Une nouvelle de ROMANO VLAD JANULEWICZ... L'AGE DES CROISIERES

Publié le par aloys.over-blog.com

Romano_Vlad_Janulewicz.jpg« L'âge des croisières » 

 


– Il n'est jamais trop tard pour prendre des vacances, n'est-ce pas, Messieurs? Allons, embarquons s'il vous plaît, embarquons ! avait invité l'affable steward vêtu de son beau costume blanc. 


A présent, la contrée merveilleuse, émergeant des brumes scintillantes, prenait forme sous les regards contemplatifs des voyageurs. Le formidable panorama de leur destination semblait conforme à l'image qu'ils s'en faisaient depuis toujours. Non, il était plus magnifique encore, plus grandiose, comme un Nouveau-Monde paradisiaque et immuable, une terre d'accueil éternelle baignée d'une exquise pâleur rosée. Un long rivage de sable clair prenaient forme, dominé en arrière plan par d'immenses plaines verdoyantes.

– Je l'ai pas trouvé très long ce voyage, moi... on est déjà arrivés dis-donc !...

– Hé Théodore, tu crois qu'on serait mieux à marcher sur la Lune ? consulta Ignace.
– Ah ! mais si déjà on pouvait encore trotter comme dans le temps, ça serait formidable ! regretta son jumeau. Regarde-moi tout ça... 
– Ouais ! Eh ! bien, qu'est-ce que je donnerais pour un Picon bière... tiens, il est passé où le serveur? 
– Et moi pour un petit blanc limé bien frais... allez, profite donc du spectacle ! Il va revenir ton serveur, avec sa belle tenue blanche ! 


Des pays, Ignace et Théodore en avaient visités des centaines. Ils avaient navigué sur toutes les mers du globe qui les avaient conduits jusqu'en des endroits invraisemblables de magnificence ou de singularité. Les deux frères avaient traîné les pieds dans les villes les plus richement parées, parcouru les déserts les plus reculés et exploré les forêts les plus anciennes. Ils avaient croisé tant de visages, admiré tellement de paysages magnifiques et vécu tant d'expériences et de tribulations incroyables !... Dans leurs vieilles têtes raisonnaient encore la multitude des langues du monde et les chants d'espoir ou de douleur des peuples qu'ils avaient côtoyés. Ils avaient aimé tant de femmes, aussi... mais jamais ils ne s'étaient fixés, fuyant le repos et la sédentarité comme une maladie mortelle, et préférant vouer sans relâche leurs vies au rythme effréné du voyage aventureux. 


Aujourd'hui cependant jamais une sérénité aussi profonde, ni une telle plénitude, ne les avaient enveloppés, si ce n'est dans l'asile primordial du ventre maternel. Le chatouillement de la brise sur leurs corps se faisait plus rapide. 


Ils y étaient presque. 


– Tu crois qu'on serait mieux à marcher sur la Lune , Théodore ? intervint Ignace. 
– M'en parle pas ! Ah ! un blanc limé bien frais... Mais qu'est-ce qu'il attend le steward pour me l'apporter, hein ? ça fait déjà deux fois que je lui demande... ou trois fois ?

 


Une agréable chaleur envahit chacun de leurs membres, et se généralisa à tout leur corps ; leurs muscles se relâchèrent, et leur respiration ralentit en s'accordant au rythme des vagues. Ils se livrèrent au doux abandon qui s'offrait à eux. 
– C'est beau, non ? Le Brésil... 


Une larme ondula le long du visage flétri et mal rasé de Théodore. Un tendre sourire s'imprima sur sa figure épuisée et son reflet – son frère – lui sourit également. 


Quelques minutes plus tard, leur grand voilier accostait en silence tandis qu'un vol de goélands criait au large.


L'infirmier de soins palliatifs s'arrêta finalement de masser les membres perclus de ses vieux patients. La mine grave, il se leva en silence pour éteindre le vidéoprojecteur et le ventilateur. En un instant le paysage angélique qui s'imprimait sur le mur s'évanouit dans les ténèbres. L'air redevint lourd. D'un geste, l'homme releva le store, puis il vérifia son biper et sortit en hâte de la pièce, songeant à Alzheimer et sa triste œuvre. A travers la vitre, le ciel était d'un gris mercure ; l'orage éclaterait bientôt.


