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69 articles avec auteur mystere

L'auteur ? Carine-Laure DESGUIN

Publié le par christine brunet /aloys

L'auteur ? Carine-Laure DESGUIN

Jules et Rose

— Oh Jules, ne marche pas si vite, je sais pas te suivre, et puis, je veux compter les coquelicots ! Je veux compter les coquelicots !

— Les coquelicots ? Je vois pas de coquelicots moi !

— Ben oui, tu marches bien trop vite…Attends-moi, Jules !

— Ecoute-moi bien Rose, je…

— Je t’entends pas, parle plus fort et regarde-moi quand tu parles, y’a rien à voir devant toi…

Tout en continuant de marcher, Jule se retourne. Avec sur le coin des lèvres un air de se moquer, il lâche :

— Et tu suis au pas de course un garçon qui ne voit pas l’horizon, pauvre petite Rose…

— Oh Jule, je suis fatiguée, mes jambes, mes jambes sont comme du coton, toutes molasses.

— T’as intérêt à te remuer ma vieille, continue-t-il sur le même ton ironique.

— Tu n’es pas si gentil que ça, tout bien réfléchi.

Jules, mimant des grimaces pour se moquer de Rose, trébuche sur une énorme pierre et s’étale de tout son long.

— Aïe, mon pied ! Zut et zut ! crie-t-il tout en se tordant de douleur et ne sachant comment plier sa jambe.

— Ouf ! tant mieux, te voilà ralenti !

— Rose, c’est tout ce que tu trouves à dire ! hurle le garçon d’une voix saccadée, le visage crispé.

Rose semble ne pas entendre et cueille des coquelicots sur le bord du chemin.

— Oh Jules, quelle chance que tu sois tombé justement ici, regarde tous les coquelicots sur ce talus !

Rouge de colère, Jules rampe comme il le peut jusqu’au talus, se déchausse et frotte son pied de toutes ses forces. Le jeune garçon fouille alors dans la poche de son jeans et en ressort un petit carnet brun.

— C’est quoi ce carnet, Jules ? interroge la fillette qui s’est assise et compte ses coquelicots.

— Compte tes herbes et t’occupe pas du reste !

— Y’a pas de reste, Jules. Il y a toi, moi, les coquelicots et…

— Et une fille sans cervelle !

— Tu veux que je mette des herbes dans ta chaussette ? Peut-être que tu aurais moins mal ton pied, et puis regarde tes orteils, ils gonflent ! Ils gonflent !

— C’est toi qui gonfles, petite sotte ! Et puis, tout cela est de ta faute !

— Ma faute ? demande Rose, tout admirant ses coquelicots.

— Oui, tu veux toujours des choses impossibles, tu veux ceci, tu veux cela et on est dans de beaux draps maintenant.

— Ne t’énerve pas, plus tu râles et plus ton pied gonfle, regarde ton pied, regarde. Et puis tu sais, moi ce que j’aime le plus au monde, ce sont les fleurs, je veux des fleurs, des ruisseaux de fleurs, des ciels de fleurs, des tissus de fleurs, des baisers de fleurs, des…

— Des baisers de fleurs ! Tu veux vraiment des baisers de fleurs ?

— Tiens, tu ne fais plus semblant d’avoir mal ?

— Tu veux vraiment des baisers de fleurs ?

Jules s’est assis tout près de Rose. Qui triture ses coquelicots, un à un. Elle coupe les tiges, les regarde, les renifle. Elle penche la tête en arrière, joue avec ses cheveux blond cendré et puis se redresse d’un seul coup, comme si elle avait oublié quelque chose quelque part, puis s’assoit de nouveau et dépose des pétales de coquelicots sur les fleurs de sa jupe.

— C’est joli, tu trouves pas que c’est joli, toutes ces pétales sur ces fleurs ? Oh Jules, que dessines-tu ?

— Tu veux vraiment des baisers de fleurs, des ruisseaux de fleurs ?

— Oui, oui ! s’esclame Rose, persuadée que ses désirs jailliront du petit carnet brun, ou d’une pierre, ou de derrière les talus, ou de plus loin là-bas, sur l’eau…

— Alors Rose, relève-toi, il nous faut marcher !

Le jeune garçon remet chaussettes et baskets et reprend la route, tout en clopinant. Rose prend un air boudeur rassemble ses coquelicots et obéit, bien malgré elle.

— Jules, on va où ?

— C’est de ta faute, on est bien obligés de fuir à présent !

— Mais Jules, c’est toi qui ouvrais les portes et brisais les fenêtres de toutes ces maisons !

Jules et Rose se donne la main. Le soleil s’éteint minute après minute. Sur la rivière, une péniche longue comme un jour sans fin dérange des familles de canards.

— Jules, on arrive bientôt ?

— Oui, encore deux ou trois familles de canards…

— Jules, tu crois qu’on pourrait être emprisonnés, pour tout ça ?

— Bien sûr, c’est pour ça que nous devons nous enfuir ! Casser des portes et des fenêtres, tout ça pour voler des fleurs dans des vases et découper des fleurs sur les robes et les jupes des voisins, ça mérite des années de prison, tu le sais bien, Rose…Voilà, monte ici, sur cette péniche.

— Jules, tu sais conduire une péniche ?

— Je pense que oui, c’est un peu comme surfer sur google, si on veut…

— Jules, pourquoi grimper sur cette péniche et pas celle-là, là-bas plus loin ?

— Parce que dans mon carnet, j’avais inscrit des repères, des envies, des rêves…

— Des ciels de fleurs ?

— Si tu veux, oui…

— Oh, c’est sympa ici, on dirait un petit nid…Oh regarde, la photo sur le mur, c’est la photo de cette péniche…On voit son nom, sur son dos…

— Oui, lis ce mot si tu en es capable, et tu verras des rivières de fleurs, des champs de mimosas, des nuages gonflés aux caramels, des ciels de coquelicots…

— A…mé…ri…ques…

Carine-Laure Desguin

http://carinelauredesguin.over-blog.com

L'auteur ? Carine-Laure DESGUINL'auteur ? Carine-Laure DESGUINL'auteur ? Carine-Laure DESGUIN

Publié dans auteur mystère

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Mais qui a écrit ce texte ????

Publié le par christine brunet /aloys

Mais qui a écrit ce texte ????

Jules et Rose

— Oh Jules, ne marche pas si vite, je sais pas te suivre, et puis, je veux compter les coquelicots ! Je veux compter les coquelicots !

— Les coquelicots ? Je vois pas de coquelicots moi !

— Ben oui, tu marches bien trop vite…Attends-moi, Jules !

— Ecoute-moi bien Rose, je…

— Je t’entends pas, parle plus fort et regarde-moi quand tu parles, y’a rien à voir devant toi…

Tout en continuant de marcher, Jule se retourne. Avec sur le coin des lèvres un air de se moquer, il lâche :

— Et tu suis au pas de course un garçon qui ne voit pas l’horizon, pauvre petite Rose…

— Oh Jule, je suis fatiguée, mes jambes, mes jambes sont comme du coton, toutes molasses.

— T’as intérêt à te remuer ma vieille, continue-t-il sur le même ton ironique.

— Tu n’es pas si gentil que ça, tout bien réfléchi.

Jules, mimant des grimaces pour se moquer de Rose, trébuche sur une énorme pierre et s’étale de tout son long.

— Aïe, mon pied ! Zut et zut ! crie-t-il tout en se tordant de douleur et ne sachant comment plier sa jambe.

— Ouf ! tant mieux, te voilà ralenti !

— Rose, c’est tout ce que tu trouves à dire ! hurle le garçon d’une voix saccadée, le visage crispé.

Rose semble ne pas entendre et cueille des coquelicots sur le bord du chemin.

— Oh Jules, quelle chance que tu sois tombé justement ici, regarde tous les coquelicots sur ce talus !

Rouge de colère, Jules rampe comme il le peut jusqu’au talus, se déchausse et frotte son pied de toutes ses forces. Le jeune garçon fouille alors dans la poche de son jeans et en ressort un petit carnet brun.

— C’est quoi ce carnet, Jules ? interroge la fillette qui s’est assise et compte ses coquelicots.

— Compte tes herbes et t’occupe pas du reste !

— Y’a pas de reste, Jules. Il y a toi, moi, les coquelicots et…

— Et une fille sans cervelle !

— Tu veux que je mette des herbes dans ta chaussette ? Peut-être que tu aurais moins mal ton pied, et puis regarde tes orteils, ils gonflent ! Ils gonflent !

— C’est toi qui gonfles, petite sotte ! Et puis, tout cela est de ta faute !

— Ma faute ? demande Rose, tout admirant ses coquelicots.

— Oui, tu veux toujours des choses impossibles, tu veux ceci, tu veux cela et on est dans de beaux draps maintenant.

— Ne t’énerve pas, plus tu râles et plus ton pied gonfle, regarde ton pied, regarde. Et puis tu sais, moi ce que j’aime le plus au monde, ce sont les fleurs, je veux des fleurs, des ruisseaux de fleurs, des ciels de fleurs, des tissus de fleurs, des baisers de fleurs, des…

— Des baisers de fleurs ! Tu veux vraiment des baisers de fleurs ?

