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160 articles avec concours

Texte n°3 pour le concours "si l'hiver m'était conté"

Publié le par christine brunet /aloys

DONNER, C'EST DONNER

 

Jean était pauvre, tellement pauvre que la fente de sa tirelire était recouverte de toiles d'araignées poussiéreuses. Jadis, c'était un gars qui plaisait aux filles et aux fermiers du coin. Il était fort comme un chêne et avait la main à tout, disait-on au village. Il était capable de porter un porc de plus de cent kilos et même de soulever une charrette pendant que son propriétaire réparait une roue. Puis, il y avait eu l'accident. Il était tombé en réparant le toit d'une grange. Depuis lors, il boitait et se montrait nettement moins fringuant. Il continuait pourtant à faire des petits boulots à gauche et à droite ce qui lui permettait de survivre tant bien que mal. Parfois, il aidait un vieux ou un enfant sans rien en attendre en retour.

 

Noël approchait et dans la petite maison de Jean, le cellier était quasiment vide. Comment passer un réveillon digne de ce nom avec quelques carottes, des pommes de terre, deux ou trois oignons et des noix ? Alors Jean réfléchit à quels services il pourrait proposer pour remplir sa bourse et son garde-manger. Il réfléchit, réfléchit et eut l'idée de bricoler des montages floraux pour les vendre au marché.

 

Pour cela, il lui fallait des branchages de sapin, du houx, des bouts de ruban, de la ficelle. Il collecta tout cela chez des gens qui le connaissaient bien et l'embauchaient régulièrement pour de menus travaux. Puis, il se mit à l'ouvrage…

 

Le jour du marché, il transporta dans sa vieille brouette tous ses montages jusqu'à la place de l'église où il s'installa et attendit les acheteurs.

 

"Après tout, c'est mon sapin et mon houx, je ne te payerai donc point" dit le Firmin, un riche paysan des environs venu acheter un joli montage.

 

"Ce n'est pas ton sapin, c'est le mien. Regarde comme les aiguilles sont bleutées. Jean a travaillé. Tout travail mérite salaire. Paie-le !", répliqua Mariette qui assistait à la scène.

 

Pendant ce temps-là, Jean commençait d'un geste lent à défaire le montage choisi par Firmin pour lui rendre son houx et son sapin. Il faisait cela sous le regard d'un groupe de personnes qui avaient été attirées par la grosse voix de Firmin et celle si aiguë de Mariette.

 

Du groupe s'élevèrent d'autres "paie-le !" Puis le silence se fit. Firmin et Mariette avaient le visage empourpré. Jules, le maire, qui de loin avait assisté à la scène, s'approcha. Il prit une petite branche de houx et une autre de sapin, et les tendit à Firmin. "Voilà ce que tu demandais, je crois. Décore ta maison !"

 

Firmin s'en alla en maugréant. Chacun avait un avis à donner mais plus personne n'osa s'y risquer.

 

Tous les montages de Jean lui rapportèrent un peu d'argent avec lequel il put s'offrir quelques douceurs pour fêter Noël.

 

 

 

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Texte n°2 concours "si l'hiver m'était conté"

Publié le par christine brunet /aloys

IL NEIGE SUR LE PAYS…

 

Qu'est-ce qu'il lui a pris, ce fichu anticyclone des Açores? Mais qu'est-ce qu'il lui a pris ?

 

Cela faisait quelques semaines que j'étais né là haut, de la rencontre de vapeur d'eau et du vent et je m'y plaisais bien. Transporté au gré des courants aériens, je me prenais pour une minuscule montgolfière et je voguais.

 

J'avais ainsi traversé l'océan, quittant mon Canada natal, pour doucement me diriger vers l'est.

 

C'est en arrivant presque en Europe qu'il nous a surpris mes frères et moi, ce fichu anticyclone. Là, en quelques heures, il nous en a fait voir du pays ! C'est qu'à chaque passage de frontière, on parlait de nous. Et suivant les spécialistes, nous étions tour-à-tour, vague de froid, blizzard (vous avez dit blizzard ?), nuages d'altitudes ou encore courant du Labrador ! Vous savez où c'est, vous, le Labrador ? A part la rue où Tintin habite au numéro 26, personne ne sait ça, sauf les météorologues !

 

Bref on nous traitait de tous les noms, sans même nous connaître !

 

Dans ma famille, nous sommes pacifiques et nous ignorons les injures et les disputes. Nous avons donc continué notre ronde autour de la Belgique, petit pays qui, après avoir été pendant des siècles le champ de bataille de l'Europe, était devenu la cible de tous les mauvais temps qui passaient à proximité.

 

Certains d'entre nous sont tombés sur une région où on parlait français, comme au Canada, mais avec un accent… Là où d'autres sont arrivés, c'était une langue inconnue mais les enfants ont eu l'air de nous apprécier. Mais le plus gros de notre troupe s'est retrouvé au-dessus d'une jolie ville qui portait deux noms, Bruxelles et Brussel !

 

Drôle de ville où de superbes bâtiments anciens voisinent avec des taudis. Où on laisse des maisons tomber en ruine, juste à côté d'un gros truc avec neuf grosses boules et qui ressemble à un gros cristal. Là, on s'est amusé à virevolter tout autour en passant de plus en plus vite près des gens qui nous regardaient.

 

Puis, je ne sais plus lequel d'entre nous a décidé de remonter un peu et d'aller voir plus loin.

 

On est tous parti vers le sud et on a décidé de s'arrêter définitivement dans de jolis jardins entre des maisons.

 

C'est là qu'il m'a trouvé, sur la terrasse de sa cuisine. Il était sorti pour mettre une bouteille de champagne au frais et c'est probablement ce qui nous a tous attirés !

 

Il m'a écouté longuement… Je lui ai raconté notre histoire, il m'a un peu parlé de son pays, de ses habitants, de Tintin et Milou puis il est rentré au chaud. Je l'ai vu s'asseoir face à une machine avec plein de petits boutons avec des lettres et un écran. Il m'a regardé une dernière fois à travers la vitre et a commencé à déplacer ses doigts. Pendant ce temps-là, je suis devenu comme une vulgaire goutte d'eau, moi le flocon de neige du Canada.

 

 

 

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Texte n°1 pour le concours "si l'hiver m'était conté"

Publié le par christine brunet /aloys

Une nuit de janvier…

 

L’angélus résonne. Coline, silencieuse comme une matinée d’hiver…

L’église de village, de doux nuages sont là. Blancs. Roses.

Une vie de femme, d’épouse, de mère trace son ébauche au rythme du labeur, de la force et de la bonté. La vie s’écoule sereine et paisible dans l’odeur de la terre qui monte après la pluie. Coline éveillée près de l’enfant qui dort. La douceur du silence et le noir de la nuit. C’est l’histoire d’un amour pour les siens. C’est le chemin de forêt qui se perd dans la brume. C’est le ruisseau d’argent sur la buée d’un miroir. C’est un rêve d’hiver où les grands feux s’allument. C’est la source d’eau vive au fond de nos mémoires. C’est le vent qui se lève et les branches qui ondulent. C’est quelques grains de pollen au cœur d’un bouton d’or. C’est la chanson des roseaux dans la brume d’un matin. C’est un enfant qui sourit dans un livre d’images. C’est les oiseaux du ciel à portée de nos mains. L’odeur de la terre qui monte après la pluie. Coline éveillée près de l’enfant qui dort. La douceur du silence et le noir de la nuit. C’est l’histoire d’un amour pour les siens. Dans sa grande maison de pierres, immobile sur le pas de la porte, Coline scrute l’horizon.

Enhardie par l’hiver qui se veut clément, elle enfile son gilet par-dessus son tablier et entre dans l’enclos aux coquelicots.

