Trio... Une nouvelle d'Anne Renault... Deuxième partie !

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

renaultanne

      TRIO, suite...

 

 


 

Marie envisagea avec une sensation de grand malaise l'éventualité d'une crise de larmes. Mais Sarah reprit, plus calmement:

              - Pardon, dit-elle, voilà, je vous explique. J'ai une amie, Carine, ma meilleure amie en fait, on peut dire que nous sommes très proches. Elle est malade depuis quelque temps déjà, et hospitalisée. C'est moi qui m'occupe d'elle. Une autre femme seule, eh oui... Je vais la voir tous les soirs en sortant du travail, je prends soin de sa maison, je lui relève son courrier, je tâche de la réconforter aussi. Ce n'est pas toujours facile... On m'a appelée ce matin, de l'hôpital, il est impératif que je lui apporte des vêtements aujourd'hui. C'est pour cela que je dois me rendre chez elle, et après à l'hôpital. Alors, vous pensez, quand j'ai vu que je n'y arriverais pas, j'ai paniqué, vous êtes ma dernière chance.

         Marie pensa que tout cela était un peu exagéré, Sarah semblait exaltée. Mais enfin, elle pouvait comprendre, l'amie malade, gravement peut-être, la fatigue de la semaine, et puis se heurter à cette impossibilité de transport, le froid, la pluie, les déplacements inutiles dans la ville, on pouvait imaginer de l'angoisse, comme si le monde s'était ligué contre elle pour l'empêcher de rejoindre Carine, de l'aider.

D'un ton apaisant, elle dit:

           - Ne vous inquiétez pas, Sarah. Moi, je m'appelle Marie, et quel hasard, n'est-ce pas, je suis seule aussi et tout à fait libre de mon temps, ce soir. Dites-moi où vous voulez aller et, après, je vous conduirai à l'hôpital.

          Et à énoncer ces simples mots, à se trouver ainsi près d'une inconnue, à qui elle était en mesure de rendre un service apparemment important, Marie sentit une chape de douceur, légère et chaude, l'envelopper tout entière. Comme un apaisement, la mise en place d'énergies vacantes et, elle s'en rendait compte maintenant, plutôt lourdes à porter. Des paroles montèrent à ses lèvres, qu'elle retint de justesse: « Savez-vous que c'est moi qui vous suis redevable ? Cela me fait du bien, vraiment, de pouvoir vous aider ». Mais dire cela, c'était trop... personnel. Eh puis, elles n'étaient pas là pour se faire part de leurs états d'âme.

                  - Indiquez-moi le chemin et allons chez Carine, dit-elle.

La voiture repartit, roula quelque temps dans des rues calmes, loin du trafic du centre.

                  - C'est ici, dit Sarah.

Un immeuble jaune, banal. Marie se gara en face de l'entrée, sur le parking d'une petite supérette, qui flamboyait dans la nuit. Des gens entraient et sortaient, chargés de paquets, de sacs garnis de provision pour le week-end. Chacun allait vers son refuge, sa cage, son nid. Presque tous se retrouveraient en famille, tourneraient le dos à la froide nuit de Novembre, feraient les préparatifs d'un repas plus détendu, sans la perspective d'un lever trop matinal, le lendemain.

 Marie éprouva vivement le caractère improbable de sa situation, être là, assise dans sa voiture, à attendre une inconnue, qui devait rejoindre une autre inconnue, et qui plus est, dans un hôpital. Lui échappaient aussi la cause de l'agitation de Sarah, ainsi que du caractère urgent de sa mission. N'importe, elle se sentait bien, on avait besoin d'elle, pour un temps elle échappait à la redoutable solitude, et, qui sait, cette rencontre pourrait avoir des suites, une amitié, au moins une relation, peut-être... Elle se morigéna immédiatement. Ne rien attendre, prendre ce qui est bon, et surtout ne rien attendre, ne rien imaginer. Mais c'était difficile...

