champagne que par les œuvres exposées. Puis ses yeux firent le point et il découvrit, surgissant de la mer des têtes comme un iceberg massif l’objet de la surprise de Dikhe. C’était une caricature d’être dont la physionomie entière inspirait, si pas la pitié, le dégoût le plus profond.

 

Une sorte de bonhomme de neige réalisé par un enfant géant et dont le soleil n’arrivait pas à bout tant il était imposant.

 

L’individu portait des vêtements élégants, quoique passés de mode et tenait à chaque main une canne de métal qui devait à coup sûr l’empêcher de verser.

 

L’individu était un vieillard mais Wilhem savait qu’une personne présentant une surcharge pondérale avait tendance à « faire plus jeune » qu’une personne du même âge qui n’avait que la peau sur les os.

 

Les invités du vernissage n’observaient à la dérobée et seuls les quelques enfants présents pouvaient lui faire l’affront de le jauger. Mais l’homme ne semblait en avoir cure. Il promenait son regard sur les tableaux sans qu’aucun muscle de son visage ne trahisse la moindre émotion.

- Vous connaissez ce particulier ? chuchota l’artiste en revenant au critique qui, lui-même, était revenu de sa surprise et écrivait sur son carnet comme si sa vie en dépendait.

- Bien entendu. C’est Hans-Erik Brenaerdt, un peintre prodige de l’après-guerre…

 

Il suspendit un instant sa rédaction, les sourcils arqués.

- Vous connaissez Hans-Erik Brenaerdt, bien entendu ?

 

Après quelques secondes où il ne sut à quel saint se vouer, Wilhem écarta les bras en signe de désespoir. Le critique haussa les épaules et poursuivit son travail.

- Bah, après tout, tout cela a eu lieu bien avant votre naissance. Et puis… Hans-Erik Brenaerdt a eu son heure de gloire avant de tomber dans l’oubli. À vrai dire, je le croyais mort…

 

Wilhem tourna à nouveau la tête et dévisagea cet oiseau. Ca, un peintre ? Ce tas de saindoux qui n’avait plus dû voir son sexe depuis des décennies ? Comment arrivait-il à atteindre le chevalet avec un embonpoint pareil ?

- Je sais ce que vous pensez, marmotta Tom Dikhe dans son dos. Vous vous demandez comme ce type a pu être un peintre reconnu, c’est bien cela ?

- Pas tout à fait mais passons. Qu’a-t-il produit ? De quel courant était-il ? A-t-il vendu ses toiles ?

- Hola hola hola ! ricana Dikhe qui s’arrêta car deux personnes venaient saluer et congratuler De Jaeger.  

  

Lorsqu’ils furent partis, le critique fit mine de s’éloigner mais l’autre le rattrapa, désireux de connaître la raison de son émoi.

- Vous posez beaucoup de questions mais je ne saurais répondre à toutes, Heer De Jaeger. Sachez seulement qu’Hans-Erik Brenaerdt à produit une vingtaine de toiles entre le moment où il est sorti des Beaux-arts et ses vingt-trois ans. Je n’ai pas eu l’honneur de les voir, car, à l’époque, j’étais encore à l’école mais j’ai lu qu’elles avaient suscité un vif engouement. Je pense me souvenir qu’elles ont été vendues dans leur intégralité avant la fin de l’exposition, du jamais vu pour un jeune auteur sans expérience et sans appui, surtout dans le contexte quelque peu défavorable de cette époque. 

 

Wilhem se promit de se renseigner. Tom Dikhe lui avait mis l’eau à la bouche et il brûlait d’envie de parler au maître. Il s’apprêtait à s’esquiver quand il sentit qu’on le retenait par la manche.

- Après cette exposition, Brenaerdt a disparu de la circulation malgré les commandes qui pleuvaient et les postes prestigieux qu’on lui proposait. Personne n’a plus vu la moindre œuvre du bonhomme. C’était comme si la source s’était tarie au moment où on y trouvait du pétrole !

- Peut-être a-t-il été malade… ou alors, il a redouté que ce succès soudain lui monte à la tête !

 

Un sourire narquois naquit sur les lèvres du critique. Il connaissait bien les artistes. Bien peu se retiraient du monde parce qu’ils craignaient d’y perdre quelque chose. Au lieu de cela, il répondit :

- C’est une éventualité…

- Je vais aller lui demander.

- Je ne saurais trop vous le déconseiller, Herr De Jaeger.

- Et pourquoi donc ?

- Brenaerdt est un homme… extrêmement taciturne qui ne vous parlera que s’il en a envie. C’est en tous cas ce que l’on m’en a dit et je crains que les années n’aient adouci son caractère. D’ailleurs… d’ailleurs, je crains qu’il soit parti…

 

Le jeune homme fit volte-face et constata que le critique lui livrait bien la vérité. Hans-Erik Brenardt s’était évaporé dans la nature.

 

Ce jour là, non seulement Wilhem de Jaeger ne vendit aucun tableau mais un incendie se déclara dans la salle et gâta l’une des œuvres qu’il considérait comme majeure.

 

Trois jours plus tard, dans le journal local, Tom Dikhe parlait de son exposition. Il mentionna ce qu’il avait vu, sans aucune ardeur et consacra la plus grande partie de sa colonne à parler de l’apparition d’Hans-Erik Brenaerdt.

 

 

***

 

Wilhem De Jaeger n’avait pas eu de mal à trouver l’adresse de Brenaerdt car, en quarante ans, il n’avait pas changé de domicile. 

 

C’était un immeuble massif et dénué de grâce, à l’image de celui qui l’habitait.

Il avait longuement hésité avant d’oser le déranger mais il était trop obnubilé par l’homme pour réussir à oublier le mystère qui l’entourait.

 

Il avait d’abord passé quelques longues journées à la bibliothèque à rechercher et compiler les articles sur l’homme. Ceux-ci étaient plus élogieux les uns que les autres et il ne put s’empêcher de ressentir une certaine jalousie.