Le médecin qui examina les dépouilles fut incapable d'expliquer les raisons de la concomitance de la mort des jumeaux et encore moins la présence d'un dépôt salé aux commissures de leurs lèvres, ou d'un sable blanc incrusté dans leur cuir chevelu. 


Le vent, sans doute, le vent...

 

 ROMANO VLAD JANULEWICZ

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Publié dans Nouvelle

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Christine 29/08/2010 10:07



Excellent ! Et quelle chute ! Bravo ! Une autre nouvelle, dis ?



LASCAVIA (Josy Malet-Praud) 11/07/2010 23:05




"Un pessimiste voit la difficulté dans chaque opportunité, un optimiste voit l'opportunité dans chaque difficulté" ... W.Churchill, je crois...



 



Marcel Baraffe 11/07/2010 12:06



Au sujet du protocole de Lascavia : Allons! Allons! Ne rêvons pas. L'humanisme, de nos jours, est mourant ; lui aussi. Dans notre société ultra-libérale, un tel protocole ne
tarderait pas à voir se glisser parmi les séquences vidéo des pages publicitaires avec, pour les héritiers, la possibilité de gagner un peu d'argent. Mais n'y aurait-t-il pas là, Romano, une idée
pour une autre nouvelle à écrire ? ... malgré la canicule.



Romano Vlad Janulewicz 10/07/2010 23:23



Merci à tous et toutes pour vos commentaires, ça fait vraiment plaisir de savoir que ce texte vous a plu ; pour info, j'ai contacté Roselyne afin de lui soumettre l'idée de la vidéoprojection
brésilienne dans le cadre de notre météo caniculaire actuelle... je ne sais pas encore ce qu'elle en pense, en tout cas, son secrétaire de cabinet, âgé bientôt de  81 ans (tiens, pas encore
retraîté ??...), semblait emballé... affaire à suivre ^^ !!



LASCAVIA (Josy Malet-Praud) 10/07/2010 19:39



Chiche ?



Marcel Baraffe 10/07/2010 16:13



D'accord pour le Brésil, mais avec un billet retour.



LASCAVIA (Josy Malet-Praud) 10/07/2010 15:59



Partir pour un dernier voyage en abordant les côtes brésiliennes...quel plaisir... Les unités de soins palliatifs pourraient s'inspirer du protocole "Vidéo-Romano" : un grand pas pour l'Humanité.



Marcel Baraffe 10/07/2010 15:34



Partir avec un désir de p'tit blanc sec inassouvi, quelle fin horrible ! les soins palliatifs ne sont décidément plus ce qu'ils étaient.



Edmée 10/07/2010 13:00



Ah que je suis contente de pouvoir découvrir cet auteur, quel talent! C'est émouvant, inattendu, et finalement plein de tendresse... Texte fluide et - oui, Lascavia - scotchant!


 


Bravo!



LASCAVIA (Josy Malet-Praud) 10/07/2010 10:28



Et voilà ! Romano Vlad Janulewicz, c'est ça : une inspiration sans frontières, des histoires surprenantes qui caracolent tout en finesse entre fiction et réalité, une façon bien à lui de saisir
le lecteur et de l'entrainer là où il le décide, ... Un style à lui, une marque de fabrique incontestable. La première fois où j'ai lu ses textes (voir son site : il vaut le détour), je suis
restée "scotchée", avec le pressentiment immédiat que cet auteur-là...on allait en entendre parler, loin et assez vite. Tellement captivée que j'ai même commandé son bouquin chez Chloé des
Lys...alors qu'il n'est pas encore publié ! C'est dire... Dans l'attente, je piètine d'impatience.


 



carine-Laure Desguin 10/07/2010 05:15



Ah, voilà une nouvelle qui me plaît ! Les dernières phrases surfent sur l'inattendu de l'inattendu ! Pour une croisière, c'est une
croisière ! on connaissait  des croisières celle - bien connue - qui s'amuse ! Et voici celle qui nous fait traverser le grand fleuve, n'est-ce pas ? Vous savez...ce grand fleuve
....!