— Tiens, tu ne fais plus semblant d’avoir mal ?

— Tu veux vraiment des baisers de fleurs ?

Jules s’est assis tout près de Rose. Qui triture ses coquelicots, un à un. Elle coupe les tiges, les regarde, les renifle. Elle penche la tête en arrière, joue avec ses cheveux blond cendré et puis se redresse d’un seul coup, comme si elle avait oublié quelque chose quelque part, puis s’assoit de nouveau et dépose des pétales de coquelicots sur les fleurs de sa jupe.

— C’est joli, tu trouves pas que c’est joli, toutes ces pétales sur ces fleurs ? Oh Jules, que dessines-tu ?

— Tu veux vraiment des baisers de fleurs, des ruisseaux de fleurs ?

— Oui, oui ! s’esclame Rose, persuadée que ses désirs jailliront du petit carnet brun, ou d’une pierre, ou de derrière les talus, ou de plus loin là-bas, sur l’eau…

— Alors Rose, relève-toi, il nous faut marcher !

Le jeune garçon remet chaussettes et baskets et reprend la route, tout en clopinant. Rose prend un air boudeur rassemble ses coquelicots et obéit, bien malgré elle.

— Jules, on va où ?

— C’est de ta faute, on est bien obligés de fuir à présent !

— Mais Jules, c’est toi qui ouvrais les portes et brisais les fenêtres de toutes ces maisons !

Jules et Rose se donne la main. Le soleil s’éteint minute après minute. Sur la rivière, une péniche longue comme un jour sans fin dérange des familles de canards.

— Jules, on arrive bientôt ?

— Oui, encore deux ou trois familles de canards…

— Jules, tu crois qu’on pourrait être emprisonnés, pour tout ça ?

— Bien sûr, c’est pour ça que nous devons nous enfuir ! Casser des portes et des fenêtres, tout ça pour voler des fleurs dans des vases et découper des fleurs sur les robes et les jupes des voisins, ça mérite des années de prison, tu le sais bien, Rose…Voilà, monte ici, sur cette péniche.

— Jules, tu sais conduire une péniche ?

— Je pense que oui, c’est un peu comme surfer sur google, si on veut…

— Jules, pourquoi grimper sur cette péniche et pas celle-là, là-bas plus loin ?

— Parce que dans mon carnet, j’avais inscrit des repères, des envies, des rêves…

— Des ciels de fleurs ?

— Si tu veux, oui…

— Oh, c’est sympa ici, on dirait un petit nid…Oh regarde, la photo sur le mur, c’est la photo de cette péniche…On voit son nom, sur son dos…

— Oui, lis ce mot si tu en es capable, et tu verras des rivières de fleurs, des champs de mimosas, des nuages gonflés aux caramels, des ciels de coquelicots…

— A…mé…ri…ques…

Publié dans auteur mystère

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Qui est l'auteur de cette nouvelle ?

Publié le par christine brunet /aloys

Qui est l'auteur de cette nouvelle ?

UNE HISTOIRE DE FÉLINS

« Tigre ! Tigre ! Dans les forêts de la nuit, quelle main ou quel œil immortel put façonner ta formidable symétrie ? », marmottai-je en regardant le félidé qui marchait vers moi très lentement, d’un pas lourd et pourtant gracieux. Le vert étincelant de ses iris, étrangement assorti au vert de l’herbe écrasée sous les coussinets de ses pattes, m’hypnotisait. Comme si j’étais le cobra. Comme s’il était le pungi.

Les Sundarbans étaient son royaume, et moi, imbécile impudent, je me retrouvai sur le territoire de Sa Majesté du Bengale, quelque part entre la terre et le fleuve, et dans une atmosphère de conte indien.

Les marques de ses griffes sur les palétuviers, je les avais pourtant vues… Je les avais vues, mais elles avaient exalté l’impétuosité de mon désir d’un face à face.

Mon grand-père était braconnier, puis mon père, puis mon frère aîné. Moi, j’avais toujours refusé de perpétuer la tradition des mâles de la famille Byron et j’étais devenu guide. Adulte et autonome, je me mis à faire des dons à la WWF. (Un peu pour leur donner la nausée, au départ…) Ils ne comprenaient pas mon respect des animaux. Mon respect des choses qui respirent. Mon grand frère, Richard, cessa de m’arranger le portrait lorsque, autour de mes dix-huit ans, j’atteignis la taille de six pieds et deux pouces, et que mon corps, après bien des efforts, sembla façonné par Rodin.

Richard fut tué par un tigre. Le cœur de sa fiancée, Anagha, se racornit, car même si elle désapprouvait ce qu’il faisait, elle l’aimait et espérait des enfants. Elle finit par retourner vivre chez ses parents, dans la ville de Bangalore.

Père, quant à lui, se lança à la chasse au mangeur d’hommes, mais c’est lui qui se fit dévorer, au final… Il ne restait plus que mon grand-père fruste. Et moi, j’entrepris de traquer le tigre dans la mangrove. Désir d’être jugé, de savoir si j’étais digne de vivre. Ou de mourir, comme Richard et notre père après lui.

Et la bête était là, enfin. Devant moi. Pour moi ! Magnifique… Elle renâclait. Avec ses épaules musclées et ses pattes puissantes, ce tigre-là ne pouvait être qu’un conquérant. Il n’était arrivé ni de côté ni par derrière, mais en face, sûr de sa supériorité qu’il affichait d’ailleurs ostensiblement. Idiot ! Dans mes frusques ramenées d’Angleterre, j’avais la prétention d’exister face à ce titan à la robe royale orangée striée de noir. La prétention de respirer le même air qu’il respirait.

Il rugit lorsque je m’inclinai, fit un pas et s’immobilisa. Il mesurait neuf pieds et dix pouces de longueur, et trois pieds et sept pouces de hauteur. Il s’approcha un peu plus. Si près que je sentis la tiédeur de son souffle. Je m’agenouillai.

L’expression du tigre se fit plus douce. Son regard clairvoyant s’emplit de compassion et il vint coller son front tout contre mon front. Ses vibrisses me chatouillèrent. Alors, ma chair se détacha et je fus réincarné en tigre. La volonté de la déesse Durgā, peut-être bien…

Rien ne se perd. Rien ne se crée. Tout se transforme.

« Tigre ! Tigre ! Dans les forêts de la nuit, quelle main, quel œil immortel osèrent façonner ta formidable symétrie ? », eussé-je pu murmurer – je feulai.

Nous nous enfonçâmes dans la forêt dense, puis nous nous séparâmes.

Publié dans auteur mystère

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L'auteur ? Didier FOND !

Publié le par christine brunet /aloys

CES OBJETS QUI CHUCHOTENT DANS LES TENEBRES…

Craignez-vous l’obscurité et le monde étrange des appartements abandonnés ? Craignez-vous les mille petits bruits, la nuit, qui hantent votre monde familier ? Savez-vous d’où viennent ces frissons soudains qui parcourent votre corps, alors que, blottis sous la couette, vous attendez le sommeil dans une semi torpeur propre aux découvertes les plus étranges ?...

Imaginez une maison, un appartement, fermé(e) depuis des semaines, ou des mois, des années… Volets clos, qui laissent à peine filtrer une lueur blanchâtre, mouvante ; les parquets sont recouverts d’une mince couche de poussière ; dans les coins, à l’angle des murs, quelques filaments noirâtres semblent agités de soubresauts presque humains ; les meubles sont encore là, témoins muets et déjà oubliés d’une vie passée, d’une existence qui n’a rien laissé d’autre derrière elle que ces objets d’un quotidien définitivement enfui… La moisissure colle aux murs, aux chambranles des portes, aux montants des fenêtres. Le silence est partout, même le glissement de vos pas sur les lattes du parquet ne parviennent pas à troubler la létale sérénité des lieux.

Sur une table, un livre ouvert, abandonné au moment du départ ; il récite à voix basse, inlassablement, le même texte ; quelques champignons ont déjà envahi ses pages, mais le murmure ne cesse pas, peut-être devient-il seulement moins audible, plus ténu, comme déjà étouffé par la lente décomposition du papier… Sur la cheminée, des bibelots, nombreux ; figurines de porcelaines qui se racontent leur vie d’antan, photographies de ceux qui ont été aimés et qui balbutient leurs derniers mots ; une peluche autrefois rose mais que le temps et l’humidité ont rendu presque blanche ; elle pleure, larme à larme, sa splendeur de jadis.

Le secrétaire est encore ouvert ; éventré, il montre ses viscères avec une pudeur nostalgique. Il offre à qui veut s’en saisir les lettres de naguère, rangées là par une main fiévreuse ou nonchalante, lettres d’amour, lettres d’affaires, courrier devenu inutile et que la main du temps mutile peu à peu… Quelques stylos vous attendent ; ils dardent vers vos doigts l’éclat déjà terni de leur plume, priant pour que, une fois encore, ils puissent accomplir ce pour quoi ils ont été créés… Mais vous passez, fantôme impalpable, c’est à peine si votre main a effleuré le bois un peu vermoulu, rongé par les termites ; l’éclat s’atténue, disparaît ; il ne reste de ce reliquat de l’écrit qu’un peu d’encre séchée et un ultime soupir.