 

Si les textes étaient bien présents, les portraits de l’artiste lui-même n’étaient guère nombreux, comme si l’homme avait passé son temps à fuir l’objectif. En outre, les représentations des œuvres étaient de très mauvaise qualité et en noir en blanc, ce qui gâtait tout l’effet.

 

En somme, malgré une somme assez conséquente de papiers concernant Hans-Erik Brenaerdt et sa production, il n’en n’avait guère appris davantage sur le sujet.

 

A l’Académie des Beaux-arts, les professeurs qui avaient pu côtoyer Brenaerdt étaient tous décédés et le seul qu’il avait rencontré (un enseignant qui avait été son condisciple) lui avait dépeint un être dénué de talent qui ne pouvait correspondre à ce que les journalistes d’après-guerre dépeignaient. D’après lui, Brenaerdt était tout juste bon à copier les œuvres des grands maîtres et il était incapable de créer par lui-même.

 

Il s’était passé quelque chose entre le moment où Hans-Erik était sorti par la petite porte de l’Académie des Beaux-arts et le moment où il avait commencé à travailler à son compte.

 

Un déclic. Une inspiration quasi divine.

 

Même l’ancien condisciple du ‘cachalot’ ne pouvait le nier.

 

Malheureusement, toutes les toiles avaient été vendues et il lui serait difficile de les retrouver si elles étaient chez des particuliers.

 

Il espérait que l’artiste en aurait gardé au moins une chez lui. Il voulait comprendre le génie de l’homme et, si possible, de reproduire pour son propre compte.

 

C’est en posant la pulpe de son index sur la sonnette que Wilhem prit seulement conscience de sa démarche et du peu de succès qu’il risquait de rencontrer.

 

Si Brenaerdt n’avait pas pris la peine de répondre à ceux qui le louaient des décennies plus tôt, quelles chances avait ce tout petit Wilhem ? Aucune, en vérité.

 

Pourtant, il sonna.

 

***

 

Depuis la dernière fois qu’il l’avait vu, Tom Dikhe trouvait que le ‘cachalot’ avait encore pris de l’ampleur.

 

Son ventre, déjà fort important, retombait mollement vers ses genoux et Dikhe se demandait comment ceux-ci pouvaient supporter une telle masse sans plier.

 

Il avait déjà vu des obèses mais, en règle générale, ils ne quittaient pas leur lit ou se déplaçaient en chaise roulante.

 

Hans-Erik Brenaerdt paraissait quant à lui ne rencontrer aucun problème de ce type. S’il ne se mouvait guère avec aisance, le critique d’art l’avait vu de ses propres yeux traverser le hall au milieu de la foule et gravir les quatre marches qui menaient à la salle principale.

Tom Dikhe heurta quelqu’un du coude et s’excusa distraitement, sans parvenir à quitter l’artiste du regard.

- Tu as le coude toujours aussi pointu, ricana l’individu dont il reconnut la voix.

  

Il se tourna, un sourire sur les lèvres.

- Jonas Helmd ! Si je m’attendais !!!   

 

Helmd était un critique d’un journal concurrent avec qui il s’entendait plutôt bien, ce qui était plutôt rare dans son milieu. Il avait été très malade cette dernière année et s’était fait très discret. C’était une joie et un soulagement de le voir enfin.

 

Jonas était fort amaigri et ses cheveux avaient grisonné. Mais il avait le sourire et cela réchauffa le cœur de son confrère.

- Je ne pouvais pas rater cela, répondit Helmd en accompagnant sa réplique d’un clin d’œil complice. C’est un peu comme si un astronome ratait le passage de la comète de Halley sous prétexte qu’il a un gros rhume.

 

Stressé jusqu’à cet instant, Tom se surprit à éclater de rire avant de se rappeler pourquoi il était là.

 

Ils braquèrent tous deux leur regard vers le peintre qui prenait place dans un fauteuil à l’autre bout de la salle où les visiteurs, experts ou non, vinrent lui rendre hommage.

 

Il les acceptait, immuable, comme un roi face à ses vassaux.

- Le ‘cachalot’ est resté fidèle à lui-même… commenta Helmd.

 

Dikhe ne répondit pas mais acquiesça.

 

L’homme correspondait parfaitement à l’image qu’on lui en avait faite. Il n’avait pas eu l’occasion d’être présent au vernissage de Brenaerdt mais Jonas Helmd, de sept ans son aîné, l’avait vécu. C’était d’ailleurs sa première couverture. C’était lui qui lui avait raconté l’engouement des gens pour les toiles d’Hans-Erik Brenaerdt.

- Je n’en reviens pas. C’est… ses toiles sont… totalement indescriptibles…

 

Tom Dikhe les avait examinées avant l’arrivée de l’artiste et il comprenait enfin quel effet elles pouvaient produire sur les gens. Néophytes, amateurs éclairés ou professionnels de l’art, les toiles avaient le don de parler à tout le monde.

 

Dikhe n’avait jamais réellement senti cela auparavant et cette sensation l’avait surexcité. Ses sentiments avaient été quelque peu anesthésiés quand Hans-Erik Brenaerdt avait fait son entrée.

 

Il y avait toutes sortes d’artistes mais celui-là était unique.

 

Il ne lui inspirait aucune sympathie et il pensait que nul ne pouvait en ressentir face à un tel être. Pourtant, le public se pressait devant lui comme s’il était pu être le messie. Tom Dikhe pensait que cet homme-là n’avait que du mépris pour ses contemporains. Pour le critique, on devait faire la part des choses, distinguer l’œuvre de son créateur au risque d’aller au devant de cruelles déceptions.

- Cela ne sert à rien d’aller quémander une entrevue, fit Helmd à ses côtés. Il n’a guère l’air plus disposé à discourir sur ses œuvres qu’il y a quarante ans.

- Tu exagères…

- Comment j’exagère ?