Sarah ressortit de l'immeuble, un grand sac à la main et s'engouffra rapidement dans la voiture dont Marie lui avait ouvert la portière.

  - Merci, dit-elle, j'ai essayé d'aller vite pour ne pas vous faire attendre. Et puis - elle se tourna vers Marie - vous êtes vraiment tout à fait sûre que cela ne vous dérange pas de m'emmener à si loinl ? Vous pouvez peut-être me laisser simplement à la gare, il est bien possible qu'il y ait des taxis, maintenant.

Il était vrai que l'hôpital était très excentré, il faudrait bien une vingtaine de minutes pour l'atteindre.

            - Je vous ai dit que j'avais tout mon temps, et c'est beaucoup plus commode que je vous emmène. Votre taxi, ce soir, ce sera moi.

Marie avait voulu mettre un peu de légèreté, voire de gaîté dans sa réponse, mais Sarah n'y fit pas écho.

        - Encore merci, se borna-t-elle à dire, vous me rendez vraiment un très grand service.

            Puis elle se tut.

           Marie glissa un regard vers elle. Certes, elle ne distinguait presque rien de la femme assise à côté d'elle, mais elle aperçut son profil et, à la tension des mâchoires, à une immobilité qui confinait à la raideur, ainsi qu'à la courbure du dos, le cou rentré dans les épaules dans une position défensive, elle devina une tension écrasante.

Elles roulaient maintenant sur le grand boulevard qui traversait toute la ville, du Nord au Sud et elles avaient retrouvé une circulation dense. Les  feux mal coordonnés les ralentissaient. Encore beaucoup de monde sur les trottoirs. La pluie avait tout à fait cessé, mais les arbres noirs éparpillaient des gouttes, agités par un petit vent acide, désagréable.

Bientôt, elles distinguèrent l'énorme masse carrée et trapue de l'hôpital, avec, sur sa terrasse, des feux clignotants pour l'atterrissage des hélicoptères. La route s'élargissait, elles furent doublées en trombe par une voiture du SAMU, qui se précipita vers l'entrée des urgences, gyrophare flamboyant.

Sarah demeurait silencieuse, Marie eut l'impression que l'angoisse de l'autre femme avait encore augmenté. Elle la sentait fortement présente, à des signes infimes, le corps près d'elle qui semblait s'être replié, les mains qui s'étaient resserrées sur les brides du sac.  Elle-même commençait à en éprouver les effets, le bien-être de tout à l'heure, le plaisir du service rendu avaient disparu. Pourtant elles touchaient au but, Sarah allait pouvoir rejoindre son amie, lui apporter ce dont elle avait besoin.

« Peut-être est-elle très malade », se dit Marie, s'apercevant à cet instant qu'elle n'avait posé aucune question à ce sujet, ne voulant pas assombrir l'atmosphère de cette rencontre inespérée. De plus, un problème se posait : allait-elle demander à Sarah si elle souhaitait  qu'elle l'attende? Et si celle-ci refusait, comment ferait-elle pour rentrer en ville ? De toute évidence, Marie se devait de la ramener. Mais c'était engager un peu plus avant leur relation, et, depuis qu'elles étaient reparties, Sarah, par son silence,  n'avait rien fait pour aller dans ce sens. Marie préféra attendre qu'elles se séparent  pour voir comment les choses allaient tourner.

               - Si je vous dépose  à l'entrée principale des visiteurs, cela vous convient-il ? demanda-t-elle, je pense que c'est le plus court chemin pour atteindre n'importe quel service.

              - Tout à fait. C'est donc là que nous allons nous séparer. Je vous remercie  encore infiniment de ce que vous avez fait pour moi ce soir.

Marie attendit la suite. La voiture était maintenant à quelques mètres du grand porche de l'hôpital. La lumière blanche qui en émanait ruisselait sur le terre-plein qui y menait, comme une coulée de lait. A l'intérieur, on devinait des allées et venues incessantes. Des infirmières, des soignants sortaient, par petits groupes, riant, discutant.