Le lit, dans la chambre. Il y a bien longtemps qu’il n’a pas été défait. Garde-t-il encore l’empreinte des corps qu’il a bercés ? Non. Sa mémoire s’est effacée, il erre dans les labyrinthes de l’oubli et ne peut que chuchoter quelques bribes de mots, à peine prononcés, hachés, effilochés, comme les couvertures, comme ces draps qui le recouvrent et qui, eux aussi, sont voués à une lente destruction. Même les oreillers n’ont plus grand-chose à dire ; ils répètent les mêmes sons, ceux entendus pendant tant d’années, mais leur voix n’a plus d’intonation : monocorde, elle débite sans conscience ce qu’ils ont retenu. Les rideaux de velours sont fermés. Ils ont gardé l’apparence de leur lustre d’antan ; pourtant, bien dissimulées entre leurs fibres, la poussière et l’usure ont déjà commencé leur œuvre de mort. Vous les effleurez du bout des doigts ; ils bougent un peu, murmurent un vague remerciement puis replongent dans leur hébétude.

Sur la table de chevet, une lampe à l’abat-jour fané, une bougie à moitié consumée ; un réveil dont les aiguilles marquent obstinément la même heure ; il a oublié le temps, tout comme le temps l’a oublié. Et puis un autre livre, fermé ; celui-là ne parle pas. Il écoute. Il écoute les gémissements de la bougie, les ricanements de la lampe, le silence du réveil. Il garde pour lui ses pensées et rêve à son devenir…

Glissez le long des corridors, entrez dans ces mille et une pièces, écoutez : ce chuchotement dans les ténèbres, ce sont les objets qui se souviennent ; la nuit aussi, vous les entendez. Ils vous bercent ou vous effraient. Ils sont là. Non pour toujours, mais pour un petit, tout petit instant de conscience où vous avez enfin l’impression d’accéder à l’éternité…

Didier Fond

fonddetiroir.hautetfort.com

L'auteur ? Didier FOND !L'auteur ? Didier FOND !

Publié dans auteur mystère

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Qui est l'auteur de cette nouvelle ?

Publié le par christine brunet /aloys

Qui est l'auteur de cette nouvelle ?

CES OBJETS QUI CHUCHOTENT DANS LES TENEBRES…

Craignez-vous l’obscurité et le monde étrange des appartements abandonnés ? Craignez-vous les mille petits bruits, la nuit, qui hantent votre monde familier ? Savez-vous d’où viennent ces frissons soudains qui parcourent votre corps, alors que, blottis sous la couette, vous attendez le sommeil dans une semi torpeur propre aux découvertes les plus étranges ?...

Imaginez une maison, un appartement, fermé(e) depuis des semaines, ou des mois, des années… Volets clos, qui laissent à peine filtrer une lueur blanchâtre, mouvante ; les parquets sont recouverts d’une mince couche de poussière ; dans les coins, à l’angle des murs, quelques filaments noirâtres semblent agités de soubresauts presque humains ; les meubles sont encore là, témoins muets et déjà oubliés d’une vie passée, d’une existence qui n’a rien laissé d’autre derrière elle que ces objets d’un quotidien définitivement enfui… La moisissure colle aux murs, aux chambranles des portes, aux montants des fenêtres. Le silence est partout, même le glissement de vos pas sur les lattes du parquet ne parviennent pas à troubler la létale sérénité des lieux.

Sur une table, un livre ouvert, abandonné au moment du départ ; il récite à voix basse, inlassablement, le même texte ; quelques champignons ont déjà envahi ses pages, mais le murmure ne cesse pas, peut-être devient-il seulement moins audible, plus ténu, comme déjà étouffé par la lente décomposition du papier… Sur la cheminée, des bibelots, nombreux ; figurines de porcelaines qui se racontent leur vie d’antan, photographies de ceux qui ont été aimés et qui balbutient leurs derniers mots ; une peluche autrefois rose mais que le temps et l’humidité ont rendu presque blanche ; elle pleure, larme à larme, sa splendeur de jadis.

Le secrétaire est encore ouvert ; éventré, il montre ses viscères avec une pudeur nostalgique. Il offre à qui veut s’en saisir les lettres de naguère, rangées là par une main fiévreuse ou nonchalante, lettres d’amour, lettres d’affaires, courrier devenu inutile et que la main du temps mutile peu à peu… Quelques stylos vous attendent ; ils dardent vers vos doigts l’éclat déjà terni de leur plume, priant pour que, une fois encore, ils puissent accomplir ce pour quoi ils ont été créés… Mais vous passez, fantôme impalpable, c’est à peine si votre main a effleuré le bois un peu vermoulu, rongé par les termites ; l’éclat s’atténue, disparaît ; il ne reste de ce reliquat de l’écrit qu’un peu d’encre séchée et un ultime soupir.

Le lit, dans la chambre. Il y a bien longtemps qu’il n’a pas été défait. Garde-t-il encore l’empreinte des corps qu’il a bercés ? Non. Sa mémoire s’est effacée, il erre dans les labyrinthes de l’oubli et ne peut que chuchoter quelques bribes de mots, à peine prononcés, hachés, effilochés, comme les couvertures, comme ces draps qui le recouvrent et qui, eux aussi, sont voués à une lente destruction. Même les oreillers n’ont plus grand-chose à dire ; ils répètent les mêmes sons, ceux entendus pendant tant d’années, mais leur voix n’a plus d’intonation : monocorde, elle débite sans conscience ce qu’ils ont retenu. Les rideaux de velours sont fermés. Ils ont gardé l’apparence de leur lustre d’antan ; pourtant, bien dissimulées entre leurs fibres, la poussière et l’usure ont déjà commencé leur œuvre de mort. Vous les effleurez du bout des doigts ; ils bougent un peu, murmurent un vague remerciement puis replongent dans leur hébétude.

Sur la table de chevet, une lampe à l’abat-jour fané, une bougie à moitié consumée ; un réveil dont les aiguilles marquent obstinément la même heure ; il a oublié le temps, tout comme le temps l’a oublié. Et puis un autre livre, fermé ; celui-là ne parle pas. Il écoute. Il écoute les gémissements de la bougie, les ricanements de la lampe, le silence du réveil. Il garde pour lui ses pensées et rêve à son devenir…

Glissez le long des corridors, entrez dans ces mille et une pièces, écoutez : ce chuchotement dans les ténèbres, ce sont les objets qui se souviennent ; la nuit aussi, vous les entendez. Ils vous bercent ou vous effraient. Ils sont là. Non pour toujours, mais pour un petit, tout petit instant de conscience où vous avez enfin l’impression d’accéder à l’éternité…

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L'auteur de ce texte est Gauthier HIERNAUX

Publié le par christine brunet /aloys

 

Une pie dans le ciel de Saïgon

 

 

 

Ça avait commencé tout bêtement, par hasard. Le hasard… comme il haïssait ce mot ! Depuis, il se sentait comme un animal traqué par le Destin.

Il savait pourtant que c’était stupide, qu’il n’avait pas demandé ça et qu’on ne pourrait pas lui reprocher de s’être fait mousser pour le plaisir d’un peu de publicité. Il n’était pas comme le voisin de ses parents, qui aurait appelé la presse uniquement parce qu’il venait de s’acheter un tracteur pour tondre son gazon.

John-John, en l’honneur des Kennedy, Sizeman était un garçon timoré, à la limite de l’autisme. Sa vie était pourrie de petites manies de vieux garçon – qu’il était déjà à trente et un ans – du lever au coucher, chaque jour de la semaine, année après année. Jamais il ne dérogeait à ses habitudes.

Jusqu’à ce jour terrible où il avait fait un pas de travers. Le pas fatal, comme l’équilibriste qui avait décidé de tenter le grand saut. Cette erreur, il la regretterait encore longtemps.

John-John Sizeman allongea le pas en direction du parc et pria pour que son banc ne soit pas pris. Il avait besoin de s'asseoir et de réfléchir, sur SON banc et pas un autre. Il l'avait choisi dix ans auparavant quand il n'était encore qu'un simple étudiant en informatique. Il ne réussissait à prendre des décisions que les fesses posées sur ce bois peint. En avait-il essayé un autre ? À quoi bon si celui-ci avait toujours fait ses preuves.

Le garçon s'engagea du côté gauche de l'allée

(toujours remonter du côté gauche et redescendre du côté droit, c'était un dogme)

et avança, sans regarder devant lui. Aux autres de s'écarter après tout! John-John avait le poids pour lui.

Depuis ses quinze ans, il ne se nourrissait que de quelques aliments, tous triés sur le volet pour lui apporter de quoi survivre. Il savait que, où qu'il aille aux États-Unis, ces produits seraient là. Il pouvait les conserver pendant des années, à l'abri de leur enveloppe de métal, sans craindre la rupture de stock. Car si John-John venait à manquer de ces denrées que d'aucuns auraient nommé "malbouffe", il ne saurait pas sur quoi se rabattre quitte à... modifier le PLAN. Or, on ne pouvait, sous aucun prétexte en dévier. John-John Sizeman, moins que quiconque, n'en n'avait le droit.