- Il y a trente-cinq ans, pas quarante.

 

Jonas sourit, Tom également. En ce moment, ils prenaient l’humour où il venait. Ils observaient un des nababs de la ville en train de faire des courbettes devant Hans-Erik Brenaerdt comme s’il s’agissait d’un égal.

- Ne serait-ce pas Ulrich Ärmstad que j’aperçois là-bas ?

 

Tom braqua son regard dans la direction indiquée par le menton de son voisin de gauche. Ce nom évoquait une vague réminiscence en lui, sans plus, mais son ami vient la combler.

- Ärmstad fait partie des seules personnes à qui Brenaerdt ait parlé. Je suppose que cela le rend un peu « spécial » et surtout unique…

- Pourquoi un tel traitement de faveur ?   

 

Helm haussa les épaules.

- Va savoir… Du reste, personne n’a jamais réussi à savoir ce qui s’était dit le soir du vernissage.

 

Les pièces commençaient à s’emboîter à nouveau dans l’esprit de Dikhe. Il se rappelait avec plus de netteté leur conversation qui avait eu lieu plusieurs années auparavant sur le sujet.

- Ärmstad, Borms et… Müller. Des condisciples des Beaux-arts. Aucun n’a vraiment fait carrière après ce vernissage, n’est-ce pas ?

- Non. L’un s’est suicidé, l’autre a hérité puis a perdu sa fortune et le dernier est parti en Autriche se faire un nom. Ils n’ont jamais exercé ce pour quoi ils ont sué sang et eau pendant quatre ans. Enfin, façon de parler, évidemment… Il n’y a que le dernier, Mark Wagner, dont le sort est un peu… étrange.

- Je ne me rappelle pas que nous en ayons discuté.

 

Helmd haussa les épaules pour la seconde fois.

- Il est possible que je l’ai omis car il n’a pas participé au vernissage du ‘cachalot’. D’après ce que j’en sais, il avait disparu une année auparavant…    

- De manière « étrange », dis-tu ?

 

L’autre opina du bonnet.

- Wagner était un jeune homme extrêmement talentueux, peut-être le plus doué de sa promotion. Il aurait été promis à un grand avenir, même desservi par sa paresse. Mais nous ne le saurons jamais car il a quitté Berlin peu après la proclamation des résultats et, comme je le disais, douze mois avant le vernissage de Hans-Erik Brenaerdt. C’est ce qu’en a conclu la police en tous cas car l’unique armoire de son appartement a été retrouvée vidée de son contenu.

- Il est peut-être parti pour l’étranger. Rien de bien mystérieux à cette disparition, Jonas.

 

Ils échangèrent un long regard et celui de Helmd laissait planer des centaines de points d’interrogation. Au bout d’une longue minute, l’homme revint au sujet principal de sa venue en ces lieux.

- Mark Wagner menait une vie de bâton de chaise et voyait plus souvent le patron de la taverne que sa logeuse mais, comme je l’ai dit, il était doué. J’ai eu l’occasion d’admirer une demi-douzaine de ses tableaux qui avait exécutés à la fin de son cursus. Des toiles de toute beauté, mon ami. Des œuvres magnifiques, de celles qu’on a acclamées lors du vernissage d’Hans-Erik Brenaerdt …

- Tu veux dire que le ‘cachalot’ aurait fait disparaître Wagner pour s’emparer de sa production ?!?

 

L’autre laissa fuser un petit rire.

- Non, Brenaerdt n’était pas idiot. Tout le monde se serait rendu compte de la supercherie…          

 

Tom Dikhe s’avança vers une œuvre de l’artiste, une toile de trois mètres sur deux qui attirait fort le regard en raison de ses jeux de contrastes et sa perspective quelque peu singulière. Il ne l’avait pas aimée car il la trouvait choquante, au contraire du public qui l’avait plus que plébiscitée.

 

Au début, il n’avait pas compris pourquoi il était il était mal à l’aise mais, à la lumière de ce qu’il venait d’entendre, son imagination lui présentait des scénarios qui le glaçaient.

 

 

 

 

Alors.... Quel est l'auteur de ce début de nouvelle ? Qui ?

Que s'est-il passé ? Comment voyez-vous la suite ? 

 

D'ailleurs, la suite et fin c'est... demain !!!!

Publié dans Textes

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Lettre d'amour... d'Edmée de Xhavée

Publié le par aloys.over-blog.com

Edmee-chapeau-copie-1Lettre d’amour (Edmée De Xhavée)

 

 

   Ma bien chère Léonie,

 

   Comment commencer, comment terminer, comment expliquer? Comment, après cinq ans de mariage arrangé vous confier mes sentiments sans être ridicule, sans vous blesser ?

 

   Cinq ans. Presque sept depuis notre première rencontre. Je revenais de ce long séjour en Argentine où j’avais appris les secrets de la laine et de son commerce. J’étais gorgé de splendeurs et d’aventure, de ces visions d’un autre monde avec ces buffles magnifiques tirant les chariots de laine, les gauchos à la peau cuivrée et leurs chevaux beaux comme si descendus directement des nuages d’orage, les gués où les voitures s’embourbaient, les patios plantés de fleurs luxuriantes et buissons à l’ombre desquels on savourait le dulce de leche avec un maté.

 

   De retour, il me sembla que toute la ville n’attendait que le récit de mes aventures et des nouvelles de leurs familles installées là-bas. Je passais d’un salon à l’autre. Avais-je vu les de Jaer, les Lonhienne, les Young ? Comment supportaient-ils le climat ? Comment donc grandissaient les petites Marguerite et Germaine ? Comment se comportaient les actions du vélodrome Palermo, dans lequel presque tout le monde avait investi ? Et la traversée, avait-elle été bonne ?

 

   Mais partout aussi, avec une insistance bien peu discrète, on me parlait de vous. J’avais trente ans, et une belle expérience acquise avec les meilleurs des marchands de laine. Il me fallait m’apprêter à accompagner ce précieux bagage d’une vie de famille que je fonderais.