C’est une fin de chemin, presqu’une fin de vie. Oh ! Elle a eu une vie riche bien remplie Coline. Elle sent qu’elle va bientôt s’interrompre. Alors, elle remue ses souvenirs. Les yeux grands ouverts. Ouverts sur un monde qui lui a tant apporté. Tant donné, tant repris aussi. Léo qui a su être au fil des ans, son fidèle compagnon de tous les instants, rythmant avec elle les saisons de la vie. Brusquement malade, si tôt disparu. Chagrin. Elle continue, la vie, en emportant dans son ombre, ses sœurs et frères tant aimés. Et Coline au milieu de ses fleurs, console ceux qui pleurent et fleurit ceux qui meurent. Trop de morts terribles l’entourent. Et la maladie la frappe à son tour. Elle est déjà hors du monde, hors du temps. Une courte promenade dans l’hiver naissant et elle part.

Un murmure dans le vent. Une nuit de janvier, Coline se glisse dans l’invisible. Nous croyons que la mort est une absence, elle est une présence secrète. Nous croyons que la mort crée une infinie distance. Elle la supprime, cette distance. Que de liens elle renoue. Que de barrières elle brise. Que de murs elle fait crouler. Que de brouillard elle dissipe. Aujourd’hui, la terre du village la recueille, reflet de sa douceur.

 

Durant l’hiver, toutes les fleurs de demain sont dans la semence d’aujourd’hui.

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Texte n°6 concours nouvelles fantastiques

Publié le par christine brunet /aloys

LE CHEVAL EN GRANIT

 

Quand j'entre avec Damien, mon neveu, dans la galerie 'Kaléidoscope', je suis accueillie par Gabriel qui y expose en compagnie d'autres jeunes artistes et par la propriétaire, Virginie Masson. Tous deux sont d'anciens condisciples du lycée.

 

Il fait chaud, le conditionnement d'air est en panne et Virginie a laissé la porte extérieure ouverte. Malgré la touffeur, Damien se met presque aussitôt à courir dans tous les sens comme s'il s'était trouvé dans un jardin ou un hall de sport. Puis, il papillonne, allant d'une sculpture à l'autre, d'une installation à l'autre, s'arrêtant devant les peintures abstraites ou les tableaux naïfs qui sont accrochés aux cimaises. Damien se comporte facilement comme s'il était en terrain conquis. C'est un des effets pervers de l'éducation laxiste que lui prodiguent ma sœur et mon beau-frère. Cet enfant, âgé de cinq ans, qui a été attendu près de dix ans, est véritablement un enfant-roi dont les parents excusent toutes les impolitesses et extravagances, et croient tous les mensonges.

 

D'abord, alors qu'il s'agrippe au cou d'une imposante oie en marbre, je regrette d'avoir accepté d'en assurer la garde. Toute tremblante, je bredouille à maintes reprises : "Fais attention, mon grand !"

 

Régulièrement, je jette un coup d'œil vers lui… Il ne touche qu'aux sculptures et cela me rassure à moitié. Aucun incident ne survient. Au bout d'un moment, je me détends enfin. J'en oublie presque la présence de mon neveu.

 

Je bavarde avec Gabriel et Virginie, lorsque le calme est troublé par un cri : "Il m'a mordu, il m'a mordu !" Damien est juste à côté d'un énorme chien en granit. Il tend l'index avant de se précipiter vers moi pour me le montrer. J'examine le doigt et ne remarque aucune rougeur, aucune griffure, aucune entaille. Rien. Je pose un baiser sur l'endroit désigné mais mon petit rituel reste sans effet ! "Tante Nanou, j'ai mal, j'ai mal… Le chien, il m'a mordu." Virginie à son tour s'intéresse à l'enfant, son verdict est clair : "Voyons, mon petit poussin, c'est de la pierre. C'est dur. Ce n'est pas doux comme un vrai chien. Viens avec moi, je vais te donner un bloc de feuilles et des marqueurs. Tu dessineras pendant que nous parlons." Virginie entraîne Damien qui continue à gémir : "J'ai mal… Le chien, il m'a mordu."

 

Damien reste assis quelques minutes au bureau de Virginie au fond de la grande pièce. Il dresse son index vers le plafond et je l'entends qui continue à pleurnicher. Gabriel, probablement agacé par ces sanglots qui n'ont rien à voir, me semble-t-il, avec un vrai chagrin ou une vraie douleur, décide lui aussi d'intervenir. L'air goguenard, il fait un clin d'œil et annonce : "Je vous quitte un instant, mes jolies. Mon père est médecin et ma mère infirmière, je dois avoir les compétences pour poser un diagnostic et s'il le faut guérir une blessure imaginaire. Je vais examiner ce fameux doigt !"

 

Je vois Gabriel se pencher sur l'enfant, je l'entends prononcer une formule dite magique, puis il revient vers nous, un large sourire aux lèvres. "Évidemment, il n'y a rien. C'est une lubie de gosse."

 

Damien s'est levé, il retourne avec colère près du chien. Il a les joues rouges, il crie. Il frappe la sculpture, il lui donne des coups de pied. Dérisoires réactions d'agacement d'un gamin gâté ! Que pourraient des petits pieds et des petites mains contre la pierre. Le voyant faire, je crie pourtant : "Damien arrête ! Calme-toi, tu risques de te blesser !" et Virginie, les joues en feu, va lui donner une gifle avant de le secouer, de le prendre par le bras et de le ramener de force au bureau. Au passage, elle inspecte sa sculpture. Rassurée, elle nous entraîne voir une installation composée de moulages de doigts en plâtre. Comme nous passons près du chien, je ne peux m'empêcher d'y jeter un coup d'œil. Stupéfaite, je remarque que quelques empreintes de pieds d'enfant sont nettement visibles sur le pelage de l'animal. Je hurle, un de ces hurlements pareils à ceux que provoque chez moi la présence d'une souris ou d'un rat. Et ce hurlement produit un effet immédiat sur Virginie qui examine de nouveau la sculpture et s'écrie aussitôt : "Oh ! Ce n'est pas possible ! Un tel chef d'œuvre de Morador. Un tel prix !" Elle caresse le granit : "Merde alors ! Tout à l'heure, je n'ai rien vu. Ce sale gosse n'a quand même une force de titan ? Et en plus, on sent bien les marques."

 

Je murmure : "Ce doit être une coïncidence. Il devait y avoir un défaut avant."

 

"Oui, c'est impossible qu'un gamin abîme du granit !" s'exclame Gabriel.

 

Je reprends : "Damien. Va t'asseoir au bureau et n'en bouge plus. On en reparlera avec tes parents, crois-moi ! Ils vont sûrement apprécier !"

 

Pendant ce temps, Virginie court chercher une petite brosse dans son arrière-boutique. Elle frotte énergiquement. Misérables poils de sanglier contre du granit ! Les marques restent ce qu'elles étaient. "Merde, merde, et merde. Il faudra bien que les parents me dédommagent !" hurle-t-elle.

 

Maintenant, Virginie, d'un pas rapide, regagne son cagibi en maugréant : "Je vais chercher une éponge !" Le fil de notre conversation est rompu. L'attention de Virginie n'arrive plus à se fixer sur autre chose que sur le désastre constaté. Gabriel n'a plus l'envie de détailler ses petites peintures naïves. Je n'ai plus l'esprit à l'écoute de mes amis. C'est alors que je pose le regard sur les flancs du chien. Plus aucune trace de pied n'y est visible ! Plus aucun stigmate de l'incident. Plus rien… Nickel !

 

"Regardez, les traces sont parties. C'est ce qu'on appelle la suggestibilité. C'est sûr, nous avons été victimes d'une illusion après avoir vu Damien qui frappait la sculpture. Encore un mystère de l'âme et du cerveau humain." Virginie s'approche avec son éponge à la main, rit à son tour : "J'ai une bonne assurance, un bon avocat mais j'aime mieux ça…"

 

Nous continuons notre conversation en parcourant la galerie. Damien reste installé au bureau. Virginie nous offre un café, elle dispose les tasses, les sachets de lait en poudre et de sucre sur le plateau. Damien en profite pour s'éloigner. En sirotant le breuvage, nous commentons l'incident, nous parlons de la fragilité de nos expériences sensorielles. Damien, quant à lui, sort une petite voiture de sa poche et la fait rouler sur le parquet en émettant des 'vroum, vroum, vroum' bien sonores et irritants.

