Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Le blog Aloys

UNE NOUVELLE D'EDMEE DE XHAVEE : AU CARREFOUR...

30 Juillet 2010 , Rédigé par aloys.over-blog.com Publié dans #Nouvelle

Edmee-chapeau

Au carrefour de la rue des Trois Bacs et de la chaussée de la Grande Ferme

 

Pierre se réveille, l’esprit encore oscillant entre sa vieille chambre à coucher si familière, encore pleine de cette odeur d’inhabité, et l’agréable griserie du rêve dont il vient de sortir. Il y attendait Assunta au carrefour formé par la rue des Trois Bacs et la chaussée de la Grande Ferme. Il y avait l’âge qu’il a à présent, mais le carrefour était tel qu’il l’a connu lors de son adolescence, sans les passages piétonniers repeints de frais, les acacias plantés aux quatre coins, et les panneaux de signalisation qu’il a remarqués hier soir en arrivant. Assunta ! Combien de rendez-vous ne s’étaient-ils pas donnés à cet endroit ? Elle débouchait de la chaussée de la Grande Ferme et marchait vers lui, droite et sans hâte, ses cheveux frisés se mouvant au ralenti sous les caprices du vent. Il avait du mal à ne pas aller à sa rencontre pour écourter l’attente, mais son frère Rocco la suivait parfois, et ils devaient prouver leur bonne conduite. De là ils allaient manger une glace chez Dà Matteo s’ils avaient l’argent pour le bus, ou se rendaient à la maison des jeunes où travaillait Nando, le frère aîné d’Assunta. La voix un peu cassée de la jeune fille l’envoûtait, ainsi que ses longs yeux aux sombres paupières byzantines, ses lèvres si bien ourlées et rebondies, et sa denture saine et régulière, sa peau lisse et ambrée. Ils étaient jeunes, presque des enfants qui entrevoyaient une des merveilles du monde des « grands » : l’amour.


Puis ses parents l’avaient envoyé en pension à Namur. Il ne rentrait plus que pour les vacances. Petit à petit l’impatience de se revoir avait fait place à un léger malaise. Il avait maintenant ses repères dans une ville, de nouveaux amis pour lesquels il ne voulait pas rester « le villageois » Assunta, tout comme son village, peu à peu se dissolvaient, fantômes de sa « vie d’avant »


Trente ans plus tard, après n’être revenu que pour le mariage de son frère et puis le décès de sa mère, c’est le mariage de sa nièce qui l’a ramené. La ferme familiale n’a presque pas changé et il a été ému par sa beauté simple. Le seuil usé de pierre bleue, les fenêtres trapues aux vitres parsemées de petits défauts - des « yeux » comme disait sa mère -, le toit d’ardoises, les pavés bombés de la cour entre lesquels les pissenlits s’infiltrent. Le village s’est un peu modernisé, avec une superette à l’entrée, et des fermes rénovées derrière les haies desquelles surgissent des parasols rayés. Pierre est surpris de la sérénité qui, après un divorce, une faillite et les affres de mettre sur pieds une nouvelle entreprise, l’enveloppe ici. Incrédule il réalise avoir toujours langui en secret pour son village et son rythme matin, midi et soir, et les vies aux passions douces qui s’y déroulaient. Il décide de marcher jusqu’au carrefour, comme autrefois lors de ces chastes après-midi. Le mariage n’aura lieu que demain, et aujourd’hui il veut se rendre à ce rendez-vous avec un passé dont il comprend enfin le charme. Qui sait ce qu’Assunta est devenue ? Quelle aurait été sa vie s’il n’était pas parti ? Sans doute l’aurait-il épousée et serait-il resté ici. Ou pas ? La rue des Trois Bacs a une petite stèle expliquant l’origine de son nom, et quelques nouvelles villas ont remplacé les maisons de son enfance, notamment le « petit maga » où il achetait des Solus. Sans y penser, il s’assied sur la grosse borne de pierre comme autrefois, le regard tourné ver la chaussée de la Grande Ferme. Une voiture s’y engage, secouée par les vieux pavés. Il se lève et s’écarte, la rue est étroite et il n’y a toujours pas de trottoirs. La conductrice accrochée à son volant, le fixe avec attention, ralentit. Sa chevelure crépue danse autour de son visage au gré des cahots. Leurs regards incrédules se vissent l’un à l’autre. Ils se sourient avec une joie rayonnante. Alors qu’elle s’arrête, se penchant de biais vers la fenêtre ouverte, une autre voiture arrivant en sens inverse scelle à tout jamais cet instant de bonheur. L’odeur âcre des freins et l’invincible contorsion des ferrailles ne les atteindront même pas. Et la douleur est une notion qu’ils abandonnent derrière eux. Chacun n’a entendu et perçu que « c’est toi ? » dans une onde de pur plaisir.