 

   Vous reveniez de Suisse, où vous aviez passé deux ans avec une tante malade. À cause de ces années perdues, voilà que vous étiez un peu plus âgée que les autres pour vos premières sorties. On vous disait calme, peu portée aux plaisirs de la société. Il est vrai que tout ce temps avec votre tante vous avait tenu à l’écart de la jeunesse et ses facéties, ainsi que des attentions des jeunes gens peu intéressés par la paire que vous formiez et qui était, alors, indivisible.

 

   Ma mère vous qualifiait de bon parti, vantant votre teint pale et votre inébranlable patience. Vous aviez tout pour faire une mère idéale, insistait-elle.

 

   Lorsque je vous ai vue, non, je ne vous ai pas trouvée jolie, pardonnez-moi. J’avais encore le souvenir de cette exubérante jeune fille de la belle société de Buenos Aires que mon cousin allait épouser : un chignon si lourd que l’on aurait dit un turban de la soie la plus noire, les lèvres sinueuses, les yeux languides, la poitrine que l’on imaginait tiède et rebondie sous la soie brodée, le cou animé d’un battement de cœur que l’on aurait voulu calmer d’un baiser. En comparaison, vous m’apparaissiez sans surprise, d’une beauté qui n’étincellerait jamais.

 

   J’ai pourtant été heureux de nos fiançailles. Un homme sans dettes se doit de se  marier, de donner à son propre père l’assurance de sa descendance et votre quiétude, si lointaine des bouderies et caprices de la belle Argentine que j’aurais sans doute aimé avoir à satisfaire pour la simple récompense de ses effusions fut, en fin de compte, une route sans ornières vers notre mariage. J’étais content, oui. Pas amoureux, mais content. « Le mariage n’est pas une affaire de cœur », m’avait bien dit mon père. « Mais il le devient parfois quand on a de la chance ». En moi pourtant, je voyais mal comment nos relations, polies et aimables mais dénuées d’intimité même dans nos moments les plus intimes, auraient pu un jour s’animer au point de bouleverser mon cœur.

 

   Nos trois enfants naquirent ainsi, issus de ces étreintes polies mais non sans douceur. Je vous embrassais sur la joue en riant, vous serrant contre moi, et vous compreniez mon attente. Vous aviez un sourire dont la gentillesse me rassurait toujours, sans que j’y prenne garde alors. Vous ne me subissiez pas, ni ne me recherchiez. Mais vous vous donniez sans marchander ou flirter. Et sans mot, lorsque nous allions nous endormir, vous me souriiez, la joue perdue dans ce flot de cheveux sombres qui avaient alors l’odeur du bonheur. Et vous fermiez les yeux, replongeant dans cette existence qui était la vôtre et dont je vous laissais maîtresse, par une indifférence bien masculine que vous ne me reprochiez pas.

 

   Et puis je suis reparti en Argentine pour un an, à Buenos Aires. Avec trois jeunes enfants, vous êtes restée sur place. Lorsque nous nous sommes dit au revoir sur le bateau, le tremblement de votre menton et l’eau sur votre regard ont brisé le sceau de mon coeur. J’ai pensé que c’était votre peine que je consolais, que c’était pour vous réconforter que je vous ai promis d’écrire souvent et de penser à vous. J’ai cru que c’était l’inquiétude pour votre solitude de jeune maman qui me tracassait pendant cette longue traversée. Qui me tenait éveillé dans ma cabine ondoyant sur les flots. Qui me rendit indifférent aux charmes de la toujours très belle et insupportable Consuelo. Qui suspendait brutalement mes pensées lorsqu’on me parlait de vous ou des enfants.

 

   Chère, chère Léonie, non.

 

   C’est l’amour de vous, la douleur d’être séparé de vous, la souffrance de me trouver si loin alors que j’entends mon cœur hurler de joie « j’aime, j’aime ! ». Je vous aime avec force, je me languis de votre odeur, de vous serrer dans mes bras, de vous dire mon amour en français et en espagnol puisque vous êtes si fascinée par cette langue aux senteurs d’abricots. Plus que trois mois, trois petits mois, et je vous expliquerai votre beauté, ces yeux qui sourient de leur eau tranquille aux reflets d’or, cette chevelure qui se dénude pour moi des peignes et rubans et s’étend comme une onde tiède, ce corps bien droit et fier qui se déploie pour les naissances de ces enfants qui nous ressemblent, ces lèvres encore bien enfantines qui sourient avec la force d’une femme… Je vous aime, ma chère Léonie, et suis un homme heureux, comblé.

 

   C’est un mari amoureux que vous accueillerez au bateau d’ici peu.

 

 

Edmée de Xhavée

http://edmee.de.xhavee.over-blog.com

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FLORIAN HOUDARD: "Créer, c'est crier !"

Publié le par aloys.over-blog.com


 

« Créer, c’est crier. » 

 

houdartUn crayon à la main, je relis ma « Petite femme aux cigarettes ». Je ne peux laisserblackout aucune longueur, les phrases doivent toutes virevolter comme des plumes emportées par le vent. Déjà, j'approche de la fin et les larmes me noient progressivement les yeux. Je pense qu'il n'y a rien de plus cruel que l'irruption du merveilleux dans un monde aussi désenchanté que le nôtre. Quoi qu'il en soit, je suis vraiment très heureux que Chloé des Lys ait également décidé de publier ce roman-là. Peut-être encore plus que pour le premier.

 

Celui-là, je le voulais aussi personnel qu'universel, plus accessible mais tout aussi profond. J'ignore si j'y suis arrivé mais je suis satisfait en tout cas d'avoir eu de telles ambitions. Je voulais de la poésie en images planant sur une forêt de symboles. Avec Black-out, j'avais souhaité toucher à tout : l'humour et la mélancolie, la terreur et les jeux de langue, l'héritage surréaliste et les clins d'oeil aux films de science-fiction. « La Petite femme aux cigarettes » plonge quant à lui dans l'univers des contes de fées pour mieux nous narrer la honte des vies défaites.

