Une mouche, une nouvelle de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

UNE MOUCHE

 

C’était peu après le décès de mon mari. J’avais le cœur gros. J’avais perdu le sommeil et l’appétit. J’étais devenue une vraie larve. J’errais dans la maison comme une âme en peine. Je restais prostrée des heures devant la chère photo. Il m’arrivait d’avoir des crises de larmes comparables à de longs fous rires, c’est-à-dire quasiment inextinguibles. C’est au terme d’une de ces crises que cet après-midi-là, je l’ai vue pour la première fois. Elle était posée sur ma main droite.

 

C’était une mouche, légèrement bleutée. Elle avait des yeux dorés. Je crois bien qu’elle avait pleuré elle aussi car je vis sur ma peau une minuscule flaque blanchâtre. Elle me regardait et j’éprouvai une grande joie, ce type de joie qui naît à chaque grande rencontre.

 

Un marchand de glace ambulant passait dans la rue. Sa camionnette diffusait un air de ‘la veuve joyeuse’. Un frisson m’a parcourue. Je suis allée voir à la fenêtre. Le véhicule était arrêté quasiment en face de chez moi. Des enfants achetaient des cornets. J’ai décidé de sortir et d’en acheter un. Cela faisait des lustres que je n’avais plus mangé un cornet de crème glacée ! Comme s’il y avait un âge pour cette gourmandise ! Je m’en suis délectée, tout comme la mouche s’est délectée de quelques gouttes de lait qui avaient ruisselé le long de mes doigts. Enfin, je m’étais fait plaisir. J’ai retrouvé une espèce de volupté pareille à celle que j’éprouvais quand, avec mon époux, nous allions déguster une dame blanche à la terrasse du salon de thé de la place communale.

 

Dans la soirée, j’ai allumé le téléviseur. J’ai suivi un feuilleton policier. Miracle, j’arrivais à me concentrer, je retenais les noms des personnages, je suivais le fil conducteur de l’histoire. Durant la plage publicitaire, la mouche a tournoyé autour de mon visage. Elle me parlait ! Oh, elle ne disait pas des choses extraordinaires, elle commentait les pubs comme le faisait jadis mon époux.

 

"Le dernier modèle, le meilleur. On veut nous faire croire que les autres ne valent plus rien. Nous faire dépenser, voilà le seul objectif de cette mise en scène. Des milliers d’euros qu’on pourrait consacrer à sauver des vies. Des talents artistiques sacrifiés sur l’autel du commerce !"

 

Oui, la mouche parlait. Oui, la mouche partageait certains points de vue de mon mari !

 

Elle frôlait aussi mes cheveux, mes tempes, mes oreilles, mon menton, mon cou. Des frôlements qui étaient autant de caresses. Je frémissais de bonheur. Mon cœur battait à tout rompre. Une telle douceur, un tel raffinement, une telle connaissance de la sensibilité féminine ! Le chemin de l’extase quoi !

 

Quand je suis montée me coucher, la mouche m’a précédée dans l’escalier. J’ai fait ma toilette. Lorsque je suis entrée dans la chambre, elle m’attendait sur la table de nuit. Je lui ai souhaité une bonne nuit. J’ai éteint la lumière. Je me suis assoupie au rythme d’une berceuse, sa berceuse.

 

Depuis ce jour-là, nous avons cohabité en parfaite intelligence. Je cuisinais, je tricotais, je crochetais, je brodais, je nettoyais en parlant à Miche. Oui, je l’avais baptisée Miche, une sonorité proche de Michel, le prénom de mon défunt mari.

 

Miche m’écoutait j’en suis certaine… Bien sûr, je lui disais : merci, s’il te plaît, bonjour, bon appétit, bonsoir, excuse-moi, comme je l’aurais dit à une amie. Mais plus encore je me confiais à elle. Je lui disais : "Pourquoi est-il parti si tôt, avant d’avoir terminé sa dernière toile ? Pourquoi n’a-t-il pu rien faire pour éviter le conducteur fantôme ?" ou encore "Comme je regrette de ne pas lui avoir préparé davantage ses petits plats préférés, de ne pas lui avoir massé le dos plus souvent…"

 

Miche restait immobile près de moi, posée sur l’accoudoir de mon fauteuil, sur l’appui de fenêtre ou sur le pouf. Pour me rassurer, elle murmurait le plus souvent : "Tu as fait du mieux que tu pouvais en fonction de tes obligations, de ton travail. Il savait combien tu l’aimais. Pense à tous les souvenirs que tu gardes de lui, à tous vos moments. Tout le monde n’a pas la chance de vivre une telle complicité."