 

"Damien, cesse de faire tout ce bruit, on ne s'entend plus, ici !"

 

Le gamin obéit et va s'asseoir plus loin, sur le pas de la porte. Il reste là, sans bouger, à observer le va-et-vient des voitures dans la rue et des piétons sur le trottoir.

 

Un quart d'heure plus tard, nous sentons un fort souffle de vent et entendons une sorte d'hennissement venant de l'entrée de la galerie. Immédiatement, j'appelle Damien mais il ne répond pas. Je regarde en direction de la sortie et m'aperçois qu'il n'est plus là où il se trouvait. Mon cœur bat très vite. Je crie : "Damien, Damien, cesse de te cacher… Damien ! Petit diable !" Virginie regarde elle aussi… Elle retrouve sa voix et hurle : "Mon Morador, mon Morador. Au voleur ! On a volé le cheval de Morador… Saloperie d'alarme qui n'a pas fonctionné. Quelle arnaque ces antivols !"

 

Je cours vers la rue. Il y a un attroupement sur le parking voisin. Tous les yeux des badauds sont tournés vers le ciel où un drôle d'animal chevauché par un gamin avance lentement pareil à un gros nuage.

 

Je crois entendre "hue, hue,…" tandis que la bête gagne peu à peu de l'altitude. C'est semblable à un rêve. À côté de moi, Virginie désigne l'azur de l'index et Gabriel profère un chapelet de jurons.

 

Tout ceci, c'est l'histoire de Damien, un enfant turbulent qui s'en est allé un après-midi de juillet et de la fugue d'un cheval en granit, œuvre magnifique d'un jeune sculpteur plein de promesse. Tout ceci marque la fin d'une amitié de vingt ans et le début d'une querelle familiale qui n'est pas prête de se terminer.

 

Tout ceci, c'est l'histoire d'un vol que la compagnie d'assurance refuse de dédommager et d'un système d'alarme sophistiqué qui n'a pas fonctionné.

 

Tout ceci, c'est l'histoire de Morador, un artiste qui mettait tellement de vie dans ses œuvres, qu'il ne pouvait en contrôler l'évolution et d'une enquête inaboutie menée par des hommes trop hermétiques à ce que la raison ne saisit pas.

 

Tout ceci, c'est surtout l'histoire de la disparition de mon neveu, un gosse gâté face auquel mon autorité était si ridicule… 

Publié dans concours

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Texte n°5 concours SF

Publié le par christine brunet /aloys

LA PORTE DU JARDIN

 

En quelques mois, ma vie a été bouleversée. Tout d'abord, la marraine de mon mari Christophe lui a offert son joli manoir entouré d'un domaine arboré situé à l'entrée de la ville. Nous y avons emménagé assez rapidement car nous avions trouvé une personne intéressée par la location de notre appartement, idéalement situé au cœur de la cité. Nous étions à peine installés que Christophe a gagné au loto, un lot de rang un, une somme colossale !

 

Fini pour lui de trimer à la banque, fini pour moi de travailler à temps plein. Si j'ai souhaité garder un travail à mi-temps, c'est parce que ça me plaisait et que l'ambiance à l'école était vraiment chouette.

 

Christophe a fait réaliser quelques aménagements et restaurations dans le manoir et s'est découvert une mission de mécène. Il a fait appel à Lionel Bause, un jeune artiste plein de promesses, pour remplacer les portes du rez-de-chaussée et agrémenter le domaine de quelques sculptures.

 

Aujourd'hui, les portes de Lionel, en bois et bronze, ont remplacé les vieilles portes en bois peint. Aujourd'hui, Lionel vient de placer à la limite entre le jardin d'agrément et le petit bois, une magnifique sculpture en forme de porte posée sur un socle constitué d'une plaque en bronze de quatre centimètres d'épaisseur. L'œuvre s'appelle simplement 'l'ouverture sur le paradis'.

 

De la fenêtre de notre chambre à coucher, au premier étage, je peux admirer cette œuvre grandiose. Quand l'architecte de jardin aura, lui aussi, apporté sa patte, je suis certaine que tout cela sera merveilleux…

 

Aujourd'hui, je ne travaille pas et je rêve en regardant cette porte dont le nom évoque pour moi tant de choses. J'imagine une danseuse étoile évoluant là sous mes yeux, à cet endroit précis qui sépare le jardin à l'anglaise de la végétation sauvage. Si je faisais part de ma pensée à Christophe, il aurait probablement l'idée de faire appel à une école de danse pour jouer un spectacle dans le jardin. Comme je déteste tout ce qui risque peu ou prou de bouleverser ma vie, je ne lui en dirai donc rien.

 

Au bout de quelques mois, j'ai déjà la nostalgie du temps où nous occupions notre appartement que j'entretenais seule, où je bavardais avec des voisins quand je les rencontrais dans l'ascenseur, sur le marché ou en rue. C'était le temps des liens sociaux riches et variés, de la simplicité, de l'activité débordante, des commerces de proximité.

 

En fin d'après-midi, je vois Christophe, en tenue de jogging, qui contourne la porte sculptée et s'enfonce dans la végétation où, bientôt, il disparaît de ma vue. Une heure plus tard, il me vante la beauté de ce petit bois.

 

Le lendemain, en rentrant de l'école, je marche jusqu'à la porte. Je l'examine. J'analyse la finesse de chaque relief, des animaux sauvages et de la végétation tropicale luxuriante qui y sont représentés. Plutôt que de la contourner comme je l'ai vu faire par mon époux, son frère, mes neveux ou le jardinier, je me suis avancée droit devant elle pour l'admirer de très près. Je me penche, je trébuche contre le socle et pour éviter de tomber, je pose les mains à plat sur un panneau sculpté qui s'ouvre sur un monde de lianes, de lémuriens, d'arbres aux essences exotiques. Je me hasarde un peu vers les profondeurs de verdure. Je m'écorche légèrement les jambes et les bras. Je pousse de petits cris auxquels répondent les sonorités joyeuses émises par les bêtes. L'air embaume des parfums de fleurs, les animaux courent comme des enfants espiègles. C'est tellement inattendu que mon cœur s'emballe. Oui, j'ai peur, très peur, je tente de rebrousser chemin mais mes jambes et mes bras ne m'obéissent plus et lorsque je parviens à grand-peine à toucher le bronze, la porte ne réagit pas à la pression. Je reste tétanisée, incapable de faire quelques pas ni à gauche ni à droite.

 

Soudain, un des lémuriens me touche et me tire sur le côté. Une violente rafale de vent souffle et je me retrouve enfin dans mon jardin à l'anglaise qui est resté habité du calme que je lui connais !

 

Je cours vers la maison. Je suis en transpiration lorsque j'atteins le hall d'entrée. Je hurle : "Chris, il y a des singes dans le petit bois. Il faut les faire partir, tout de suite !" Il vient à moi d'un pas nonchalant : "Où ça chou ? Je m'y promène tous les jours, je n'ai jamais vu qu'un lapin ou un lièvre…"

 

Chris, sceptique comme à son habitude, zen comme il l'est depuis que nous avons quitté le centre ville et moi, paniquée. J'entends juste le bruit des battements de mon cœur, je me rappelle ce que j'ai vu quelques minutes plus tôt, je crois ma dernière heure arrivée et mon époux demeure indifférent !

 

Je bredouille : "C'est vrai, je le jure. Appelle les responsables d'un zoo ou d'un cirque, pour demander un conseil ou une aide. Ne reste pas là, fais quelque chose… En plus, il y a des arbustes piquants. Regarde ma peau est toute éraflée."

 

Alors d'un pas lent, en pantoufle et bermuda, Christophe s'avance vers 'l'ouverture sur le paradis' et la contourne. Je le suis des yeux. Après un temps qui me semble bien long, j'entends la voix de Chris : "Il n'y a qu'un merle. Un oiseau au bec jaune, c'est bien un merle, hein ? Il n'y a que des arbres normaux. Je vais retourner lire mon journal."