Il atteignit enfin la fontaine

(il avait reconnu le dessin des pavés qui en délimitaient le périmètre)

et osa enfin un regard en direction du banc. Un couple d'adolescents s'y bécotait sans vergogne. Il leur lança son regard des ténèbres, pourtant, ces deux là étaient trop affairés pour prêter attention au petit gros à casquette qui prenait l’ombre sous le platane.

John-John devait réagir. Mais que faire dans une telle situation ? Il n’avait même pas sa place dédicacée pour réfléchir ! Il lui fallait prendre une décision, coûte que coûte.

Pris d’une soudaine rage, il fonça vers le couple enlacé et leur hurla dessus jusqu’à ce qu’ils prennent peur et s’égaient comme des moineaux suite à un coup de fusil.

Soulagé, le garçon s’écroula sur le banc pour songer à ce qu’il devait faire, à comment réparer sa bourde. Le PLAN pourrait être à jamais compromis s’il acceptait de son plein gré ce terrible coup du sort.

Tout s’était mal enchaîné. D’ordinaire, il s’arrêtait à cette librairie uniquement  pour s’acheter un paquet de chewing gums à la chlorophylle

(encore quelque chose qui ne disparaitrait pas de sitôt !)

mais ce matin, poussé par quelque démon, le libraire l’avait tenté comme le Serpent l’avait fait pour Ève .

John-John n’était pas un joueur

(trop de probabilités, trop de possibilités de sortir du PLAN).

Il fuyait tous les hasards, quels qu’ils soient puisque la vie n’était qu’une suite d’événements programmés à l’avance. Mais cet homme, Mister Miller, qu’il connaissait depuis tant d’années – cet infâme salopard devrait-il dire – lui avait tendu un billet de loterie, de ceux que l’on gratte avec une pièce ou l’ongle du pouce. Prétextant un oubli d’un client précédent, il avait essayé de le lui refiler. John-John avait d’abord catégoriquement refusé, mais Mister Miller s’était montré persuasif.

Allons, John-John, ce client a payé ce billet. Je ne peux pas le remettre sur le présentoir ! Ce serait… du vol.

Mais pourquoi vous ne le lui rendez pas à ce monsieur ? avait bredouillé le jeune homme, en sueur.

Tout bonnement parce que je ne sais pas de qui il s’agit ! avait rétorqué l’autre, vaguement agacé. Quelqu’un m’a acheté hier avant la fermeture une bonne dizaine de billets, un journal et deux ou trois bricoles comme un paquet de cigarettes, du briquet et des allumettes. Il en a oublié un sur le comptoir ! La belle affaire ! Autant que quelqu’un en profite !

Pourquoi pas vous, Monsieur Miller ?

Le vieux libraire avait pris un air gêné et écarté les bras de son gilet de mauvais goût avant de bredouiller un truc totalement incompréhensible où il était question d’éthique. En gros, il ne pouvait pas garder le billet car, s’il gagnait une grosse somme, il ne pourrait tout bonnement pas la garder. Autant que le bénéficiaire soit un client aussi régulier que Mr. Sizeman.

Le gras garçon avait noté un drôle de sourire sur la face ravinée du libraire, mais il était tellement perdu dans ses atermoiements qu’il l’enregistra sans l’analyser. Cela avait été là sa première erreur. Il connaissait bien Mr Miller et l’appréciait beaucoup car, s’il avait compris comment fonctionnait le gamin, il ne lui avait jamais fait la moindre remarque, contrairement aux autres personnes, famille et « amis » de l’entourage de John-John. Sans doute est-ce la raison pour laquelle, alors que sa raison s’y opposait farouchement, la main de John-John Sizeman s’empara du billet.

Il était onze heures moins le quart et, il n’avait pas encore entamé son paquet de chewing gums.      

***

Arnie Miller, libraire depuis l’invention de l’imprimerie, chaussa ses nouvelles lunettes ultralégères que sa femme l’avait convaincu d’acheter et se dit que, décidemment, elles ne lui allaient pas. Il avait abandonné une monture qu’il trimballait sur son nez depuis vingt ans et qui ne se seraient jamais démodées pour la simple et bonne raison qu’elles n’avaient jamais été à la mode. Il avait fixé un petit miroir sur le mur droit de son comptoir, invisible pour autrui, car Arnie avait la hantise de servir ses clients avec le nez sale. C’était une manie qui datait du début de sa carrière et qui le poursuivait encore, d’autant plus que les poils clairsemés de son nez étaient devenus une véritable forêt dense depuis que ceux de son crâne l’avaient déserté.

Toutes les heures, surtout pendant l’hiver et les périodes d’allergie, Arnie s’observait les fosses nasales quand il n’avait personne à servir.

Il était en pleine exploration quand la clochette de la porte d’entrée l’avertit que son intimité était momentanément terminée. Il fit semblant de remettre de l’ordre dans ses billets de loterie le temps que le nouveau venu se plante devant le comptoir. Il attendait généralement le « bonjour » de l’individu pour faire semblant de se sortir la tête du travail, celui-ci ne venant cependant pas, le libraire feignit de reporter tout à fait incidemment son attention vers le client.

Il y vit cette grosse limace de John-John Sizeman qui faisait tellement honte à ses parents. Arnie Miller en avait pitié – même si la première image qui venait à lui quand il le voyait était « gastéropode » – et  faisait tout pour le traiter comme un habitué de son petit commerce. Depuis quatre ans, cinq  peut-être, ce type venait lui acheter tous les jours un paquet de chewing gums à la chlorophylle qui devait soit vider en une journée, soit collectionner depuis l’enfance. Il n’entrait qu’une seule fois dans sa boutique, à neuf heures pile et jamais, au grand jamais, une seconde fois.

Pourtant, il avait devant les yeux en cet instant même un John-John Sizeman blême et tremblant qui lui tendait un billet de loterie un peu froissé, le même sans doute que celui qu’il lui avait donné de bon cœur tout à l’heure.

Je vous le rends, Mister Miller. Je n’en veux pas.   

Arnie se gratta le lobe de l’oreille et essaya un sourire, un clin d’œil et un haussement d’épaules dans un même mouvement.

Quand il avait réussi à refourguer ce billet à cet ersatz d’être humain quelque heures auparavant, il avait été partagé entre deux sentiments contradictoires. Il s’était senti l’âme d’un boy scout et d’un tentateur. À la fois, il souhaitait aider ce garçon à sortir de sa spirale infernale et, en même temps, il s’était rendu compte que le moyen n’était sans doute pas le bon. Un électrochoc d’être humain adulte pour ranimer un mulot. Il en avait la preuve de visu.

Rebonjour, John-John, chantonna-t-il. Que puis-je faire pour toi ? À nouveau…

Il grimaça intérieurement. Ces deux mots étaient de trop.

Le jeune Sizeman secoua le morceau de papier qu’il tenait fermement entre ses doigts boudinés avant de le plaquer sur le comptoir, pile entre le lecteur de cartes et les boîtes d’Oreo.

Arnie Miller remarqua qu’il n’avait même pas été gratté.

Je vous demande de reprendre ce billet, Mister Miller. S’il vous plaît… j’en veux pas.

Le commerçant s’éclaircit la gorge avant de faire la moue.

Bien. Bien. Comme tu voudras. Je le donnerai à quelqu’un d’autre en ce cas…

Et avant qu’il ait pu ajouter le moindre mot, Sizeman avait jaillit de la boutique, laissant le vieux libraire comme deux ronds de flanc.

Il revenait à peine de sa surprise quand la cloche tintinnabula de nouveau et la porte s’ouvrit sur la silhouette légèrement voûtée, mais encore alerte, de Mr Alberts.

Elmore Alberts avait passé sa vie sur les routes. Représentant de commerce retraité, il n’aspirait désormais plus qu’à profiter de sa villa, durement gagnée par des années de sacrifices. De ce qu’Arnie en savait, il n’avait ni femme ni enfant et vivait seul malgré son âge.

Comme le fils Sizeman, il venait tous les jours à la boutique, à la seule différence près que ses achats variaient.

Ils se saluèrent aimablement, prenant des nouvelles de l’un et de l’autre, puis le vieillard réclama son journal et un paquet de pastilles à la menthe. Le libraire profita de sa présence pour tenter de se débarrasser du billet refusé par John-John Sizeman. Comme son prédécesseur, il montrait une certaine méfiance à l’égard d’un cadeau qu’il jugeait injustifié. Miller et lui-même n’étaient pas si proches pour qu’il lui fasse pareil présent. Le commerçant eut beau argumenter, le représentant retraité se montra inflexible et quitta la boutique un peu irrité.

  Hé ben… merde alors ! souffla Arnie Miller de plus en plus dépité. 

Il avait passé sa vie à vendre des tonnes de trucs (parfois inutiles) et c’était bien la première fois qu’on lui refusait un machin gratuit.