 

Il y eut tous ces mois partagés avec Miche, toutes ces confidences, toute son écoute, toutes ses caresses. Il y eut tout ce bonheur de vivre à deux, de manger ensemble, de rire et de pleurer ensemble, de dormir côte à côte.

 

Miche m’accompagnait au cimetière, à l’atelier de broderie, au restaurant, à l’église, au magasin, chez le coiffeur, chez le médecin, en visite chez des parents ou chez des amis. Elle savait se montrer discrète, demeurer muette des heures durant sur le rebord de mon sac à main. Un coup d’œil vers elle et je retrouvais ma bonne humeur. Nous avions trouvé notre vitesse de croisière. Nous avions créé nos habitudes, comme un vieux couple.

 

Oui, je dois reconnaître qu’en peu de temps, j’avais renoué avec mon entrain, ma joie de vivre, mon affabilité.

 

Miche aussi avait changé ! Ses deux petites ailes avaient pris des reflets rosés. Elle avait grossi, elle volait de moins en moins volontiers, elle parlait et chantait de plus en plus, de mieux en mieux.

 

J’ai téléphoné chez différents vétérinaires de la région mais aucun n’a pu me renseigner sur l’origine du changement de coloration des ailes de Miche. Un d’entre eux m’a suggéré de consulter son frère qui était psychiatre. Comme si la maladie de Miche avait pu avoir une origine psychologique. Bientôt, vous verrez, on finira par attribuer une origine psychique à toutes les maladies des bêtes et des hommes !

 

J’ai entrepris quelques recherches en bibliothèque et sur Internet. Sans succès.

 

L’état de Miche ne s’aggravant pas, j’ai arrêté mes consultations téléphoniques et mes recherches. C’était du temps, de l’énergie et de l’argent gaspillés.

 

Un vendredi, Miche m’a accompagnée à l’enterrement de notre ancien bourgmestre. Elle était posée sur la lanière de mon sac. Le cameraman de la télévision locale filmait Jeannine, l’épouse du défunt. Cette femme, que son mari avait pourtant trompée de nombreuses fois, sanglotait sans aucune retenue. Elle levait de temps à autre la tête comme pour observer l’assemblée puis se courbant de nouveau, elle pleurait en émettant des sons gutturaux. On aurait dit une pleureuse grassement payée ou une mauvaise tragédienne. Miche, ma brave Miche, a fait ce que son cœur lui dictait. Je l’ai vue s’envoler et se poser sur le bras de la veuve !

 

Je n’ai pas crié. J’ai accepté l’inévitable, le départ de Miche ! Lorsque j’ai présenté mes condoléances à la femme, j’ai remarqué que Miche avait repris sa coloration bleutée. Une métamorphose ultra rapide. J’ai regardé Miche, j’ai murmuré : "Adieu…" et personne n’y a pris garde.

 

Un nouveau deuil pour moi ! Une nouvelle solitude ! Je passais des nuits à me tourner et à me retourner dans mon lit. Je picorais dans mon assiette. Je devais me forcer à sortir et à faire le ménage. J’allais très épisodiquement à l’atelier de broderie. J’avais perdu le sens de la lutte. Aux orties, mon projet de créer une société de protection des mouches ! Je pleurais face à la photo de mon cher époux en regrettant de ne pas avoir pris le moindre cliché de cette chère Miche. Quelle imprévoyance ! Comment n’avais-je pas pensé qu’elle aurait pu être écrasée, prise dans une toile d’araignée ou suivre un beau diptère !

 

Les jours passaient. J’envisageai d’adopter un chien, un oiseau parleur, un cobaye ou un chat… Mais que faire de lui lorsque j’irais rejoindre ma sœur, pour deux ou trois semaines, dans le Midi ?

 

Un soir, sur l’étendue brillante du marbre noir de la table de salon, je l’ai vu… Il restait sans bouger, sans émettre le plus petit son. C’était un élégant moustique, frêle, sympathique. Il me dévisageait avec compassion. J’avais envie de lui parler mais je me suis retenue. On ne sait jamais qui on a vraiment en face de soi n’est-ce pas ?