 

Moi qui l'ai suivi d'assez loin, je marche à un rythme lent et me suis encore dans le jardin d'agrément où je bougonne un bon moment. Lorsqu'il est à ma hauteur, je balbutie "Ce n'est vraiment pas possible !" Lui reste immobile, impassible face à moi… À cet instant-là où je le sens imperméable à mes paroles, ma colère prend le dessus.

 

Furieuse de n'être pas prise au sérieux, je lui prends la main, l'entraîne, pousse la fameuse porte comme je l'avais déjà fait par accident, elle s'ouvre à nouveau et je reçois un régime de bananes sur la tête. Chris qui a lâché ma main, promène un regard amusé autour de lui. Il me dit juste, un grand sourire au bord des lèvres, "Tu vois, chou, il n'y a rien. Rien que des hêtres, des petits oiseaux…" Moi, je ne vois que des lianes et de facétieux lémuriens. Je pourrais tendre la main pour les toucher si la peur ne m'empêchait pas d'agir. Je suis toute tremblante et je me sens fiévreuse.

 

"Tu as l'air bizarre. Viens te reposer, chou". Chris me prend par les épaules et me conduit vers la maison en prenant soin d'éviter la porte. Ma respiration est saccadée. Lorsque nous nous trouvons à quelques mètres de la terrasse, je suis plus ou moins apaisée. Il me lâche et se penche pour ramasser des pétales de fleurs fanées. Je suis décontenancée, c'est ainsi que mon pied heurte une bordure de parterre, que je tombe et que je plonge la tête la première dans le parterre de roses. Je pleure… Sous mon corps, la terre a une odeur de vomi. Entre mes larmes, je vois l'herbe à quelques pas de moi, livrer passage à un serpent. Je crie : "Un serpent !" Mais lui, l'homme, le protecteur, dit seulement : "C'était une couleuvre à collier, bien inoffensive !"

 

Je l'entends qui s'éloigne en essayant de contenir ses rires… Je l'entends se moquer, dire : "Toi, tu n'es pas faite pour vivre à la campagne !" mais les larmes qui brouillent ma vue m'empêchent de le voir.

 

De retour à la maison, nous nous asseyons l'un à côté de l'autre dans le canapé. Chris, redevenu sérieux, frotte mon pantalon et essuie mon visage sur lesquels il y a encore quelques traces de terre. Il m'enveloppe de ses bras, me couvre de petits baisers, me serre contre lui, murmure : "Tantôt, tu étais d'une telle pâleur ! Tu avais des yeux de malade. Franchement, durant quelques secondes, je me suis inquiété… T'es vraiment une fille de la ville…"

 

Nous buvons un café et puis les heures passant, la crainte du ridicule et la honte se mêlant, je demeure troublée sans oser en souffler mot.

 

Depuis l'incident, j'ai remarqué que les portes gravées par Lionel Bause étaient toutes différentes, que chacune annonçait les activités propres aux lieux où elles menaient. Ainsi sur celle de la cuisine n'y a-t-il pas quantité de fruits et de légumes, sur celle du salon, des livres et des instruments de musique ?

 

Sous le prétexte de faire connaître Lionel Bause par le grand public, j'ai supplié Chris d'offrir la porte du jardin à un musée. À contrecœur, par amour pour moi, il a accepté mais je continue d'éprouver de l'appréhension à me promener au fond de la propriété. À la vérité, je n'ai plus jamais dépassé les limites du parterre de rosiers.

 

Il y a peu, j'ai entendu Chris raconter l'incident lié à 'l'ouverture sur le paradis' à son frère. Ce jour-là, les gloussements idiots des deux hommes, m'ont convaincue que j'étais condamnée au silence.

 

Je regrette de plus en plus, mon appartement et sa belle terrasse où poussaient des géraniums, du basilic, des fraisiers et de l'estragon. Mais cela c'est une autre histoire. Il n'existe, je crois, aucun moyen de revenir en arrière…

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Texte n°4 SF/fantastique

Publié le par christine brunet /aloys

N°4

 

La cave

 

Premier jour

 

Pour la première fois depuis 35 ans, Martine Xavier put faire la grasse matinée. Car, pour la première fois depuis 35 ans, François ne l'avait pas réveillée par ses hurlements ! Martine s'étira et se frotta les yeux. Huit heures ! Elle avait donc dormi près de dix heures d'affilée ! Elle se leva et tira les tentures. Dehors, le soleil brillait et la journée promettait d'être belle...

 

Deuxième jour

 

Martine a commencé à nettoyer la chambre de François. Comme il ne reviendra plus, elle a décidé d'en faire une chambre d'amis. François ayant souvent été malade, elle n'avait pas d'autre choix que de la retapisser entièrement. Avec quelques plantes, la décoration serait parfaite...

 

Deuxième semaine

 

Martine s'est décidée à aérer la maison, même s'il gèle dehors. A force de rester à l'intérieur, elle n'a pas remarqué la légère odeur. Le boulanger, lui, l'a bien remarquée, par contre...

 

- Je me demande si vous n'avez pas un rat crevé dans votre grenier ou votre cave, Madame Xavier ! Il y a une drôle d'odeur ici !

 

- Ah ? Vous avez sans doute raison ! Ca fait un moment que je me demande d'où elle peut provenir, mais je n'ai rien trouvé...

 

Après avoir ouvert plusieurs fenêtres, Martine voulut en avoir le cœur net : elle grimpa jusqu'au grenier et commença à l'explorer. Le plancher était encombré de choses diverses : cartons de vieux livres, bibelots divers, meubles anciens dont elle ne se servait plus...

 

Une fouille minutieuse lui permit de découvrir l'origine de cette désagréable odeur : un hibou, mort sans doute depuis un bon moment et en état de décomposition...

 

Martine alla chercher un sac poubelle et y glissa le cadavre...

 

Deuxième mois

 

        - Je ne sais pas ce qui se passe chez Madame Xavier, mais il y a une de ces odeurs, je ne vous dis pas !  Au début, j’ai cru que cela provenait du champ derrière chez moi, mais j’ai dû me rendre à l’évidence : l’odeur provenait d’à côté…

 

        - Oui, c’est vrai que ça ne doit pas être agréable de vivre en permanence à côté d’une odeur pareille !

 

        - En même temps, je ne lui en veux pas : ça ne doit pas être évident pour elle de toujours s’occuper de François…

 

        - Oui… Pauvre Martine…


 

 

Troisième mois

 

        - Madame Laudry !  Quelle bonne surprise !  Que puis-je pour vous ?

 

        - Hé bien…  Ne le prenez pas mal, Madame Xavier, mais je crains qu’il y ait un animal mort chez vous.  Pour le moment, il ne fait pas encore trop chaud, mais d’ici un mois ou deux, ça deviendra tout bonnement intenable…

 

        - Ne vous inquiétez pas, je vais essayer de remédier au problème…

 

Cinquième mois

 

        - Madame Xavier ?  Lieutenant Vincent Moulin.  Nous sommes ici pour accompagner le service d’hygiène qui va procéder à une inspection de votre maison.  Des voisins se sont plaints de l’odeur et…

 

        Le policier n’eut pas le temps de terminer sa phrase : son collègue, pris de nausées et incapable de tenir plus longtemps à cause de l’odeur démentielle, courut vomir dans le caniveau…

 

        - Je crois qu’ils n’ont pas tout à fait tort… ajouta-t-il en souriant.

 

        Le lieutenant resta sur le bord de la porte – tant l’odeur était insoutenable – tandis que les ouvriers du service de l’hygiène pénétraient dans la maison, le visage recouvert d’un masque de protection…

 

        Quelques instants plus tard, l’un d’entre eux revint vers le policier, le visage écarlate.

 

        - Inspecteur, venez vite voir, c’est horrible !