 

EDMEE DE XHAVEE

http://edmee.de.xhavee.over-blog.com

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article

christine brunet 04/09/2010 10:05



Tiens, je m'aperçois que mon commentaire ne paraît pas... 


Tu veux que je te dise, Edmée, je ne m'attendais pas à une chute pareille... J'aurais tant voulu que les choses s'arrangent... 


Qui n'a pas ses regrets vis à vis de tous ces gens de notre enfance qu'on a perdu de vue plus ou moins volontairement... De grands amis, des copains, des connaissances... Mais les retrouvailles
qu'on imagine parfois sont, sans doute, plus heureuses... heureusement... 



Philippe D 04/09/2010 08:10



Je me promène un peu sur ce blog pour y découvrir les ingrédients qui, mis bout à bout, donne, il me semble, une bonne recette et un plat que l'on déguste.


Aujourd'hui, le petit-déj. fut pour moi cette nouvelle d'Edmée. Je ne m'attendais pas à cette fin qui ressemble aux chutes de mes propres nouvelles. Certains me reprochent cet aspect noir ou dur
de mes textes; je vois qu'Edmée sait y faire aussi. La vie n'est pas qu'une succession de bonheurs et nos textes ne sont-ils pas le reflet de ce que nous vivons ou voyons autour de nous.


Merci à Edmée pour ces (ses) mots et merci à la créatrice de ce blog de nous permettre d'entrer dans son univers. Je vais voir quels ingrédients je pourrais ajouter à la recette.


Bon weekend.



kate 30/07/2010 23:10



Merveilleuses descriptions ! En qq lignes le décor est planté et on les voit les fissures des vieilles pierres des maisons de jadis, on "sent", on "hume", tout, le paysage, la
campagne, les souvenirs, la nostalgie. On est bien dans l'histoire, on s'y sent bien et hop... Quoi, C'est déjà fini !!!!  Intéressant d'avoir terminé ainsi... (vivement la prochaine
nouvelle... Gourmande, moi, des écrits d'Edmée ? Oui !)



georges roland 30/07/2010 15:08



La lente pérégrination descriptive, qui semble mener au bonheur de la mémoire, éclate soudain en un grand fracas de tôles, tellement contemporain. Reste l'espoir, reste le nirvana.


Très beau texte bien dans la trace des Romanichels...


 



Edmée 30/07/2010 12:28



Merci à tous, je n'avais pas tenu à l'oeil le fait que cette nouvelle paraissait aujourd'hui, c'est donc venu comme une surprise!


 


Je ne vois pas toujours la mort comme une fin, d'où cette sortie.



magerotte 30/07/2010 09:24



Très joli texte. Belles descriptions, des lieux comme des sentiments... ça me donne un petit coup ne nostalgie. Hum... ça fait du bien. Merci et bravo pour cette chouette nouvelle



LASCAVIA (Josy Malet-Praud) 30/07/2010 08:59



Une nouvelle comme une parabole ? une allégorie ?


L'existence prend souvent la forme d'un cercle. Les aléas, les étapes de la vie  laissent supposer qu'on s'écarte de la trajectoire initiale, par choix ou par hasard, et puis...plus tard, on
se retourne et on regarde : derrière soi, le point de départ qu'on ne tardera pas à rejoindre, même en avançant. Parce que là est le port d'attache. Hymne à l'amour, hymne à l'intangibilité
des sentiments fondamentaux... Sous la très belle plume d'une auteure inspirée par le coeur. Edmée De Xhavée conjugue le talent littéraire et la capacité à percevoir puis
dévoiler  l'essence des choses.



Monilet - Claude Colson 30/07/2010 06:14



J'ai relu cette nouvelle avec plaisir : elle sonne vrai. Les racines ont une importance que l'on ne découvre que très tard parfois. la fin est frustrante,... à l'image de la vie quelquefois
?



carine-Laure Desguin 30/07/2010 05:19



C'est beau car trente ans plus tard, il n'y a pas de douleur ...Et les souvenirs sont là, et les odeurs . Des sentiments comme ça
sont un régal car ils nous disent que l'on a vécu et que l'on vit encore ...Justement, hier soir un ami me disait qu'il aimait se fabriquer de beaux souvenirs, des moments qui n'appartiennent
qu'à lui et qu'ils se repassera certains jours ...Il est 05h14 à Charleroi et l'animateur de la radio nous dit que Paul Anka a 69 ans aujourd'hui; "you are my destiny" s'introduit dans mon appart
...Et moi aussi, je me repasse les bons moments, avec les odeurs et pourquoi pas se payer le luxe de réentendre les mots gentils et les promesses non tenues mais Dieu que c'est bon aussi, les
promesses non tenues ...Elles nous ont permis de faire autre chose ...merci Edmée De Xhavée pour cet arrêt au carrefour des moments sucrés !