 

Je l’ai observé. Un œil sur l’écran de télévision, un œil sur lui. J’ai entendu son "bonsoir" Un son aigrelet, une voix de femme. J’ai répondu "salut l’ami".

 

Il est venu s’installer sur mon avant-bras. J’ai ressenti un délicat chatouillement.

 

J’ai dit : "Sois le bienvenu…"

 

Les premiers temps, il s’est contenté de m’accompagner partout où j’allais. Il se manifestait peu. Il était plutôt taiseux mais il musait divinement ! Le soir, il adorait danser, danser encore et encore en fredonnant des mélopées. Je l’ai appelé "Mimi" parce que cela me rappelait à la fois les prénoms de mon mari et de Miche.

 

Je l’ai photographié dans différentes postures, aussi bien en vol qu’au repos, sur fond de papier peint grenat et sur fond de tentures vertes.

 

À présent je vis donc avec Mimi, un moustique qui me fait des papouilles à n’en plus finir, qui chante et danse pour moi seule ! Je ne me lasse pas de ses chatouillis bien que je me demande s’ils ne sont responsables des carences en minéraux détectées lors de ma dernière prise de sang !

 

Mimi prend de l’embonpoint et une coloration rouge. J’ai hésité. Maintenant, ma décision est irrévocable. Jamais, je ne contacterai un de ces vétérinaires qui n’y connaissent pas grand-chose en pathologie des petits insectes mais ne l’avoueraient jamais !

 

Hier, lors du vernissage de l’exposition rétrospective des œuvres de mon mari, j’ai revu Jeannine. Elle portait une attelle à la main droite. Je me suis approchée d’elle. Je l’ai saluée. J’ai demandé : "Vous avez eu un petit accident ?" Elle m’a répondu, le regard noir : "Je me suis fracturé trois doigts en tentant d’écraser une mouche qui ne me quittait plus. Un mouvement incontrôlé. Dans l’opération, j’ai cassé un joli vase en opaline et j’ai griffé le dessus de ma commode en marqueterie."

 

J’ai poursuivi : "Et la mouche ?"

 

Elle a ri. Elle a dit : "La mouche je ne l’ai plus vue."

 

J’ai insisté : "Elle est morte ?"

 

Elle a répondu : "Que m’importe ?"

 

Puis, elle s’est empressée de s’éloigner de moi.

 

Pour me résumer, j’ai vécu avec Michel un homme charmant, un artiste, décédé dans un accident de voiture. J’ai vécu ensuite avec Miche, une mouche compatissante et je vis actuellement avec Mimi, un moustique très sensuel…

 

 

Extrait de "Nouvelles entre chien et loup", chez Chloé des Lys

Micheline Boland

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Publié dans Nouvelle

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Commenter cet article

Micheline 02/10/2011 13:18



Merci Alain !



Alain Delestienne 02/10/2011 11:39



Je me suis régalé. Une belle allégorie de résilience. Nous devrions tous rencontrer une Miche ou un Mimi dans les moments difficiles. Le tout est de pouvoir les reconnaître.



Micheline 02/10/2011 00:14



Merci à vous tous pour vos sympathiques commentaires.



Nadine Groenecke 01/10/2011 15:47



Eh bien, après cette histoire captivante, je ne verrai plus jamais les mouches et les moustiques de la même façon !



Anne Renault 01/10/2011 11:48



Vraiment, Micheline, j'adore cette histoire, surréaliste, libre dans son inspiration, mais aussi tendre et émouvante. Eh oui, nous aurions bien tous besoin d'un insecte -ou autre- sans méchanceté
aucune, là pour nous protéger, nous aimer, nous redonner le goût de la vie quand il faiblit. J'adresse donc d'amicales pensées à Miche -où qu'elle soit maintenant -, plein de bises à Mimi - le
sensuel sera content, j'espère,  et mes amitiés à leur compagne.
Anne



carine-LAure Desguin 01/10/2011 07:28



Une histoire comme celles que j'aime: de l'inattendu, un zeste d'absurde et puis des interrogations qui survolent !



christine 01/10/2011 06:07



Cette nouvelle est l'image de la diversité du talent de Micheline. Entre sourire et compassion, un texte qui a une chute surprenante !