 

Le lendemain, au commissariat

 

        L’inspecteur toussa et se tourna vers son interlocutrice :

 

        - Allez, Madame Xavier, expliquez-nous ce qui s’est passé…

 

        - Je ne pouvais plus le supporter, inspecteur.  Tous les jours, entendre ses hurlements.  Tous les jours être à sa disposition.  Je ne pouvais plus continuer comme cela, inspecteur !   J’ai essayé de le placer dans une institution, mais les places sont rares…  et j’ai fini par me décourager.  Cette nuit-là, il a encore lancé ses cris et… je ne sais pas ce qui m’a pris, mais je l’ai frappé… frappé avec tout ce qui me tombait sous la main.  A la fin, son visage n’était plus qu’une plaie béante.  Je l’ai descendu, non sans mal, à la cave.  La suite, vous la connaissez…

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Nouvelle n°3

Publié le par christine brunet /aloys

666 et Point Final

 

Les courants religieux s’étaient effondrés les uns après les autres. Les églises, les mosquées, les temples… Tous, sous les bombes ou léchés par les lance-flammes, avaient été détruits par les grenouilles de bénitier et les dévots eux-mêmes. Des guerres civiles avaient éclaté dans chaque pays, chaque ville. 747 et paquebots de croisière s’étaient mis à jouer aux autos-scooters, offrant des explosions de métal et de livres de chair en plein ciel et sur les immensités bleues, plus si bleues. Entre parenthèses, une aubaine pour les squales… Fleuves et rivières, pareillement, coulaient rouge, et même le Mannequin-pis urinait du sang. Big Ben, au bout de ses aiguilles désormais fixes, portait, empalés, les corps en décomposition avancée de deux éphèbes. La tour Eiffel s’était parée d’intestins et de viscères, comme un arbre de Noël morbide. La Maison Blanche ressemblait à la maquette d’un Batman de Tim Burton. Gothique. Suintante. Effrayante. Avec corbeaux et épouvantails tout autour.

On en était là : les hommes étaient devenus fous. S’ils ne l’avaient pas toujours été, en y réfléchissant bien… Des mères jetaient  même leurs bébés par les fenêtres ! Ou les rangeaient dans le réfrigérateur familial, à côté des crèmes glacés et des bâtonnets de poisson surgelés.

Folie. Pure folie.

 

∞ 666 ∞

 

An 2022.

 

On racontait dans la presse clandestine que, peut-être, tout avait débuté avec la première centrale nucléaire, en 1951. Que tout s’était accéléré, insidieusement, avec l’explosion de la centrale de Tchernobyl, en 1986. Que le coup de grâce avait été porté suite au drame survenu à Fukushima, début 2011. On racontait que les émanations toxiques, l’eau et les produits de la terre contaminés avaient, peu à peu, réveillé le cerveau reptilien des humains. En effet, la violence, de plus en plus, s’était acharnée à déferler dans les rues comme un tsunami, submergeant policiers et militaires, eux-mêmes changés en véritables Conan the barbarian.

Les « moins fous des fous », eux, se mirent à accuser le diable. Bien mal leur en pris… Il n’en fallut pas plus pour que les bûchers retrouvassent leur place dans le monde moderne. De même que de nouveaux jeux du cirque où le « petit peuple » jeta en pâture aux fauves lesdits « grands » du monde. D’Obama à Sarkozy, tous passèrent sous les griffes et les crocs. Les Républiques et les Royaumes disparurent ainsi, progressivement, sous les acclamations des foules déguenillées, et les bravos hystériques. L’humanité avait entamé son retour irrémédiable vers le passé.

 

∞ 666 ∞

 

Alors que tout n’était plus que chaos et désordre, Lucifer décida qu’il était temps pour lui de remonter à la surface. Comment les quelques milliers de survivants restés sur Terre pourraient lui barrer la route, cette fois ? En offrant Internet au monde, il avait déjà gagné une première bataille, quelques décennies plus tôt. Les gens restaient chez eux, faisaient leurs courses sur la toile. Cet enfermement, peu à peu, réveilla et renforça leur idée de l’insécurité. Et la xénophobie de certains… L’amitié, l’amour, ne se faisaient plus qu’à distance. De peur du SIDA, on échangeait désormais photos et vidéos sex via Facebook… Malin, Lucifer inventa aussi le téléchargement illégal. Une réussite ! L’industrie du disque s’effondra, puis le cinéma, la vidéo, la presse… Le chômage, nécessairement, ne cessa d’accroître sa toile alors que les métiers disparaissaient les uns après les autres.

Et la violence, et l’insécurité, s’accrurent elles aussi, nécessairement.

Quel régal, pour Lucifer ! Lui dont la plus grande astuce avait été de faire croire aux gens qu’il n’existait pas alors qu’il était… partout.

Vraiment partout.

De sa prison souterraine, se concentrant, il empoisonnait l’esprit de la race humaine…

 

∞ 666 ∞

 

Les derniers gardiens de la foi étaient tombés. Tous. Les humains ne les priant plus, ils n’étaient plus les magnifiques immortels qu’ils avaient toujours été. Aussi, leurs plumes perdirent leur éclat et leurs pouvoirs disparurent. Ils n’étaient plus qu’hommes.

 

∞ 666 ∞

 

Retirant son trident du dos de son dernier frère ailé, Lucifer regagna enfin la surface.

Il n’avait plus rien à faire. Ou presque… Les humains s’étaient déjà entretués. Quant aux derniers rescapés qui lui refusèrent leur âme, il les fit se consumer.

 

∞ 666 ∞

 

Lucifer acheva son voyage au Vatican où, après avoir pris soin d’éliminer Benoît XVI en tout dernier, une petite voix, montant de derrière l’autel de la basilique Saint-Pierre, vint le défier.

– Je n’ai pas peur de vous ! cria une jeune fille, s’efforçant, vainement, de cacher sa terreur.

– Il est donc encore quelqu’un en vie, ici ? récita Lucifer, théâtralement. Crois-tu encore que Dieu existe ? Ne crois-tu pas qu’il aurait pu vous sauver ? Misérables insectes… Vous me faites tous rire à m’accuser de tous les maux alors que c’est VOUS, les véritables démons, sur cette Terre ! Vous ne méritiez pas d’être ses favoris. Vous ne méritiez pas la protection de mes saloperies de frères. Vous ne méritiez… En fait, vous ne méritiez rien du tout. Sinon brûler dans les flammes.

Lucifer contourna l’autel et regarda la jeune fille avec un faux air de compassion. Il esquissa un demi-sourire, certes cruel mais… diablement séducteur.

– Pauvre petite conne… Tu peux t’accrocher à ton Dieu tant que tu veux ; il t’a abandonnée. Il vous a TOUS abandonnés ! Dis que tu me donnes ton âme et je te le promets, tu n’auras pas à souffrir quand j’installerai le dernier brasier. Tu seras ma Lilith.

– Jamais ! Je préfère mourir, démon !

– Alors meurs donc, stupide singe !

Lucifer referma promptement sa main, comme s’il voulait attraper une mouche. Un bruit d’os brisé déchira le silence de la basilique. La nuque de la jeune fille s’était rompue. Elle s’effondra, les yeux écarquillés, serrant un chapelet dans une main.

– Y a-t-il quelqu’un d’autre ? tonna Lucifer. Non ? Personne ? Ah ! Suis-je bête… J’ai déjà tué tout le monde, c’est vrai.

– Oui, tout le monde, confirma une voix très étrangement calme dans son dos. Tout le monde sauf moi.

– Qui se permet ? s’écria Lucifer en faisant volte-face.

– Mais moi, répondit Dieu.

Lucifer recula, pas effrayé mais inquiet.

– Tu te manifestes enfin, maintenant que tout le monde est mort ? Quel père es-tu, dis-moi ? Tu m’as laissé détruire toute vie sur Terre. Tu aurais pu les sauver, non ? Mais j’ai gagné… J’ai enfin gagné.