Il se mit à fourrager furieusement dans son nez jusqu’à ce que la clochette retentisse une troisième fois. C’était cet imbécile de facteur. S’il y avait bien un quidam à qui il n’avait aucune envie de filer un billet de loterie c’était bien lui !

Les clients se succédèrent et plus aucun ne trouva grâce à ses yeux. Le fils Sizeman et le vieux représentant l’avaient mis dans une humeur telle qu’il ne desserra pratiquement plus les lèvres de la journée.

***

Il était sept heures passées de cinq minutes quand Arnie Miller ouvra le volet métallique qui condamnait pour la nuit l’entrée de sa boutique.

Son caractère s’était à peine radouci car la nuit ne lui avait pas porté conseil. Sa double rebuffade lui avait véritablement porté sur les nerfs. Pourtant, alors qu’il ouvrait le rideau de fer de sa boutique, le libraire tentait de relativiser. Après tout, il s’était fait remettre à sa place par un vieux solitaire un peu grincheux et un gamin taré. Il n’avait pas à s’en faire. Il n’était pas mis en cause. D’ailleurs, pour quelle raison ces refus lui tenaient-ils tellement à cœur ?

Tu te retournes pas, OK ?

Arnie eut un hoquet de surprise. La voix assurée, quoique juvénile, avait éclaté à quelques centimètres de son oreille. Il ne voyait pas son agresseur, il ne sentait que l’odeur du cuir qui émanait de sa veste et son haleine de Red Bull.

Ne fais pas de conneries, p’tit ! Tu veux quoi ?

M’appelle pas « p’tit », vieux con !

Tu veux quoi ? La caisse ? Je commence ma journée, il n’y a rien dedans, tu sais. En tous cas, pas grand-chose…

Il y eut un long silence à l’arrière. Le gamin avait l’air de mesurer l’étendue de sa bêtise. Quant au libraire, il se demandait s’il n’avait pas donné un tuyau à ce garçon. Il devrait se montrer prudent ce soir. Peut-être devrait-il investir dans un spray de défense en plus de la barre à mine placée en-dessous du comptoir.

Il n’y avait pas un chat dans la rue. Il n’y avait jamais personne quand un vieux type ou une fille se faisait agresser. Ses collègues des autres boutiques avaient tous été au moins une fois braqués, mais le vieil Arnie se vantait la semaine dernière encore de ne pas encore avoir fait les frais de la petite criminalité. Sans doute sa boutique faisait-elle plus pitié qu’envie, un constat qui le rassurait, mais ne l’enchantait guère. Aujourd’hui, il pouvait se rassurer. Ce constat, amer, était loin de le porter aux nues.

L’odeur de Red Bull se fit plus forte quand le gamin approcha ses lèvres de l’oreille velue du commerçant. Il sentit la pointe d’une lame presser le bas de son dos.

Tu me files ton ‘larfeuille’ alors.

Arnie sentit des doigts s’introduire dans la poche de son pantalon de velours côtelé, puis en ressortir aussitôt pour se faufiler dans celle de son veston. Ils en ressortirent cette fois avec le butin. Il n’essaya pas de se défendre. Outre le fait que son agresseur avait la force et la jeunesse pour lui, il savait que son cuir élimé n’abritait qu’un peu de mitraille et quelques billets pour démarrer sa caisse. Il entendit le gamin farfouiller dans son bien et le bruit caractéristique des coupures qu’on fourre sans ménagement dans la poche d’un pantalon.

« Pourquoi t’as pas gratté ton billet ?

Hein ?

Le jeune type soupira et lui donna une petite bourrade dans le dos.

Ton billet à gratter, putain ! Tu le gardes sur toi parce que c’est joli ?

Le fameux billet doublement refusé oublié par le client d’hier matin. La veille, sans réfléchir, Arnie l’avait plié en deux et glissé dans son portefeuille fatigué. Il ne savait pas ce qui l’avait poussé à faire ça, mais il ne trouvait pas honnête de le remettre dans le présentoir avec ceux qui n’avaient pas encore trouvé acquéreur.

Il s’éclaircit la gorge avant de proposer :

Prends-le si tu veux.

Je veux, ouais, grogna le braqueur.

Le libraire laissa le gamin gratter la couche protectrice du billet, résigné.

BORDEL !

Le commerçant se retourna à demi.

Quoi ? Quoi ?

N’obtenant aucune réponse, il poursuivit sa rotation. Il se retrouva bientôt face à un adolescent – seize ans, peut-être – portant un blouson en cuir brun fermé jusqu’au cou, jeans troué aux genoux et casquette enfoncée jusqu’aux oreilles. Une moustache – de celles qu’on peine à laisser pousser entre les boutons d’acné – garnissait le dessus de sa lèvre supérieure. Le gamin louchait sur le billet qu’il tenait fermement à deux mains. Arnie remarqua que le cran d’arrêt gisait sur le sol. Le gamin ne paraissait pas s’en soucier.

Quoi ? redemanda le vieux monsieur en arrachant le billet des mains de son vis-à-vis. Qu’est-ce que tu v…

Il n’acheva pas sa question. Devant ses yeux écarquillés s’étalaient plus de zéros que le commerçant n’avait jamais vus de toute sa vie.

Holly shit !   

Putain, ouais ! répliqua le petit loubard qui retira sa casquette pour s’éponger le front de sa manche.

Ils restèrent muets un instant avant de se regarder au même moment. Arnie vit dans les yeux du gamin une franche résolution qui l’effraya. Il n’avait pas le choix, il devait jouer le tout pour le tout.

Ecoute, fils, je sais à quoi tu penses. C’est de la folie et je vais t’expliquer pourquoi. Rentre un instant dans ma boutique s’il te plaît. Il fait froid ce matin…  

Le jeune homme ne voulait pas. Revenant peu à peu de sa surprise, il redevenait crâne et demandait à son aîné ce qui l’empêchait de le poinçonner pour lui piquer le billet. La face ridée d’Arnie Miller s’émailla d’un sourire.

« Tu n’y connais pas grand-chose à la vie, hein ? Fils, tu peux faire valider ton billet uniquement dans la librairie où tu l’as acheté… ça limite la fraude, tu comprends ? Si tu me tranches la gorge comme tu prévois de le faire, ma boutique sera fermée en attendant un repreneur. Ça peut prendre des mois, des années peut-être. En attendant, la somme aura été remise en jeu.

Le petit caïd hochait la tête, convaincu. Il venait de ramasser et de ranger son couteau dans la poche de son manteau de cuir et suivait docilement le vieux type dans sa librairie. Miller n’arrêtait pas de pérorer, ravi que son mensonge prenne, lui qui n’avait jamais été filou dans l’âme.

« Voilà ce que je te propose, poursuivit-il en refermant le volet derrière eux, je valide ton billet et on partage les gains. Bien sûr, tu es obligé de me faire confiance, mais je pense que je suis dans le même cas…  

Il s’approcha du comptoir et le contourna pour se retrouver de l’autre côté, près du tiroir-caisse encore vide dans lequel il faillit y déverser la mitraille et les coupures contenues dans son portefeuille. Il prit un air d’excuse et tendit la main en direction du garçon.

« Pourrais-tu me rendre l’argent, fils ? J’aimerais mon fond de caisse pour ouvrir la boutique.

Heu… ouais, ouais, fit le jeune homme en retirant de sa poche revolver l’objet de son larcin.

Allez, viens ! Approche, je ne vais pas te manger, ricana le vieil Arnie tandis que sa main agrippait sous le comptoir la barre à mine.

 

 

 

 

Gauthier HIERNAUX

grandeuretdecadence.wordpress.com

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Mais qui a écrit ce texte ????? (2eme partie)

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

point d'interrogation

 

 

 

***

Il était sept heures passées de cinq minutes quand Arnie Miller ouvrit le volet métallique qui condamnait pour la nuit l’entrée de sa boutique.

Son caractère s’était à peine radouci car la nuit ne lui avait pas porté conseil. Sa double rebuffade lui avait véritablement porté sur les nerfs. Pourtant, alors qu’il ouvrait le rideau de fer de sa boutique, le libraire tentait de relativiser. Après tout, il s’était fait remettre à sa place par un vieux solitaire un peu grincheux et un gamin taré. Il n’avait pas à s’en faire. Il n’était pas mis en cause. D’ailleurs, pour quelle raison ces refus lui tenaient-ils tellement à cœur ?

-                     Tu te retournes pas, OK ?

Arnie eut un hoquet de surprise. La voix assurée, quoique juvénile, avait éclaté à quelques centimètres de son oreille. Il ne voyait pas son agresseur, il ne sentait que l’odeur du cuir qui émanait de sa veste et son haleine de Red Bull.

-                     Ne fais pas de conneries, p’tit ! Tu veux quoi ?

-                     M’appelle pas « p’tit », vieux con !

-                     Tu veux quoi ? La caisse ? Je commence ma journée, il n’y a rien dedans, tu sais. En tous cas, pas grand-chose…

Il y eut un long silence à l’arrière. Le gamin avait l’air de mesurer l’étendue de sa bêtise. Quant au libraire, il se demandait s’il n’avait pas donné un tuyau à ce garçon. Il devrait se montrer prudent ce soir. Peut-être devrait-il investir dans un spray de défense en plus de la barre à mine placée en-dessous du comptoir.