 

A priori, les deux récits ne se ressemblent guère mais à y regarder de plus près, c'est toujours le même plaidoyer pour la dignité humaine qui en ressort.florian3.jpg

 

Après les mots viennent les sons. Les baffles de mon ordinateur crachent les nouvelles compos des Rotten Apples, mon groupe de punk hardcore humoristique, et j'ai du mal à croire que je suis capable de hurler si fort. Notre évolution est assez nette : toujours plus de cynisme et d'expérimentations sonores. On sent l'enthousiasme avant la technique et même si le chemin reste long, je pense que c'est le bon.

 

J'en suis certain maintenant : créer c'est crier. Parce qu'il y a trop de vides à combler.

 

Revenant sur mon adolescence, j'écrivais en mars un dernier slam, sentant à raison que j'allais devoir arrêter les scènes à Mons. Dans ce texte, il y avait ces phrases : 

 

« On manquait tellement de com qu’on avait tous notre cam.

C’est comme ça qu’on avance quand rien a plus de sens : 
J’pense qu'il faut se soigner seul et sans ordonnance.
Moi, ma taff, mon shoot, c’était déjà d’écrire.

Matérialiser sur papier tous les cris et les délires.

Et imaginer cet ailleurs que je pourrais jamais visiter.
Pas d’avenir pour moi, donc je me pemettais de l’inventer. »

 

(Flaw, « Ma dernière scène »)

 

Un mois plus tard, après m'être qualifié pour le Grand Slam de Bobigny, j'apprenais que j'étais désormais persona non grata à la Maison Folie où se déroulent les scènes montoise. Au moins, en écrivant ce dernier slam, j'avais été honnête avec moi-même, contrairement aux adeptes du One Man Show pour la middle class.

Slam MonsMême si j'ai aimé concevoir des histoires abracadabrantes depuis mon plus jeune âge, j'ai commencé à écrire plus sérieusement à l'adolescence, comme beaucoup de jeunes auteurs d'ailleurs. Et, en cela pas différent pour un sou des blogueurs actuels, j'écrivais alors pour combler un vide intérieur, imaginer des autres moi dans des autres mondes. D'années en années, j'ai compris que le vide était surtout extérieur avec les arts qui dépérissent, écrasés par la culture du masse, et les gens qui dépriment, étouffés par la société de consommation et « sa loi du toujours plus ». Les germes de « Black-out » sont donc apparus avec l'éveil de ma conscience sociale.

 

Créer c'était toujours crier, mais différemment.

 

Face aux abominations de la culture de masse, ses clichés, ses histoires pré-scénarisées écoulées massivement grâce à l'implication de médias omniprésents, j'étais convaincu qu'il me fallait écrire pour faire ce qui n'avait pas encore été fait, sinon cela n'en valait pas la peine. Je n'entends pas par là quelque chose de parfaitement original, cela est impossible, on a tous nos influences, mais quelque chose qui me serait propre et en rien formaté et frelaté par le système.

 

Comme le dit si bien le groupe de metal industriel Nine Inch Nails : Art is resistance.

 

 

 

Il n'y a pas de création pure mais il y a en revanche une création vraie, celle qui déforme tous les moules et qui ne se laisse pas manipuler par les faiseurs d'opinion.

 

Créer, c'est aller contre les normes, secouer les convenances.

Il ne s'agit bien évidemment pas de faire de la provocation inutile, non, mais plutôt de se forger son cadre de création propre à partir de tout ce qui nous a particulièrement ému et inspiré.

 

Je sais que j'ai fait très peu de chemin encore mais j'ai trouvé à ma démarche un nom qui me plaît: post-surréalisme.   

 

 

 

 

Dans Black-out comme dans la Petite femme aux cigarettes se développait silencieusement un second univers, à l'intérieur même du récit, permettant aux personnages d'échapper à la brutalité de la vie. Ce lieu serait peut-être le surréel, un endroit où l'on peut fuir tous les conditionnements et la dictature des instants. Un endroit qui transforme la souffrance personnelle engendrée par la société de consommation en une création qui permet aussi de se recréer. Ainsi mes personnages sont eux-mêmes comme des auteurs de leur propre histoire, même l'issue fatale est là, dans le temps du récit, ils peuvent goûter à l'ivresse de la liberté.

PICT-florian.JPG

 

Post-surréalisme donc parce que nous ne pouvons hélas exister que dans l'après. En attendant peut-être que le présent devienne un passé riche en enseignements...

 

 

Florian HOUDART

http://www.ombreflets.com/auteur-florian-houdart-110.html

www.facebook.com/people/Florian-Houdart/1384734528 

 

Publié sur le blog Passion créatrice le 19/09... 

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ELLE, LA CARABOSSE ET L'AMAZONE... Un extrait du recueil "Un, Deux, Trois,Soleil"

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Visuel Auteur - PDNAElle, la Carabosse et l’Amazone

 (Extrait du recueil Un, Deux, Trois, SOLEIL !- Editions Chloé des Lys, 2010)

 

 

Il a passé le seuil, Elle ne se retournera pas.


Comme chaque soir, il ne repousse pas la porte, il la claque.


Il l’agace.


Arc-boutée près de la cheminée, Elle décape la pierre grise, à jets d’acide aussi corrosif que son  humeur de fin d’après midi.


Elle feint d’ignorer sa présence et  garde le dos obstinément tourné. Les cheveux en bataille, poissés par la suie abondante qui tombe du conduit, Elle se sent  secrètement ravie de l’embarras produit.


            C’est un jour où « Elle est en dedans », mi- lasse, mi-révoltée, fatiguée, cherchant prétexte à se lamenter, et rejetant sans appel tout ce qui rendrait légères ses pensées. L’humeur guerrière d’une Amazone.