– Et tu as gagné quoi, Lucifer ? Un Royaume de solitude ? Les hommes, je ne pouvais plus les sauver ; tu les avais déjà tous ramenés à leurs instincts les plus vils. Ils auraient fini par faire exploser la planète ! Je n’avais plus que ça à faire, te laisser les détruire par les flammes, comme un jour j’ai moi-même provoqué le Déluge, noyant toute vie sous les vagues. Et te voilà seul…

– Quoi ? Tu prétends m’avoir piégé, vieux bouc ?

– Tu étais tellement beau, Lucifer… Mais comme tu es con, mon pauvre ! Tu vois, moi aussi je peux m’exprimer comme toi ! Les hommes, vois-tu, étaient ma boîte de Pandore pour toi, Lucifer. C’était le seul moyen de me débarrasser de toi.

– Cela ne veut strictement rien dire ! aboya Lucifer.

– Maintenant, dis-moi, reprit Dieu, la solitude du mal est-elle la même que la solitude du bien ?  Je te laisse la Terre. Ton Royaume pour quelques jours encore. Un Royaume sans sujets. Et sais-tu ce qu’il arrive aux anges, puisque tu restes un ange, quoique déchu, Lucifer ? Quand plus personne ne croit en eux, souviens-toi, ils disparaissent. Et tu vas disparaître.

– Non, c’est impossible, je ne peux pas avoir omis cela dans mes plans !… C’est impossible ! Tu mens !

– Adieu Lucifer. Surtout, profite bien de tes dernières heures à vivre dans ton… pays des merveilles.

Et Dieu s’effaça comme un voile de brume.

 

∞ 666 ∞

 

À l’entrée de la basilique, Lucifer regarda la place Saint-Pierre jonchée de cadavres encore fumants. Innombrables. Puants. Partout, sur Terre, c’était le même spectacle horrifique. Le ciel hésitait entre le pourpre et le gris. Lucifer était seul.

Quelques jours plus tard, celui qui avait été le plus beau des anges se ratatina comme une plante pourrie. Et il tomba en poussière.

L’humanité avait disparu.

Le mal avait disparu.

Dieu hésita quelques secondes entre tout refaire et tout détruire…

Il claqua des doigts et l’univers entier explosa, l’emportant dans le vide absolu.

 

La paix, enfin…

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Texte n°2 concours SF/fantastique

Publié le par christine brunet /aloys

L’élu du solstice d’hiver.                       

 

.

 

Trois jours avant le solstice d’hiver, un vieil homme, tout de noir vêtu, au visage froid, au regard absent, s’arrête devant le n° 9 de l’allée des bienheureux.

D’un rayon diffus, l’astre de nuit illumine les sgraffites polychromés, aux dessins géométriques, qui couronnent  le porche central de cette haute maison bourgeoise. La silhouette, ombrageuse et subtile, glisse dans la boîte un document de couleur grise.

Certaine que le rituel se perpétuera, la lune se défroisse et inonde la ville endormie de fines poussières charbonneuses. L’inconnu ouvre les bras et, transité par un mouvement de chauve-souris, salue l’astre de nuit. D’une inspiration abyssale, il se nourrit des poudres charbonneuses. Son visage cadavérique reste glacial, il n’a pas d’âge.

Comme chaque année, la mission s’accomplit : l’élu est marqué.

 

Le lendemain matin, Charles-Edmond de Châtelet, d’une voix sépulcrale que nul ne lui connaissait, lit à son épouse ces quelques mots qui viennent de transpercer le cristallin de sa mémoire :

- «  La communauté de la paroisse des Anciens Mineurs a le plaisir d’inviter monsieur et madame Charles-Edmond de châtelet à la sainte messe annuelle offerte pour le repos de l’âme des mineurs défunts ». Et puis, sur un ton suppliant, il dit : vous m’accompagnerez, n’est-ce pas, Xavière ?

- Mais non, voyons, Charles-Edmond ! Vous n’êtes pas sans ignorer que durant toute cette semaine, les œuvres m’appellent partout, partout ! Vous le savez quand même ! Et puis, nous allons à la messe de minuit le 24 ! Pourquoi diable deux messes de minuit cette semaine ? Mais allez, allez mon ami, c’est un honneur, pour vous ! Vous êtes un industriel ! Un industriel retraité, soit, mais quand même, vous restez un actionnaire actif dans les sociétés de notre ville ! Et puis, les mines, c’est un peu vous ! Allez, allez !

- Vous avez raison, Xavière, j’irai, dit-il, avec un air résigné de quelqu’un qui sait.

 

L’église des Anciens Mineurs est un très ancien édifice et, à l’intérieur, tout rappelle le dur labeur des gueules noires : des pics, des pelles, des racles, des casques, des lampes, des tableaux sur lesquels sont peints des wagonnets enflammés par l’or noir. A neuf mètres sont suspendus de vieux tissus souillés de sueurs, de sang séché. En relief sur les murs fissurés, sont présents d’antiques symboles, des poissons, des croix ansées, des pyramides, des femmes couleur d’ébène.

Sur le sol, devant l’autel, sur une pierre bleue encastrée  entre les dalles de marbre noir, des lettres gravées se dessinent :

« EN CE SAINT LIEU, L’ELU DU SOLSTICE D’HIVER COMMUNIERA  ET D’ICI SORTIRA AUTRE ».

 

Au premier rang, debout devant la chaise qui lui est destinée, Charles-Edmond de Châtelet se recueille. Il relève le col de son loden vert, il sent un froid vigoureux envahir ses membres. Ses pensées vagabondent et le ramènent des dizaines d’années plus tôt, au temps où il dirigeait, avec quelques autres notables,  les sociétés minières de cette cité prospère.

Derrière lui, les paroissiens prennent place : ils sont plus colorés qu’un soir de mardi gras. Viennent-ils fêter un évènement particulier autre que celui annoncé ?  Un pirate à la peau burinée caresse le perroquet accroché à son épaule ; des jumelles, adolescentes graciles aux cheveux sales sucent des bonbons au miel, un chien amputé des deux pattes arrière se tient en équilibriste sur un traîneau tout neuf ; venu tout droit de la Nouvelle-Orléans, un jazzman noir se désarticule devant les rythmes muets de son saxophone ; un proxénète, engoncé dans un costume à carreaux jaunes et violets, est encadré par deux créatures de rêves aux lèvres pulpeuses, aux regards mouillés ; un couple de petits vieux semblent être égarés ; un rabbin déroule inlassablement une thora aux lettres presque effacées. Le spectacle de tous ces tissus, ces patchwork multicolores qui se frôlent et se reconnaissent des élans communs, détonnent, au milieu de cette vieille église aux murs funestes, aux plafonds que noircissent des arabesques démoniaques. Tous, ils savent. Leurs yeux creusés attendent.

 

A l’heure exacte du solstice d’hiver, la lune ricane et transmet au travers des vitraux verts, des rayons qui transpercent la grande hostie et puis viennent mourir là, juste devant l’autel.

 

Charles-Edmond de Châtelet, se souvient encore, son visage se crispe, ses muscles se raidissent, son cœur se tord. Il revoit ce contremaître, un grand gaillard plein de force, venu lui demander, au nom de tous ces hommes fatigués, une souplesse dans les horaires, de meilleures protections, et tout ce qu’un homme désire recevoir, pour restreindre les contraintes avilissantes de ses ouvriers. Charles-Edmond de Châtelet se souvient de tout. Et de tous.

 

La silhouette de l’inconnu vêtu de noir s’approche alors de l’autel et revêt des allures de prêtre : des gestes lents, un gros livre de mille ans entre les mains, un visage qui n’existe pas. Sur un haut chevalet, il dépose l’épais volume. Ensuite, d’avant en arrière, il balance un encensoir, et des poussières charbonneuses s’étoilent de part et d’autre de ces drôles de paroissiens. Tous, ils sourient. Ils savent. Six gros rats traversent l’édifice, six chauves-souris s’accroupissent devant un bénitier en forme de tête de porc et six serpents aux écailles rouges et noires ondulent autour d’une statue de femme nue. Des odeurs de soufre et de charbon refroidi empestent l’atmosphère ténébreuse.