Il n’y avait pas un chat dans la rue. Il n’y avait jamais personne quand un vieux type ou une fille se faisait agresser. Ses collègues des autres boutiques avaient tous été au moins une fois braqués, mais le vieil Arnie se vantait la semaine dernière encore de ne pas encore avoir fait les frais de la petite criminalité. Sans doute sa boutique faisait-elle plus pitié qu’envie, un constat qui le rassurait, mais ne l’enchantait guère. Aujourd’hui, il pouvait se rassurer. Ce constat, amer, était loin de le porter aux nues.

L’odeur de Red Bull se fit plus forte quand le gamin approcha ses lèvres de l’oreille velue du commerçant. Il sentit la pointe d’une lame presser le bas de son dos.

-                     Tu me files ton ‘larfeuille’ alors.

Arnie sentit des doigts s’introduire dans la poche de son pantalon de velours côtelé, puis en ressortir aussitôt pour se faufiler dans celle de son veston. Ils en ressortirent cette fois avec le butin. Il n’essaya pas de se défendre. Outre le fait que son agresseur avait la force et la jeunesse pour lui, il savait que son cuir élimé n’abritait qu’un peu de mitraille et quelques billets pour démarrer sa caisse. Il entendit le gamin farfouiller dans son bien et le bruit caractéristique des coupures qu’on fourre sans ménagement dans la poche d’un pantalon.

« Pourquoi t’as pas gratté ton billet ?

-                     Hein ?

Le jeune type soupira et lui donna une petite bourrade dans le dos.

-                     Ton billet à gratter, putain ! Tu le gardes sur toi parce que c’est joli ?

Le fameux billet doublement refusé oublié par le client d’hier matin. La veille, sans réfléchir, Arnie l’avait plié en deux et glissé dans son portefeuille fatigué. Il ne savait pas ce qui l’avait poussé à faire ça, mais il ne trouvait pas honnête de le remettre dans le présentoir avec ceux qui n’avaient pas encore trouvé acquéreur.

Il s’éclaircit la gorge avant de proposer :

-                     Prends-le si tu veux.

-                     Je veux, ouais, grogna le braqueur.

Le libraire laissa le gamin gratter la couche protectrice du billet, résigné.

-                     BORDEL !

Le commerçant se retourna à demi.

-                     Quoi ? Quoi ?

N’obtenant aucune réponse, il poursuivit sa rotation. Il se retrouva bientôt face à un adolescent – seize ans, peut-être – portant un blouson en cuir brun fermé jusqu’au cou, jeans troué aux genoux et casquette enfoncée jusqu’aux oreilles. Une moustache – de celles qu’on peine à laisser pousser entre les boutons d’acné – garnissait le dessus de sa lèvre supérieure. Le gamin louchait sur le billet qu’il tenait fermement à deux mains. Arnie remarqua que le cran d’arrêt gisait sur le sol. Le gamin ne paraissait pas s’en soucier.

-                     Quoi ? redemanda le vieux monsieur en arrachant le billet des mains de son vis-à-vis. Qu’est-ce que tu v…

Il n’acheva pas sa question. Devant ses yeux écarquillés s’étalaient plus de zéros que le commerçant n’avait jamais vus de toute sa vie.

-                     Holly shit !   

-                     Putain, ouais ! répliqua le petit loubard qui retira sa casquette pour s’éponger le front de sa manche.

Ils restèrent muets un instant avant de se regarder au même moment. Arnie vit dans les yeux du gamin une franche résolution qui l’effraya. Il n’avait pas le choix, il devait jouer le tout pour le tout.

-                     Ecoute, fils, je sais à quoi tu penses. C’est de la folie et je vais t’expliquer pourquoi. Rentre un instant dans ma boutique s’il te plaît. Il fait froid ce matin…  

Le jeune homme ne voulait pas. Revenant peu à peu de sa surprise, il redevenait crâne et demandait à son aîné ce qui l’empêchait de le poinçonner pour lui piquer le billet. La face ridée d’Arnie Miller s’émailla d’un sourire.

« Tu n’y connais pas grand-chose à la vie, hein ? Fils, tu peux faire valider ton billet uniquement dans la librairie où tu l’as acheté… ça limite la fraude, tu comprends ? Si tu me tranches la gorge comme tu prévois de le faire, ma boutique sera fermée en attendant un repreneur. Ça peut prendre des mois, des années peut-être. En attendant, la somme aura été remise en jeu.

Le petit caïd hochait la tête, convaincu. Il venait de ramasser et de ranger son couteau dans la poche de son manteau de cuir et suivait docilement le vieux type dans sa librairie. Miller n’arrêtait pas de pérorer, ravi que son mensonge prenne, lui qui n’avait jamais été filou dans l’âme.

« Voilà ce que je te propose, poursuivit-il en refermant le volet derrière eux, je valide ton billet et on partage les gains. Bien sûr, tu es obligé de me faire confiance, mais je pense que je suis dans le même cas…  

Il s’approcha du comptoir et le contourna pour se retrouver de l’autre côté, près du tiroir-caisse encore vide dans lequel il faillit y déverser la mitraille et les coupures contenues dans son portefeuille. Il prit un air d’excuse et tendit la main en direction du garçon.

« Pourrais-tu me rendre l’argent, fils ? J’aimerais mon fond de caisse pour ouvrir la boutique.

-                     Heu… ouais, ouais, fit le jeune homme en retirant de sa poche revolver l’objet de son larcin.

-                     Allez, viens ! Approche, je ne vais pas te manger, ricana le vieil Arnie tandis que sa main agrippait sous le comptoir la barre à mine.

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Mais qui a écrit ce texte ????? (1ere partie)

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

point d'interrogation

 

 

Ça avait commencé tout bêtement, par hasard. Le hasard… comme il haïssait ce mot ! Depuis, il se sentait comme un animal traqué par le Destin.

Il savait pourtant que c’était stupide, qu’il n’avait pas demandé ça et qu’on ne pourrait pas lui reprocher de s’être fait mousser pour le plaisir d’un peu de publicité. Il n’était pas comme le voisin de ses parents, qui aurait appelé la presse uniquement parce qu’il venait de s’acheter un tracteur pour tondre son gazon.

John-John, en l’honneur des Kennedy, Sizeman était un garçon timoré, à la limite de l’autisme. Sa vie était pourrie de petites manies de vieux garçon – qu’il était déjà à trente et un ans – du lever au coucher, chaque jour de la semaine, année après année. Jamais il ne dérogeait à ses habitudes.

Jusqu’à ce jour terrible où il avait fait un pas de travers. Le pas fatal, comme l’équilibriste qui avait décidé de tenter le grand saut. Cette erreur, il la regretterait encore longtemps.

John-John Sizeman allongea le pas en direction du parc et pria pour que son banc ne soit pas pris. Il avait besoin de s'asseoir et de réfléchir, sur SON banc et pas un autre. Il l'avait choisi dix ans auparavant quand il n'était encore qu'un simple étudiant en informatique. Il ne réussissait à prendre des décisions que les fesses posées sur ce bois peint. En avait-il essayé un autre ? À quoi bon si celui-ci avait toujours fait ses preuves.

Le garçon s'engagea du côté gauche de l'allée

(toujours remonter du côté gauche et redescendre du côté droit, c'était un dogme)

et avança, sans regarder devant lui. Aux autres de s'écarter après tout! John-John avait le poids pour lui.

Depuis ses quinze ans, il ne se nourrissait que de quelques aliments, tous triés sur le volet pour lui apporter de quoi survivre. Il savait que, où qu'il aille aux États-Unis, ces produits seraient là. Il pouvait les conserver pendant des années, à l'abri de leur enveloppe de métal, sans craindre la rupture de stock. Car si John-John venait à manquer de ces denrées que d'aucuns auraient nommé "malbouffe", il ne saurait pas sur quoi se rabattre quitte à... modifier le PLAN. Or, on ne pouvait, sous aucun prétexte en dévier. John-John Sizeman, moins que quiconque, n'en n'avait le droit.

Il atteignit enfin la fontaine

(il avait reconnu le dessin des pavés qui en délimitaient le périmètre)

et osa enfin un regard en direction du banc. Un couple d'adolescents s'y bécotait sans vergogne. Il leur lança son regard des ténèbres, pourtant, ces deux là étaient trop affairés pour prêter attention au petit gros à casquette qui prenait l’ombre sous le platane.

John-John devait réagir. Mais que faire dans une telle situation ? Il n’avait même pas sa place dédicacée pour réfléchir ! Il lui fallait prendre une décision, coûte que coûte.

Pris d’une soudaine rage, il fonça vers le couple enlacé et leur hurla dessus jusqu’à ce qu’ils prennent peur et s’égaient comme des moineaux suite à un coup de fusil.

Soulagé, le garçon s’écroula sur le banc pour songer à ce qu’il devait faire, à comment réparer sa bourde. Le PLAN pourrait être à jamais compromis s’il acceptait de son plein gré ce terrible coup du sort.