 

  « C’est moi – dit-il timidement-, je suis rentré de bonne heure… ».


            Une sorcière Carabosse sommeille, planquée sous l’amour de la femme comme un paquet de poussières noires, caché sous un tapis. Réveillée par l’humeur de son hôte, Carabosse s’enhardit et crache ses baves  d’amertume à l’oreille de la femme « Et alors quoi ? Hep ! Tu m’écoutes ? Ne te laisse pas faire. Qu’est ce qu’il croit ? Qu’il s’agit d’un exploit ? Il est rentré de bonne heure, et alors ? C’est un cadeau qu’il te fait là ? Pour un peu, il va te falloir le remercier, Lui, et pourquoi pas Dieu, Allah, Bouddha !  ».

 

            Elle frotte de plus belle la pierre réfractaire à ses efforts, s’acharnant à décider qu’elle doit être récurée ; ses doigts ripent à l’intérieur des gants trop grands et Carabosse se fait véhémente : elle glousse sournoisement et lui prédit l’état dans lequel vont se retrouver ses mains de femme, d’ordinaire douces et blanches.123soleil


            Un boulet de dynamite sarcastique s’engage dans sa trachée : elle est fin prête à ouvrir les hostilités ; les mots désobligeants et les reproches virulents piétinent impatiemment, comme les sabots des chevaux qu’on retient, contraints et fébriles, juste avant que se lève la barrière du champ de course.

 

            Elle l’entend qui se glisse quelques mètres derrière elle, penaud, dérouté par l’accueil dont il ne sait pas encore s’il vient de l’antarctique glacé ou du ventre sulfureux de l’Etna. Ses pas sont mesurés, hésitants, martelés par des chaussures qu’il n’ôtera qu’après avoir circulé dans toute la maison, inconscient des traînées de boues répandues sur le carrelage qu’Elle a, « encore », ciré. Il circulera chez eux comme dans un hall de gare dont il ne nettoie jamais les sols.  Il l’horripile. Humeur assassine.

 

            Il ne bouge plus, il attend, réalisant tout à coup que c’est pour Elle un jour où Elle est « en dedans ». Ses idées à lui se bousculent, tentent d’articuler un raisonnement pour s’excuser des méfaits qu’il ignore et qui ont transformé sa femme en cette Amazone prête à lui découdre les tripes. La tension crépite du sol au plafond. Les chiens renoncent à la danse d’accueil réservée chaque soir à leur maître et filent s’aplatir derrière les fauteuils. Le chat a l’échine arrondie, il guette une sortie.

 

            Elle se retourne enfin, se redresse, prête à tirer le premier boulet, quand ses yeux rencontrent les siens. Il a toujours le regard doux, vulnérable, de l’enfant qu’il était. Elle regarde ses mains aux doigts nerveux, qui s’étreignent à défaut de savoir comment se comporter. Il sourit. Elle envoie Carabosse valdinguer dans les douves, désarme l’Amazone. Le conflit est terminé, elle est sortie « du dedans », Elle lui rend son sourire.

 

            « Je t’ai acheté une fleur », dit-il en lui tendant une belle verrine où s’épanouit quelque chose. Elle chausse ses lunettes de myope. Elle n’en a pas besoin, c’est juste pour gagner du temps. De tout petits piments rouges, turgescents, se dressent au milieu d’un fouillis de feuilles vert foncé.


« Ce sont des piments, tu n’aimes pas les roses… ». Elle rit.


C’est vrai, elle n’aime pas les roses. Il n’a pas oublié. Après tant et tant d’années, elle s’est encore trompée : il n’avait pas cessé de la regarder.

 

 

JOSY MALET-PRAUD

WWW.LASCAVIA.COM

 

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"Une belle époque" : premier chapitre du roman de Kate Milie...

Publié le par aloys.over-blog.com

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Chapitre 1

 

 

Bienvenue dans le salon des Fous des Mots

 

 

 

« Chers poètes de la nuit, ce soir, conversation consacrée à Gustav Klimt. Je suis votre hôtesse et la grande prêtresse de ce salon, mon nom : Icône »

 

 

Jack a rejoint la conversation

 

 

Icône : Bonsoir Jack, je suis bien contente que tu sois de retour. Comment vas-tu ?

 

Jack : Bonsoir ma beauté, je suis rentré de voyage ce matin, tu vois, à peine là, déjà connecté. Quoi de neuf dans le salon ?

 

Icône : J’ai lancé, il y a quelques jours, une soirée « Gustav Klimt ». Je suis certaine que tu aimes ce merveilleux peintre.

 

Jack : Au risque de te décevoir, je ne suis pas très connaisseur. C'est toi, qui enchantes tant mes soirées que je veux découvrir.

 

Icône : Grand amoureux devant l'éternel, Jack ?

 

Jack : Oui, mais tombé dans la marmite de l'incertitude quand j'étais tout petit.

 

Icône : Jamais sûr de tes sentiments ?

 

Jack : La vie est si courte… Icône, dis-moi qui tu es et comment tu es.

 

Icône : Ce soir, cher Jack, la soirée est consacrée à Klimt et aux femmes qu'il a immortalisées.

 

Jack : Tout ce que tu veux… Dis… tu n’as pas une photo à m’envoyer ?

 

Chevalier noir a rejoint la conversation

 

Icône : Haha, je suis une gorgone déguisée, ma mémoire est rutilante et ce soir, elle se grisera aux réminiscences de ce que j'appelle «la folie dorée ». Bonsoir Chevalier noir !

 

Chevalier noir : Mes salutations, ma chère Icône. Toi, une gorgone, comment est-ce possible ?

 

Jack : Comment définis-tu la femme selon Klimt, Icône ?

 

Icône : Une belle intemporelle portant en elle des rêves incandescents.

 

Chevalier noir : Ah ! Je constate avec plaisir que la conversation s’annonce aussi endiablée que celle d’hier.