 

D’une voix évadée des chemins sulfureux d’outre-tombe, l’homme en noir lit alors les premières pages de ce gros livre aux pages de parchemin. Des vents sifflent de part et d’autre de l’édifice et, au moment où les mains décharnées du vieil homme soulèvent la grande hostie, comme pour que tous la voient, les serpents, les rats et les chauves-souris vomissent des voiles noirs : ce sont des formes d’hommes qui apparaissent alors, leurs visages sont funèbres, ils portent sur la tête des casques avec une lampe, ils toussent, s’arrachent la trachée et s’échappent de leurs lèvres asséchées d’épaisses vapeurs charbonneuses et des jets de sang frais  …On entend au loin, un air de blues, de ce vieux blues psalmodié  par les esclaves, comme une plainte, un sursis, une attente d’autre chose.

 

A la grande hostie, Charles-Edmond de Châtelet communie. Pour lui, rien ne sera plus comme avant. Maintenant, il voit. Habité par les ombres de ces gueules noires, il respire par mouvements saccadés et puis ressent jusqu’au fond de ses entrailles les peurs, les chaleurs suffocantes qui se distillent, juste après les coups de grisou. Il entend des enfants qui pleurent, il voit des femmes qui attendent, sans espérance.

 

 Il le savait. Il savait qu’en acceptant cette invitation pour la messe du solstice d’hiver, il serait l’élu de l’année et que communier à la grande hostie plongerait le reste de son existence dans un profond chaos.

 

L’astre de nuit est plus fort que tout, sa force est inéluctable …

 

Désormais, comme l’élu de l’an dernier, également un des soixante-six actionnaires de ces anciennes sociétés minières, il vivra entre deux dimensions. Les ombres noires habiteront son corps…Dans quelques mois, Charles-Edmond de Châtelet toussera, crachera du sang, s’étouffera. Comme les douze premiers élus.

Pendant cinquante-trois ans, la malédiction de la communauté des anciens mineurs frappera encore …

 

L’astre de nuit est plus fort que tout, sa force est inéluctable …

 

 

Un an plus tard …

 

Trois jours avant le solstice d’hiver, un vieil homme, tout de noir vêtu, au visage froid, au regard absent, s’arrête devant le n° 12 de la rue des Fougères.

D’un rayon diffus, l’astre de nuit illumine les sgraffites polychromés, aux dessins géométriques, qui couronnent  le porche central de cette haute maison bourgeoise. La silhouette, ombrageuse et subtile, glisse dans la boîte un document de couleur grise.

 

Certaine que le rituel se perpétuera, la lune se défroisse et inonde la ville endormie de fines poussières charbonneuses. L’inconnu ouvre les bras et, transité par un mouvement de chauve-souris, salue l’astre de nuit. D’une inspiration abyssale, il se nourrit des poudres charbonneuses. Son visage cadavérique reste glacial, il n’a pas d’âge. Durant trois secondes, il se transforme, il devient un grand gaillard plein de force, souvenez-vous…le contremaître ….

 

 

Comme chaque année, la mission s’accomplit : l’élu est marqué.

 

 

Selon vous, qui est l'auteur de cette nouvelle ????

 

Alors, vous votez pour la nouvelle 1 ou  2

 

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Texte n°1 pour le concours SF/fantastique

Publié le par christine brunet /aloys

UN  HOMME  SANS  HISTOIRE…


Achille Lépine est accoudé sur la rambarde de son balcon. Il guette. Achille habite au septième étage d’un immeuble qui en compte autant. Il n’y a personne au-dessus de lui… il n’y a jamais eu personne au-dessus de lui. Monsieur Achille Lépine a toujours été seul commandant à bord d’une existence sans histoire qui, forcément, n’intéresse personne. Sauf lui, bien entendu, puisque c’est la sienne.

Dans son petit appartement où il navigue en solitaire, rien de notoire n’accroche le regard, pas même la reproduction d’une toile de Maître, puisque, je le répète, Achille n’a jamais eu de maître. Il n’a d’ailleurs jamais éprouvé le besoin d’en avoir, il roule tout seul, sans faire de vagues. Sa vie est lisse comme la peau d’un bébé, claire comme de l’eau de roche, banale comme un récit truffé de lieux communs. Aujourd’hui ressemble à hier et demain, c’est déjà aujourd’hui. Il n’y aura, dès lors, ni déception, ni surprise et, ce qui se passera au-delà du bout de son temps, il n’en a cure. Achille entretient-il des regrets ? Aucun… pas même celui de voir le temps passer beaucoup trop vite. Soit dit en passant, peut-on nourrir des regrets face à un concept qui nous échappe ? A l’inverse d’Achille, le temps est sans limite. C’est la règle du jeu, les dés ne sont pas pipés, on est fixé dès le départ. Que peut bien faire alors Lépine pour remplir au mieux cette période délimitée qui lui a été allouée sur Terre ? Guetter ? Guetter qui ? Guetter quoi ? Le facteur ? Certainement pas, puisqu’il n’attend de nouvelles de personne. Le flic du quartier ? Pas davantage, il est en règle et n’a donc rien à se reprocher. La concierge ? Il l’évite autant qu’il le peut, l’arthrose du mari de la bignole et ses problèmes de varice ne l’émeuvent guère. La mort ? Il est encore trop tôt pour y penser.

N’est-ce pas déprimant de n’attendre personne, de ne plus rien espérer ? Non mais, quel culot d’affirmer qu’Achille n’espère plus rien et n’attend personne. Au contraire, si Achille Lépine est accroché au garde-fou de son balcon, c’est pour une raison très précise, une motivation lumineuse qui se présente sous le nom de Mademoiselle Lucie et sous la forme affriolante d’une cinquantaine de kilos de chair rose, fraîche, quelques grammes de tissus, cela dépend de la saison, une paire de talons aiguilles et une chevelure soyeuse, toujours impeccablement peignée.

Notre homme ferait-il partie de la confrérie des chevaliers de la brosse ? Serait-il un impénitent coureur du tour de taille, un incurable pourfendeur de la morale la plus austère, ou, tout bêtement, un simple voyeur titillé par une appétence refoulée? Rien de tout cela, n’en déplaise aux amateurs de ragots et aux lecteurs assidus de canards à la déontologie inversée. Achille, faut-il le rappeler, est un homme sans histoire, qui refuse de s’en créer par crainte de la voir jetée en pâture au public.

Quand elle surgit de son habitation, Mademoiselle Lucie, se précipite vers l’arrêt de l’autobus situé quelques mètres plus loin, en contrebas de la chaussée. Elle agite le bras pour que le chauffeur arrête le véhicule. Achille consulte sa montre-bracelet : le car enlève la belle puis démarre à huit heures trente précises comme chaque jour. Mademoiselle Lucie ne reviendra qu’en début de soirée. Où va-t-elle ainsi, semblant toujours pressée, courant après quelque invisible destin? Quelle importance, elle ne s’appelle même pas Lucie...


Lépine ne s’est jamais donné la peine de connaître son nom, il l’a appelée Mademoiselle Lucie parce que «ça lui va bien». Un surnom passe-partout pour un personnage clé dans une histoire qui n’en est pas une, puisque, Achille Lépine refuse d’en avoir, même la moindre. Que fait notre homme durant le reste de la journée ? Mystère. Ce locataire de la vie estime n’avoir aucun compte à rendre à son propriétaire le temps. Dès qu’il a quitté sa tour de guet, Achille ferme les tentures, de manière à protéger sa vie intime. Nul ne sait ce qui se trame derrière ces grands morceaux de tissu noir. Une oreille bien exercée peut capter le grincement d’une scie dans son mouvement de va-et-vient ou le bruit étouffé d’une masse s’abattant sur quelque chose de mou. Des sons atténués qui ne perturbent en rien la paix régnant dans l’habitation et qui sont à mille lieues d’intriguer les voisins du sieur Lépine. Ceux-ci savent qu’ils ont affaire à un homme sans histoire. Il est donc inutile de s’inquiéter ou de s’alarmer.