Tout s’était mal enchaîné. D’ordinaire, il s’arrêtait à cette librairie uniquement  pour s’acheter un paquet de chewing gums à la chlorophylle

(encore quelque chose qui ne disparaitrait pas de sitôt !)

mais ce matin, poussé par quelque démon, le libraire l’avait tenté comme le Serpent l’avait fait pour Ève .

John-John n’était pas un joueur

(trop de probabilités, trop de possibilités de sortir du PLAN).

Il fuyait tous les hasards, quels qu’ils soient puisque la vie n’était qu’une suite d’événements programmés à l’avance. Mais cet homme, Mister Miller, qu’il connaissait depuis tant d’années – cet infâme salopard devrait-il dire – lui avait tendu un billet de loterie, de ceux que l’on gratte avec une pièce ou l’ongle du pouce. Prétextant un oubli d’un client précédent, il avait essayé de le lui refiler. John-John avait d’abord catégoriquement refusé, mais Mister Miller s’était montré persuasif.

Allons, John-John, ce client a payé ce billet. Je ne peux pas le remettre sur le présentoir ! Ce serait… du vol.

Mais pourquoi vous ne le lui rendez pas à ce monsieur ? avait bredouillé le jeune homme, en sueur.

Tout bonnement parce que je ne sais pas de qui il s’agit ! avait rétorqué l’autre, vaguement agacé. Quelqu’un m’a acheté hier avant la fermeture une bonne dizaine de billets, un journal et deux ou trois bricoles comme un paquet de cigarettes, du briquet et des allumettes. Il en a oublié un sur le comptoir ! La belle affaire ! Autant que quelqu’un en profite !

Pourquoi pas vous, Monsieur Miller ?

Le vieux libraire avait pris un air gêné et écarté les bras de son gilet de mauvais goût avant de bredouiller un truc totalement incompréhensible où il était question d’éthique. En gros, il ne pouvait pas garder le billet car, s’il gagnait une grosse somme, il ne pourrait tout bonnement pas la garder. Autant que le bénéficiaire soit un client aussi régulier que Mr. Sizeman.

Le gras garçon avait noté un drôle de sourire sur la face ravinée du libraire, mais il était tellement perdu dans ses atermoiements qu’il l’enregistra sans l’analyser. Cela avait été là sa première erreur. Il connaissait bien Mr Miller et l’appréciait beaucoup car, s’il avait compris comment fonctionnait le gamin, il ne lui avait jamais fait la moindre remarque, contrairement aux autres personnes, famille et « amis » de l’entourage de John-John. Sans doute est-ce la raison pour laquelle, alors que sa raison s’y opposait farouchement, la main de John-John Sizeman s’empara du billet.

Il était onze heures moins le quart et, il n’avait pas encore entamé son paquet de chewing gums.      

***

Arnie Miller, libraire depuis l’invention de l’imprimerie, chaussa ses nouvelles lunettes ultralégères que sa femme l’avait convaincu d’acheter et se dit que, décidemment, elles ne lui allaient pas. Il avait abandonné une monture qu’il trimballait sur son nez depuis vingt ans et qui ne se seraient jamais démodées pour la simple et bonne raison qu’elles n’avaient jamais été à la mode. Il avait fixé un petit miroir sur le mur droit de son comptoir, invisible pour autrui, car Arnie avait la hantise de servir ses clients avec le nez sale. C’était une manie qui datait du début de sa carrière et qui le poursuivait encore, d’autant plus que les poils clairsemés de son nez étaient devenus une véritable forêt dense depuis que ceux de son crâne l’avaient déserté.

Toutes les heures, surtout pendant l’hiver et les périodes d’allergie, Arnie s’observait les fosses nasales quand il n’avait personne à servir.

Il était en pleine exploration quand la clochette de la porte d’entrée l’avertit que son intimité était momentanément terminée. Il fit semblant de remettre de l’ordre dans ses billets de loterie le temps que le nouveau venu se plante devant le comptoir. Il attendait généralement le « bonjour » de l’individu pour faire semblant de se sortir la tête du travail, celui-ci ne venant cependant pas, le libraire feignit de reporter tout à fait incidemment son attention vers le client.

Il y vit cette grosse limace de John-John Sizeman qui faisait tellement honte à ses parents. Arnie Miller en avait pitié – même si la première image qui venait à lui quand il le voyait était « gastéropode » – et  faisait tout pour le traiter comme un habitué de son petit commerce. Depuis quatre ans, cinq  peut-être, ce type venait lui acheter tous les jours un paquet de chewing gums à la chlorophylle qui devait soit vider en une journée, soit collectionner depuis l’enfance. Il n’entrait qu’une seule fois dans sa boutique, à neuf heures pile et jamais, au grand jamais, une seconde fois.

Pourtant, il avait devant les yeux en cet instant même un John-John Sizeman blême et tremblant qui lui tendait un billet de loterie un peu froissé, le même sans doute que celui qu’il lui avait donné de bon cœur tout à l’heure.

Je vous le rends, Mister Miller. Je n’en veux pas.   

Arnie se gratta le lobe de l’oreille et essaya un sourire, un clin d’œil et un haussement d’épaules dans un même mouvement.

Quand il avait réussi à refourguer ce billet à cet ersatz d’être humain quelque heures auparavant, il avait été partagé entre deux sentiments contradictoires. Il s’était senti l’âme d’un boy scout et d’un tentateur. À la fois, il souhaitait aider ce garçon à sortir de sa spirale infernale et, en même temps, il s’était rendu compte que le moyen n’était sans doute pas le bon. Un électrochoc d’être humain adulte pour ranimer un mulot. Il en avait la preuve de visu.

Rebonjour, John-John, chantonna-t-il. Que puis-je faire pour toi ? À nouveau…

Il grimaça intérieurement. Ces deux mots étaient de trop.

Le jeune Sizeman secoua le morceau de papier qu’il tenait fermement entre ses doigts boudinés avant de le plaquer sur le comptoir, pile entre le lecteur de cartes et les boîtes d’Oreo.

Arnie Miller remarqua qu’il n’avait même pas été gratté.

Je vous demande de reprendre ce billet, Mister Miller. S’il vous plaît… j’en veux pas.

Le commerçant s’éclaircit la gorge avant de faire la moue.

Bien. Bien. Comme tu voudras. Je le donnerai à quelqu’un d’autre en ce cas…

Et avant qu’il ait pu ajouter le moindre mot, Sizeman avait jaillit de la boutique, laissant le vieux libraire comme deux ronds de flanc.

Il revenait à peine de sa surprise quand la cloche tintinnabula de nouveau et la porte s’ouvrit sur la silhouette légèrement voûtée, mais encore alerte, de Mr Alberts.

Elmore Alberts avait passé sa vie sur les routes. Représentant de commerce retraité, il n’aspirait désormais plus qu’à profiter de sa villa, durement gagnée par des années de sacrifices. De ce qu’Arnie en savait, il n’avait ni femme ni enfant et vivait seul malgré son âge.

Comme le fils Sizeman, il venait tous les jours à la boutique, à la seule différence près que ses achats variaient.

Ils se saluèrent aimablement, prenant des nouvelles de l’un et de l’autre, puis le vieillard réclama son journal et un paquet de pastilles à la menthe. Le libraire profita de sa présence pour tenter de se débarrasser du billet refusé par John-John Sizeman. Comme son prédécesseur, il montrait une certaine méfiance à l’égard d’un cadeau qu’il jugeait injustifié. Miller et lui-même n’étaient pas si proches pour qu’il lui fasse pareil présent. Le commerçant eut beau argumenter, le représentant retraité se montra inflexible et quitta la boutique un peu irrité.

  Hé ben… merde alors ! souffla Arnie Miller de plus en plus dépité. 

Il avait passé sa vie à vendre des tonnes de trucs (parfois inutiles) et c’était bien la première fois qu’on lui refusait un machin gratuit.

Il se mit à fourrager furieusement dans son nez jusqu’à ce que la clochette retentisse une troisième fois. C’était cet imbécile de facteur. S’il y avait bien un quidam à qui il n’avait aucune envie de filer un billet de loterie c’était bien lui !

Les clients se succédèrent et plus aucun ne trouva grâce à ses yeux. Le fils Sizeman et le vieux représentant l’avaient mis dans une humeur telle qu’il ne desserra pratiquement plus les lèvres de la journée.

 

 

 

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L'auteur mystère n'est autre de Philippe Wolfenberg, l'auteur de "Les étâts de la lune et du soleil"

Publié le par christine brunet /aloys

 

etatsame

 

 

 

Dimanche 21 mars 2010

 

A travers la fenêtre de la chambre, je contemple le parc. Ordinairement, la vision de la nature, si forte et si sereine, suffit à calmer mes angoisses. Ce matin, c’est peine perdue. Je mets cette nervosité sur le compte de ce qui s’apparente, en toute logique, à un phénomène de manque : une poussée d’adrénaline, au moment de prendre Caterina à la dérobée, suivie d’une nuit tout en douceur et, aujourd’hui, le besoin impératif de franchir une nouvelle étape. Le sexe – ainsi que l’amour, d’ailleurs – est une drogue… Il en faut sans cesse plus et, si possible, présenté sous un jour différent. Si l’habitude tue la passion, je ne suis pas convaincu pour autant que l’imagination soit infinie.