 

Icône : Mes chers amis du web, ce salon des «Fous des Mots» nous donne rendez-vous avec le plus profond de nous-mêmes. Vous ne pouvez pas savoir avec quelle intensité je vis ces instants !

 

Jack : Ma chérie, pourquoi tu ne me réponds pas ?

 

Icône : Ne me dis pas, Jack, que tu ne sais pas qui est Klimt ?

 

Jack : J’ai un vague souvenir d'une rousse aux grosses cuisses.

 

Icône : Danaé.

 

Chevalier noir : Klimt est un extraordinaire peintre de la Belle Epoque. Avec passion, il a représenté les dames et les forces d’Eros. Je ne vous dis pas le scandale ! La bourgeoisie conservatrice n’a rien compris à son oeuvre. Mais lui, imperturbable, n’a eu cesse de tourner le dos à ses détracteurs.

 

Icône : La Belle Epoque est une période que j'adore.  Les gens vivaient intensément, allaient de l’avant, croyaient en l’avenir, tout paraissait possible.

 

Jack : Chère Icône, plus je te croise dans ce salon, plus je te trouve fascinante.

 

Valmont a rejoint la conversation

 

Icône : Oh un nouvel invité ! Monsieur Valmont, soyez le bienvenu. C’est la première fois que nous nous croisons, il me semble ?

 

Valmont : Oui, en effet, mes hommages du soir, Madame.

 

Icône : Que nous vaut le plaisir de votre présence ?

 

Valmont : J’errais de salles de conversation en salles de conversation toutes plus insipides les unes que les autres. J’ai vu l’intitulé de votre salon et me suis dit : « Allons voir ». Permettez-moi de me joindre à vous ?

 

Icône : Quiconque est prêt à dialoguer de manière courtoise est le bienvenu dans mon salon. Nous nous réunissons régulièrement, et discutons poésie, littérature, peinture. Nous sommes actuellement dans une période « Gustav Klimt ».

 

Valmont : Quelle excellente initiative ! Klimt n'est peut-être pas mon sujet de prédilection, mais peu importe, je suis trop heureux de vous rencontrer. Une fois intégré, si la chose vous agrée, chère Icône, je me porterai candidat pour un sujet plus XVIIIe siècle.

 

Icône : En fait, cher Valmont, nous sommes des amoureux du XIXe siècle, de la fin du XIXe siècle plus précisément. Ceci dit, toute proposition des participants est la bienvenue, alors pourquoi pas une petite entorse et un saut vers votre époque. Mais ce soir « soirée Klimt » et les rêves des belles aux visages renversés.

 

Valmont : Les échanges auxquels vous vous livrez me semblent bien attrayants, je suis partant pour l’aventure.

 

Jack : Hé… Je me permets de dire que je ne suis pas vraiment amoureux du XIXe siècle, je suis amoureux d'Icône, ce qui explique ma présence si assidue dans ce salon.

 

Chevalier noir : Nous sommes tous amoureux d'Icône. Et moi, je suis aussi un grand passionné du XIXe siècle.

 

Clea a rejoint la conversation

 

Icône : Oh quelle chance, Clea est là. Salut toi, comment vas-tu ?

 

Jack : Yeah, ma Clea est là.

 

Chevalier noir : Bonjour Clea, en forme ?

 

Clea : Bonsoir les petits loups ! Je vais très bien et suis ravie de vous rejoindre.

 

Icône : Clea, je te présente Valmont, un nouveau participant. Valmont, Clea est ma grande amie virtuelle.

 

Valmont : Enchanté, quelle est l’origine de ce charmant pseudonyme ?

 

Clea : Oh il n’y a pas de quoi se faire une prise de tête avec le choix de mon pseu. Quand j’ai découvert ce salon, je relisais la « Chartreuse de Parme ». J’ai juste ôté le « li » de Clélia Conti. Vous, votre pseu est on ne peut plus suggestif…

 

Jack : Clea recherche un amoureux sur le net. Elle nous l'a confié hier soir.

 

Clea : On est tous en recherche d'amour, non ?

 

Icône : Bien, si nous reprenions le fil de notre conversation. Jack, tu es trop indiscipliné.

 

Clea : Oh les petits loups, ce qu’on s’est follement amusés la nuit passée ! Vous savez, après vous avoir quittés, je n’ai pas pu dormir, j’ai continué à faire des phrases dans mon lit !

 

Chevalier noir : Tu étais, en effet, particulièrement inspirée…

 

Clea : J'étais, heu… en effet, très en forme… Je dois vous avouer, Valmont, que j'avais bu trois petits verres de vin blanc et j'ai mis le salon à mes pieds en me faisant passer pour la Nuda Veritas que Klimt a peinte en 1899. Vous verrez, multiplier nos identités est très amusant.

 

Valmont : Multiplier nos identités ? Mais où va donc nous conduire le net ?

 

Chevalier noir : Il nous conduira là où nous déciderons qu’il nous conduise et nulle part ailleurs.

 

Clea : A voir, à voir…

 

Icône : Clea, j’ai oublié de te dire que notre nouvel ami n’aime pas le XIXe siècle. Klimt est mort en 1918, cela vous fait dix-huit années en-dehors du siècle, Valmont.

 

Valmont : C'est pire ! Je le répète, je ne m’intéresse qu’au XVIIIe, mais je sens que je vais bien m’amuser avec vous.

 

Icône : Mes amis, revenons à Klimt, de quoi allons-nous parler ce soir ?