Pourtant, un jour le vieil Abraham, le locataire du sixième, en a touché un mot à la pipelette, mais sans intention de troubler la tranquillité de l’immeuble. L’homme éprouvait simplement le désir de parler à quelqu’un, sachant bien que la gardienne à cause de ses soucis, l’arthrose de son mari et des varices qui l’empêchent de rester longtemps debout, n’avait guère le temps de grimper jusqu’au septième. Si Abraham avait engagé la conversation avec la pipelette, c’était davantage pour se dégourdir la mâchoire que pour s’adonner à une vile délation. Il vit seul et redoute qu’une pratique trop peu usuelle de la langue ne l’empêche un jour du plaisir de s’exprimer.


Alors, angoissé par cette peur infantile, il recherche la compagnie pour deviser de tout et de rien. Bien sûr, quelques esprits chagrins rétorqueront qu’il lui suffit de se parler à lui-même. Abraham n’est pas sot, il y a déjà songé. Mais que pourrait-il se dire ? Anonner des banalités à autrui, passe encore, mais à soi-même ! Ce serait avoir piètre opinion de sa personne. Et puis, dans le but louable de s’épargner, ne serait-il pas tentant de s’enfermer dans le silence ?


«Rester coi» pour Achille Lépine ne pose pas un problème. D’ailleurs, puisqu’il n’a pas d’histoire, il se confine dans un mutisme aussi épais que les murs de la cathédrale d’Albi, une retraite que personne n’aurait l’idée d’investir. Lorsqu’il sort et qu’il croise une de ses connaissances, un hochement de tête décourage toute tentative de dialogue. Il ne daigne même pas parler de la pluie ou du beau temps, au fond, quel en serait l’intérêt ? Qu’est-ce que cela apporterait dans son existence ? Achille s’adapte à toutes les saisons, dès lors, point besoin de discourir là-dessus. Un homme sans histoire en accord avec lui-même.

Cependant, il existe un domaine qui pourrait délier sa langue, un domaine qui constitue sa grande force mais aussi sa cruelle et douce faiblesse… son talon d’Achille… l’art culinaire et ces bons petits plats qu’il mijote, ses recettes maison à l’arôme si particulier, ces odeurs spécifiques exhalées de ses fourneaux, cette chair si tendre et si fraîche qu’il prépare suivant un cérémonial immuable : pointilleux comme un photographe qui, dans sa chambre noire, développe ses clichés, en choisit les meilleurs, puis élimine les déchets. Précautionneux ainsi qu’un chef coq, il découpe les morceaux pour les assaisonner au goût délicat de son palais. Méticuleux à l’image d’un enquêteur, il classe les différents éléments dans son congélateur comme autant de pièces précieuses.


Achille regarde l’horloge suspendue au-dessus du frigo. Mademoiselle Lucie ne va plus tarder à rentrer. Il s’installe sur son balcon et attend. Le soir chemine sur la ville. Un peu partout des lumières s’allument dans les foyers. Des voitures, tous feux éteints, sont garées au bas des immeubles.


Bientôt, la cité n’est plus qu’un murmure. L’autobus, illuminé comme un jour de fête, arrive à l’heure. Mademoiselle Lucie s’en libère et regagne sa demeure d’un pas alerte.


Achille Lépine s’attarde encore un peu sur son perchoir. Des idées de mets délicieux accompagnés de vins choisis lui viennent en tête et le font saliver. Des appellations contrôlées défilent dans un esprit qui ne l’est plus guère, lui, contrôlé, depuis qu’il a cédé à la panique devant l’inconscience criminelle de ses semblables. Il y a bien longtemps que viandes de vaches folles ou bourrées à la dioxine ont été proscrites de sa table, pour céder la place à des chairs plus douces, plus délicates et plus digestes… comme celles de Mademoiselle Lucie dont il se promet d’apprécier, bientôt, la tendreté…


N’en doutons point, celle-là comblera la splendide marmite à pression qu’Achille s’est offerte pour la nouvelle année. Par respect pour cette ravissante créature, il se montrera digne dans le choix de la préparation.


Pour commencer, en guise d’amuse-gueule, comme s’il absorbait une huître, il gobera les yeux, délicieusement citronnés, en les faisant sauter d’un coup sec de leur orbite.


Des aromates de première qualité agrémenteront ensuite l’incomparable saveur de la chair fraîche, si insipide autrement.


Une sauce piquante, à base de pili-pili, relèvera en un délectable bouquet la fadeur naturelle des bras trop maigres de la jeune femme.


Les cuisses seront farcies d’épices embaumées, à l’exotisme nostalgique.


Les doigts des pieds et des mains, arrosés d’un nuage de Porto Cruz, seront suçotés, l’auriculaire pointé vers le haut en signe de remerciement à quelque gracieuse mansuétude divine. 


Le tronc, lui, bénéficiera d’un traitement particulier. Passé à la broche, doré et à point, il sera servi sur un plat de riz baignant dans des coulis de légumes divers.


De l’épine dorsale, il extirpera la substantielle moelle qu’il couchera sur un morceau de pain encore chaud, parfumé à l’ail.


Les seins, aspergés de chocolat et de crème fraîche, auront la prestance d’un appétissant Saint-Honoré.


Quant aux fesses, bien cuites, elles s’offriront en délicieux melons d’amour confis dans le miel.


Fin gourmet, Achille Lépine fera durer le festin pour la plus grande jouissance de ses papilles gustatives comblées au-delà de l’ordinaire. Il prolongera le plaisir de la mastication d’un tel mets en l’accompagnant du plus gouleyant des grands crus.


Et c’est le cœur serré qu’il se préparera à ingurgiter l’ultime, délicat, odoriférant, onctueux, succulent morceau de Mademoiselle Lucie.    


Achille se régale à ces pantagruéliques pensées. Demain, il s’en ira quérir les différents condiments. Il ne lui restera plus, alors, qu’à cueillir la jeune femme comme un beau fruit mûr qu’il lui tarde de croquer.


Mais, chut ! Il ne faut en parler à personne et surtout pas à la police… Achille Lépine, je le répète une dernière fois, ne veut pas d’histoire…

 

 

Vous tentez de deviner l'auteur ??? 

 

 

 

 

 

 

 

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A vous de choisir !

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Ces auteurs ne sont pas publiés chez Chloé des lys mais ont relevé le gant ! Un grand merci à ces courageux qui sont parvenus à faire l'exercice. Je ne vous cache pas avoir reçu beaucoup d'autres textes mais les "600 caractères, espaces compris" sont un carcan compliqué à dépasser...


Une publication dans la revue "Les petits papiers de Chloé pour l'un de ces auteurs: voilà l'enjeu ! Alors, votez ! via le blog en direct, ou par mail.

 

N°1

 

 

Il entend cette phrase et observe sur son bras la trace d’une piqûre. Debout sur le sol gris de la verrière, il observe l’immense nécropole.

Il ramasse son casque à écouteurs intégrés. A nouveau les injonctions crépitent. "Votre opposition inconsciente a provoqué un incident de probabilité insignifiante. Réglez votre fréquence sur l’acte de libération suprême. La procédure de compactage absolu reprend son cours."

Il arrache son casque. Acte non répertorié. On ne doit pas désobéir. Réduction du corps immédiate. Conservation de la tête pour étude approfondie des circuits neuroniques déficients.

 

 

N°2

 

Je vous croyais mort, enfin, ce sera pour une autre fois. Il se peut que vous en réchappiez mais sachez qu'alors ce sera moi qui deviendrait votre bourreau. Pourquoi avoir séduit cette fille et l'avoir déshonoré comme vous l'avez fait. Partez avant que je succombe à la tentation de vous achever moi-même, il est des crimes qui sont impardonnables fussent-ils commis par un prince. Fuyez, il ne vous reste que peu de temps avant que ne tombe la sentence car, je l'ai appris ce matin, votre victime s'est pendue. Rien ne pourra vous sauver même pas vos relations. Partez ! 

 

 

 

Publié dans concours

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