Un extrait du roman de Reine Bale... L'âge de déraison

Publié le par aloys.over-blog.com

Reine Bale 2010

 

 

 

 

D’un coup, elle se souvint qu’un magnétophone traînait dans le tiroir de son bureau : Daniel l’utilisait autrefois pour ses enquêtes sociologiques. Elle courut s’en saisir ; il l’accompagnerait partout maintenant. Elle pressa le bouton d’enregistrement et se mit à parler devant la cassette qui tournait :

«La Vierge à l’enfant trône au beau milieu de mon atelier. Je la regarde longuement en écoutant France Info en boucle «la Sncf annonce un plan d’action contre la violence dans les trains de banlieue» ou encore «attentat à la voiture piégée au Pays basque espagnol». Je déplace ma conscience tourmentée vers le drame du monde. Trop souvent, on croit à tort que c’est pire ailleurs ou mieux. Ici, on n’échappe pas au drame, simplement, on se livre volontiers une bataille dans nos consciences ; les vraies guerres ne sont plus qu’extériorités écoutées à la radio. On se croit, par le miracle des médias, protégés de toute cette violence ; notre société pacifiée, on oublie que la guerre frappait durement il y a cinquante ans. Aujourd’hui, je n’ai plus qu’à regarder mes tableaux pour comprendre que le drame, il est en moi. Aucun syndicat, aucune idéologie ne pourra me soulager de ce fléau. Et puis, ils ont fait leur temps. Moi. Mais c’est quoi ?»


Á chaque nouvelle question, elle faisait une longue pause et changeait de pièce, comme si à son flottement moral venait s’adjoindre un inconfort physique, qui l’entraînait vers une mobilité contenue entre les quatre murs de son appartement. Tel un reporter qui avançait pas à pas dans la trame de son investigation, elle scrutait objets et photos, à une différence près que le sujet de l’enquête n’était autre que sa conscience.


Puis lassée de tout, fatiguée d’elle-même, elle sortait, s’enfonçait dans son Paris, celui qu’elle arpentait chaque jour en se rappelant que chaque trottoir, chaque arbre lui avait appartenu en ce temps gracieux mais révolu où elle détenait le sentiment poétique d’être le point luminescent où se rencontraient les rues grisantes de la capitale et son âme d’artiste qui n’avait plus qu’à libérer sa plénitude, comme la fleur libère son arôme. Tout lui semblait si accessible alors, si ouvert, quand elle déambulait dans les ruelles et s’arrêtait pour prendre un café dans un petit troquet. Et des troquets, elle encouv1-l-age-de-deraison.JPG connaissait des tas pour y avoir passé des journées entières à penser, à faire des croquis, ou tout simplement à bavarder avec des amis. Maintenant, elle sortait de chez elle comme elle sortait de sa prison mentale, et pour éviter de ressasser les visions chaotiques qui la poursuivaient, elle essayait de se concentrer sur le paysage en le commentant haut et fort pour tenter de renouer ce lien presque mystique qu’elle avait construit avec « ses ruelles ». C’est tout juste si elle remarquait les gens qui se retournaient sur son passage en la prenant pour une folle. Cinq minutes de concentration et de commentaire à voix haute ne parvenaient pas à éradiquer les questions. L’envoûtement que le Paris du XXème arrondissement avait opéré sur elle avec son atmosphère qu’on ne retrouve nulle part ailleurs, faite du mélange de quartiers populaires et d’une jeunesse étudiante plus bohème que la jeunesse branchée du XIème, ne parvenait plus à fournir son cadre aux aspirations infinies : à la place, une morne poésie déplaçait le pas sans déplacer le temps. Á nouveau, elle pressa le bouton du petit magnétophone planqué dans la poche avant de sa veste :

«Les platanes du boulevard de Charonne défilent ; mon pas est alerte ; je ne vois pas la fin de mes questions depuis que j’ai commencé à m’en poser. Pourquoi s’en poser ? Un passant me bouscule. Pas même un mot d’excuse. Après tout, je m’en fous. Je poursuis…voilà désormais le Père Lachaise au début du Boulevard de Ménilmontant. Qu’est-ce que je fais ? J’esquive ou je rentre ? Il faut aller ce vers qui m’attire irrépressiblement. Les morts aussi sont mes semblables, mes futurs semblables. Pas de bousculade ici. Mais qu’y chercher ? Les éternels groopies de Jim Morrison se recueillent avec plus de gravité que si c’était un de leurs proches qui gisait sous cette tombe…Rien à faire ici. Allons au plus près de moi. Je préfère geler sur un banc en face du coin des Juifs : Modigliani. Tombe sobre, presque cachée, personne devant. Vie tourmentée, peinture sulfureuse –surtout les Grands Nus-, fin au Père Lachaise dans un coin discret. Et sa pauvre Jeanne suicidée le lendemain de sa mort, enceinte…Peintre mieux aimé mort que vivant ; comme quoi mourir n’est pas toujours aussi tragique qu’on le croit. Pour lui, vivre était tragique.

Et si je venais aussi à mourir misérablement, y aurait-il quelque chose qui resterait de moi ? Suis-je prête à autant de sacrifices pour l’art ? Là aussi, je devrais me poser des questions. Ou peut-être pas, car là encore, il y a de la vanité à croire l’art vital. Et puis d’abord, vital pour qui ? Pas pour les arbres du Père-Lachaise en tous cas. L’artiste mort se mêlera à la terre comme les autres et les arbres s’en porteront très bien.
Reine Bale

 

Publié dans Textes

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carine-LAure Desguin 11/05/2011 13:10



Du moment qu'on me promène dans Paris, tout va bien !



christine 11/05/2011 08:21



Un parcours mental et une vraie ambiance construite en quelques mots seulement... Une réflexion. 


Au fait, Reine Bale a accepté un interview pour passion créatrice ! A découvrir bientôt !