Marie avait laissé le moteur allumé, afin de ne pas paraître attendre de Sarah des remerciements supplémentaires, et pour ne pas la retarder.  Aussi fut-elle surprise de la voir, au lieu de quitter la voiture, se tourner vers elle.

Un temps de silence, suspendu. Sarah baissa la tête, puis la releva après une profonde inspiration,  regardant maintenant Marie bien en face.

 - Je ne vous ai pas dit de quoi il s'agit vraiment, murmura-t-elle d'une voix sourde. Voilà, dans ce sac, il y a des vêtements, mais aussi des sous-vêtements, et des chaussures, un collier aussi. Ce n'est pas pour une sortie, non... C'est sa tenue pour la mise en bière. Carine est morte ce matin, à cinq heures.

          Elle pivota rapidement et quitta la voiture, laissant Marie sans voix. Sur le siège du passager, un rectangle blanc se détachait dans l'obscurité. Une des lettres, oubliée...

 

 

Anne Renault

annerenault.over-blog.com

Publié dans auteur mystère

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Edmée De Xhavée 16/09/2011 08:13



Je pensais aussi à Nadine, puisque je ne connaissais pas assez bien l'écriture d'Anne. Une nouvelle triste, oui, mais de loyauté et d'amour... il y a quand même un fond de soleil, je trouve. J'ai
beaucoup aimé!



Philippe D 15/09/2011 22:07



Je l'avais dit : c'est quelqu'un que je ne connais pas encore et qui écrit, ma foi, fort bien!



christine 15/09/2011 18:43



Ouf, me revoilà sur la brèche !!!!! Donc, bravo Bob... Mais je sais comment tu as fait pour deviner... hummmm


Bravo, Anne pour cette superbe nouvelle !



Claude Colson 15/09/2011 18:41



Il est 18h 40. Comme ce n'est pas moi non plus...



Nadine Groenecke 15/09/2011 17:32



Ce n'est pas moi et je donne toujours ma langue au chat.



christine 15/09/2011 14:46



Nadine, Claude, Anne... trois noms qui reviennent en boucle... Vous en saurez plus ce soir à 18h30... 



carine-LAure Desguin 15/09/2011 13:09



Je pense à Nadine Groenecke. J'ai hésité avec Josy MAlet-Praud...J'ai hâte de connaître la réponse !



Alain Delestienne 15/09/2011 11:25



Dans mon imaginaire, grâce à cet(te) auteur, j'ai deux nouvelles amies, Marie et Sarah. La chute est triste, mais surtout réussie. 



Claude Colson 15/09/2011 10:23



Louis, tu me gênes ; c'est vrai que j'aurais aimé l'écrire, cette nouvelle.



Micheline Boland 15/09/2011 09:51



Une nouvelle fort bien écrite que j'ai beaucoup aimée. Comme l'écrit Louis, l'auteur est français. Pour faire original, je propose Nadine.



Louis 15/09/2011 09:45



Vocabulaire très recherché et un peu désuet (ce qui n'est pas une critique, au contraire !). Auteur français ou tentant de le faire croire (couleur
jaune de la boîte aux lettres appelée borne, nom du magasin, le Printemps...).


 


Je persiste et signe, Claude Colson ! Et je dis bravo ! 



Claude Colson 15/09/2011 07:57



J'adore cette écriture, et puis je n'imaginais pas la fin.


Josy ??? (ou Gauthier ou Edmée, oaurf...ouarf )



Bob 15/09/2011 07:21



je maintiens... Anne Renault. J' expliquerai pourquoi après !



christine 15/09/2011 07:10



Pas très gai... Euh... de bon matin... Enfin... Alors, qui, selon vous a écrit cette nouvelle ?



Philippe D 15/09/2011 05:36



A mon avis, ce texte émane d'un auteur que je n'ai pas encore lu. Je ne donnerai donc pas de nom mais je repasserai pour la réponse.


Bonne journée à tous.