 

 

 

Kate Milie 

http://kate-milie.skynetblogs.be/

 

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Emilie DECAMP : "24 heures pour la fin d'un monde ?"... Extrait

Publié le par aloys.over-blog.com

site-1-.jpg« Il se tient dans l’ombre du couloir. Mais malgré cela, je peux voir la veine de son cou palpiter de rage. Ses sourcils se froncent et ses poings se serrent. Mon cœur aussi, j’ai peur. Je tremble. Il est comme une bombe à retardement, mais je ne peux pas voir le temps défiler ni savoir à quel moment il va exploser. Je suis stoïque face à lui et je sens les larmes prêtent à jaillir. Elles ont l’habitude et se tiennent prêtes. C’est triste. C’est lamentable. J’ai l’impression que cela fait une éternité qu’on se fixe. J’ai envie de baisser les yeux, mais je n’ose pas. Toujours garder son ennemi à l’œil. J’entends son souffle rauque, entrecoupé. Il a du mal à respirer avec la colère qui s’engouffre en lui. Pitié, qu’il s’étouffe avant de m’atteindre.


Il avance pas à pas. Que fait-il ? C’est un non-sens. Sa démarche ne colle pas à son humeur. Il devrait se précipiter et étaler sa rage. Mais que ça passe vite. Au lieu de ça, il fait durer en longueur comme s’il avait compris que c’était la meilleure façon de me torturer.


Il se penche en avant. Son visage est juste en face du mien et je vois ses lèvres frémir, un rictus s’inscrire sur son visage et un sinistre « Toi… », tremblant et haineux, sortir de sa bouche.


Le reste sembla se passer au ralenti. J’ai vu sa main qui se levait et s’abaissait lentement mais violement sur ma face de gamine. Je l’ai vu retirer sa ceinture et la claquer sur mon dos avant de réfléchir et de la retourner. Avec la boucle, c’est plus marrant. Et elle s’enfonça dans mon dos. J’ai vu des gouttes de sang perler sur le sol. J’ai vu sa main se relever et tomber de toutes ses forces sur ma tête. Après, je ne me suis plus relevée. Je ne voyais plus rien avec les larmes. J’avais tellement mal, tellement mal,…


Qu’ai-je fait pour qu’il ne m’aime pas ? »

 

Elle était une victime, mais s’en rendait-elle seulement compte ?


Elle alla devant le miroir, se retourna afin de voir le reflet de son dos et souleva son t-shirt jaunâtre. La trace de la boucle était encore visible comme pour montrer que jamais elle ne pourrait oublier cette journée, celles qui ont suivies et celles qui ont précédées.


Encore aujourd’hui, l’éternelle question tourne dans sa tête. Qu’avait-elle fait pour qu’il la haïsse à ce point ? Surement une chose horrible. Une larme perla sur sa joue.


Elle tourna un cahier entre ses doigts. Tous les textes qu’elle avait écrits étaient dedans. Il était vert avec une reliure noire. Sur la couverture était dessinée une maison. Une grande maison entourée d’une clôture, avec une cheminée d’où sortait de la fumée. Devant se tenaient quatre personnes. Deux grandes personnes, un homme et une femme, se tenaient la main. Un grand sourire s’étirait de part et d’autre de leur visage. A droite, un peu éloigné, se tenait un garçon qui avait l’air assez basé. Enfin, dans les bras de l’homme, une petite fille. Au-dessus d’eux, une multitude de cœurs. La famille parfaite. Sa famille idéale. Celle qu’elle n’aurait jamais.

 

 

EMILIE DECAMP

www.emiliedecamp.com

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Pierre Rive se présente... et nous propose un extrait de son livre "Ville"

Publié le par aloys.over-blog.com

pierreriveAuteur français né en 1960 à ST Nazaire en Loire-Atlantique (FR). Il vit actuellement à Nantes. Il s’intéresse de bonne heure à la littérature et il a écrit déjà des textes dès l’adolescence.

 

Il revient réellement à la plume dans les années 94 et commence à publier ses écritures dans les revues littéraires à partir de 2000. De nombreuses publications dans celles-ci pendant dix années.

 

Les textes poétiques qui ont pris naissance entre 1994 et 2004 ont été réunis dans les deux volumes intitulés « Ecriture vol 1 et vol 2 » aux éditions Chloé des Lys en Belgique (parutions 2006).

 

Puis viendront d’autres ouvrages chez ce même éditeur. Le livre « Parcs » qui s’alterne de nouvelles et d’images poétiques (souvenirs et réflexions d’un homme qui marche à dans les parcs) parution en 2007.

 

Le livre« Mélange » ouvrage constitué de sketches et de proses burlesques (parution 2008). Toujours dans la même veine de ce dernier «  Eternelle Mythologie » dont la composition se rapproche du théâtre, pamphlet sur les systèmes de vie de notre société sur fond de guerre de Troie, en langage argotique français (parution 2009).


Enfin un sixième ouvrage intitulé « Ville » dont la facture reste beaucoup plus sobre. (Parution 2010)

 

Son travail en écriture libre est basé sur l’image, le contraste, la réflexion, la critique sur notre civilisation, le burlesque…

 

  http://www.pierre.rive.cowblog.fr

 

 

Un court extrait du livre "Ville"

Prélude

 

Ecrire enfin ! Se laisser bercer par les vagues de l’encre;  les ourlets des flux sur le sable des lettres. Non, je n’ai rien oublié de ta soif, femme oiseau qui me picorait le cuir chevelu quand la nuit avait mangé depuis longtemps les lumières crépusculaires. Et, combien de fois tes ailes déployées sur mon front ? Et, combien de fois tes ergots labourant une terre lunaire ?

 

Ecrire enfin ! Ne plus entendre les doigts mélancoliques de la pluie sur les vitres, ni le vent humide sur les fleurs flétries, ni la sueur des voitures sur l’asphalte. Simplement les ourlets des flux sur le sable des lettres. Et pourtant, il y aura toujours l’enfer et le paradis, semblable à une statue aux courbes voluptueuses le ventre troué d’azurs et d’excavations profondes. Certainement parce que nous vivons dans un monde agressif, avec de temps en temps le geste du recul.

 

Mais, écrire enfin… Pour le plaisir des phrases… aussi.

 

 

 

Pierre Rive

http://pierre.rive.cowblog.fr/

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