Je reviens vers le lit. Dans les draps en désordre, Caterina, entièrement nue, dort toujours. Ses formes épanouies, la sensualité de son visage, ses imperfections qui loin de desservir sa beauté la transcende et sa personnalité, paradoxalement rebelle et docile, m’ont pris au piège. Le maître qu’elle se plaît à voir en moi, finalement, n’est qu’un pantin dérisoire dont elle tire les ficelles… Inconsciemment ou non. Je suis totalement dépendant d’elle comme elle l’est de moi. Jusqu’au jour où, tels deux Icare, nous brûlerons nos ailes aux flammes de la lassitude. Mais peut-être serons-nous sauvés, à la dernière extrémité, par la tendresse qui prévaut lors des heures les moins excessives de notre relation.

 

*

 

Le ciel est gris et il pleut à verse. Les tentures du salon, parfaitement closes, constituent un obstacle impénétrable pour la lumière sans éclat de ce début d’après-midi. Caterina, à genoux devant la cheminée, est vêtue d’un body en cuir noir qui part de la taille et s’arrête sous les seins. Glissée entre ceux-ci, une lanière ajustable s’en va rejoindre un large collier orné de rivets argentés. De chaque côté, à hauteur du nombril, un anneau métallique est relié au moyen d’une chaîne à un bracelet emprisonnant le poignet. Une sangle, attachée sur le devant à l’aide d’un bouton-pression, couvre son sexe puis se scinde en deux parties croisant la courbe des fesses et fixées au revers par le même procédé. Enfin, dans le dos, un chapelet d’agrafes scelle cette étonnante cuirasse.

 

Quelques cierges, posés sur des plateaux en étain, forment un cercle qui va nous soustraire, durant ce cérémonial érotique, à la morale des bien-pensants.

 

Elle me dévisage. Dans ses yeux, je discerne un amalgame d’appréhension, d’impatience, de soumission et de défi. Un battement de cils et je prends conscience de son tempérament antinomique : une force de caractère insoupçonnée en lutte avec une irrépressible inclination à être dominée. Un antagonisme inhérent aux individualités tiraillées entre éducation rigide et affranchissement en devenir.

 

Aussi expressif et fascinant que soit son regard, je le dissimule sous un bandeau de tissu opaque. Davantage dépendante de mes fantasmes (qui, pour partie, sont aussi les siens), elle n’en reste pas moins d’une surprenante sérénité.

 

Du bout de la cravache que ma main tient avec fermeté, je dessine le contour de sa poitrine. Je m’attarde sur les aréoles et les extrémités dressées qu’elles encerclent. Un frisson parcourt son corps. Je libère ses bras et lui donne l’ordre de poser les mains sur le sol. Elle s’exécute. L’instrument de torture effleure sa croupe relevée en prélude à une série de coups légers ponctuée d’un dernier plus violent. Je respecte scrupuleusement ce rythme afin qu’elle le mémorise. Ainsi, tel un déclencheur sensoriel, il est la promesse, dans un climat contradictoire d’anxiété et de désir intenses, de l’exquise souffrance qui lui arrache, à chaque recommencement, un cri de douleur et de plaisir mélangés.

 

Je l’aide à se relever et à se débarrasser de son harnachement. Ensuite, je la guide jusqu’à la chambre.

- Changeons les rôles… Si tu restes privée de vision, tu as le droit, par contre, de faire ce que tu veux de moi…

- Mon Maître est trop généreux…

 

Un sourire amusé aux lèvres, Caterina détache maladroitement ma chemise, la fait glisser sur mes épaules et l’expédie au petit bonheur la chance. Elle tapisse mon torse de baisers doux et humides. Sa langue s’aventure sur mon ventre ; j’ai grand-peine à me contrôler tant cette partie de mon anatomie est réactive à ces attouchements. Elle entrouvre mon pantalon et, en même temps qu’elle lèche ma bouche, s’empare de mon sexe qu’elle guide entre ses cuisses. Avec fougue, elle me chevauche longuement jusqu’à obtenir le produit de ma jouissance qu’elle considère, avec justesse, être le prix de son abandon absolu.

 

 

Philippe Wolfenberg

 

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Publié le par christine brunet /aloys

 

 

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Dimanche 21 mars 2010

 

A travers la fenêtre de la chambre, je contemple le parc. Ordinairement, la vision de la nature, si forte et si sereine, suffit à calmer mes angoisses. Ce matin, c’est peine perdue. Je mets cette nervosité sur le compte de ce qui s’apparente, en toute logique, à un phénomène de manque : une poussée d’adrénaline, au moment de prendre Caterina à la dérobée, suivie d’une nuit tout en douceur et, aujourd’hui, le besoin impératif de franchir une nouvelle étape. Le sexe – ainsi que l’amour, d’ailleurs – est une drogue… Il en faut sans cesse plus et, si possible, présenté sous un jour différent. Si l’habitude tue la passion, je ne suis pas convaincu pour autant que l’imagination soit infinie.

Je reviens vers le lit. Dans les draps en désordre, Caterina, entièrement nue, dort toujours. Ses formes épanouies, la sensualité de son visage, ses imperfections qui loin de desservir sa beauté la transcende et sa personnalité, paradoxalement rebelle et docile, m’ont pris au piège. Le maître qu’elle se plaît à voir en moi, finalement, n’est qu’un pantin dérisoire dont elle tire les ficelles… Inconsciemment ou non. Je suis totalement dépendant d’elle comme elle l’est de moi. Jusqu’au jour où, tels deux Icare, nous brûlerons nos ailes aux flammes de la lassitude. Mais peut-être serons-nous sauvés, à la dernière extrémité, par la tendresse qui prévaut lors des heures les moins excessives de notre relation.

 

*

 

Le ciel est gris et il pleut à verse. Les tentures du salon, parfaitement closes, constituent un obstacle impénétrable pour la lumière sans éclat de ce début d’après-midi. Caterina, à genoux devant la cheminée, est vêtue d’un body en cuir noir qui part de la taille et s’arrête sous les seins. Glissée entre ceux-ci, une lanière ajustable s’en va rejoindre un large collier orné de rivets argentés. De chaque côté, à hauteur du nombril, un anneau métallique est relié au moyen d’une chaîne à un bracelet emprisonnant le poignet. Une sangle, attachée sur le devant à l’aide d’un bouton-pression, couvre son sexe puis se scinde en deux parties croisant la courbe des fesses et fixées au revers par le même procédé. Enfin, dans le dos, un chapelet d’agrafes scelle cette étonnante cuirasse.

 

Quelques cierges, posés sur des plateaux en étain, forment un cercle qui va nous soustraire, durant ce cérémonial érotique, à la morale des bien-pensants.

 

Elle me dévisage. Dans ses yeux, je discerne un amalgame d’appréhension, d’impatience, de soumission et de défi. Un battement de cils et je prends conscience de son tempérament antinomique : une force de caractère insoupçonnée en lutte avec une irrépressible inclination à être dominée. Un antagonisme inhérent aux individualités tiraillées entre éducation rigide et affranchissement en devenir.

 

Aussi expressif et fascinant que soit son regard, je le dissimule sous un bandeau de tissu opaque. Davantage dépendante de mes fantasmes (qui, pour partie, sont aussi les siens), elle n’en reste pas moins d’une surprenante sérénité.

 

Du bout de la cravache que ma main tient avec fermeté, je dessine le contour de sa poitrine. Je m’attarde sur les aréoles et les extrémités dressées qu’elles encerclent. Un frisson parcourt son corps. Je libère ses bras et lui donne l’ordre de poser les mains sur le sol. Elle s’exécute. L’instrument de torture effleure sa croupe relevée en prélude à une série de coups légers ponctuée d’un dernier plus violent. Je respecte scrupuleusement ce rythme afin qu’elle le mémorise. Ainsi, tel un déclencheur sensoriel, il est la promesse, dans un climat contradictoire d’anxiété et de désir intenses, de l’exquise souffrance qui lui arrache, à chaque recommencement, un cri de douleur et de plaisir mélangés.

 

Je l’aide à se relever et à se débarrasser de son harnachement. Ensuite, je la guide jusqu’à la chambre.

- Changeons les rôles… Si tu restes privée de vision, tu as le droit, par contre, de faire ce que tu veux de moi…

- Mon Maître est trop généreux…

 

Un sourire amusé aux lèvres, Caterina détache maladroitement ma chemise, la fait glisser sur mes épaules et l’expédie au petit bonheur la chance. Elle tapisse mon torse de baisers doux et humides. Sa langue s’aventure sur mon ventre ; j’ai grand-peine à me contrôler tant cette partie de mon anatomie est réactive à ces attouchements. Elle entrouvre mon pantalon et, en même temps qu’elle lèche ma bouche, s’empare de mon sexe qu’elle guide entre ses cuisses. Avec fougue, elle me chevauche longuement jusqu’à obtenir le produit de ma jouissance qu’elle considère, avec justesse, être le prix de son abandon absolu.

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