"Trio"... Une nouvelle de... mais de qui, au fait ? première partie !

Publié le par christine brunet /aloys

point d'interrogation

                                                        TRIO

 

 

 

 

 

Marie regarda une fois de plus par la fenêtre. Non, il ne pleuvait plus, vers quatre heures les trombes d'eau avaient cessé, faisant place à un temps menaçant. Des nuages bleu-noir se gonflaient entre les arbres du boulevard, leurs cimes atteignant le niveau de son appartement du septième et dernier étage. En bas, elle avait vu le toit de sa voiture,  garée contre le trottoir, qui luisait comme le dos d'un gros insecte. La circulation avait repris avec intensité, on était vendredi soir, dans une grande ville.

Puis elle revint au petit tas de courrier, posé sur la table. Les six enveloppes blanches, fermées, timbrées, attiraient le regard dans la pièce qui commençait à s'assombrir. Electricité, téléphone, internet... des factures pas urgentes, certes, mais qu'il faudrait poster. Marie pensa un instant que les lettres lui demandaient avec insistance de les prendre, de les mettre dans son sac et de les emporter. « Occupe-toi de nous ! ». Elle soupira. De plus en plus, depuis quelque temps, les choses semblaient s'animer, dire ou réclamer, une chaise de travers insistait pour qu'on la remît droite, un couteau tombé cherchait à l'apitoyer pour qu'elle le ramasse et le range, le coussin bleu du canapé, le soir, devant la télévision, lui susurrait: « prends-moi contre toi, contre ton ventre, j'ai besoin de chaleur ». Rien d'inquiétant, ce n'était pas réel, elle le savait. Mais l'était-ce beaucoup moins que ce que lui disaient ses collègues de travail, ou la caissière du super-marché... A vivre seule, on a besoin de peupler  l'univers qui vous entoure, il est bon que l'on vous demande et que vous donniez, sans cela la vacuité, le « pour rien » de sa vie devient par trop insoutenable. Alors pourquoi ne pas écouter les choses familières, dont on sait qu'elles ne vous feront aucun mal, parce que vous vivez en bonne harmonie avec elles depuis de nombreuses années.

Marie attrapa son sac, prit le paquet de lettres et les y rangea, enfila l'imperméable accroché dans l'entrée. En sortant de l'appartement, elle vit s'entr'ouvrir la porte d'en face, sur le palier. La vieille madame Kieffer se pencha dans l'entrebâillement.

  - Grisou n'est pas remonté, j'aimerais  bien qu'il rentre, voudriez-vous jeter un coup d'oeil dans la cour, en bas, et le mettre dans l'escalier si vous le voyez ?

Elle ajouta:

   - Vous sortez par ce vilain temps ! Et avec cette pluie, en plus, on est glacé !

   - Des lettre à poster ... Marie tapota son sac.

Au rez-de-chaussée, pas de Grisou. Le chat reviendrait bien, il revenait toujours, sachant d'instinct rester à l'arrière de l'immeuble, à l'écart du boulevard et de ses dangers.

Au premier feu, Marie regretta d'être partie. Il lui faudrait au moins vingt minutes pour atteindre la Poste, le trafic ne s'écoulait pas, la file de voitures restait bloquée malgré l'autorisation de passer, les véhicules de l'autre côté du croisement n'ayant pas bougé.

Quelle idiote ! Elle aurait dû aller à pied, à la boîte pas toute proche, certes, mais quand même, s'engager dans cette pagaille du vendredi soir, très mauvaise idée !  Puis elle pensa qu'elle n'était pas sortie depuis le début de la semaine, en dehors des aller et retour à son travail, qu'elle avait fait du ménage, regardé la télévision, qui la guettait encore ce soir  - des films, des films, à force, elle les mélangeait - que c'était le week-end et que personne parmi ses connaissances ne lui avait fait signe. A vrai dire, elle non plus...

Elle finit par voir apparaître l'imposant immeuble de la Poste, en face du terre-plein central du Boulevard Béranger où les vestiges du marché aux fleurs disparaissaient à grande vitesse, les fleuristes repliant leurs tentes, rangeant les plantes dans de grands pots de fer à l'arrière des camions, abandonnant sur le sol pétales froissés et tiges arrachées.

Il faisait sombre maintenant, les lampadaires n'allaient pas tarder à s'allumer. Pas question de se garer pour faire une petite visite au Printemps, qui brillait de tous ses feux, à cent mètres à peine. On était en plein centre ville, pas une place de parking. Elle se rangerait trois secondes avec ses feux de détresse dans l'espace laissé libre devant les boîtes, y jetterait ses lettres, et il faudrait bien rentrer... Elle mit son clignotant pour changer de file et se rapprocher du bâtiment, n'évitant cependant pas un coup de klaxon prolongé et un appel de phares, qui lui firent battre le coeur un instant.  Les agressions, elle supportait mal.

Comme elle encastrait la voiture dans l'étroit espace devant les boîtes, la pluie se remit soudain à tomber, une averse orageuse si violente que les gouttes se transformaient en lignes brillantes, qui faisaient un bruit d'enfer en frappant la carrosserie. Pourtant, pas question d'attendre, d'autres pouvaient venir poster leur courrier. Elle prit les lettres, les glissa sous son imperméable, inspira profondément et se jeta dehors. D'un bond, elle atteignit la borne jaune et glissa le paquet dans la fente. D'un autre bond elle regagna l'habitacle, les cheveux trempés, les mains ruisselantes. L'averse, les moteurs qui tournaient...il lui sembla que les bruits de la ville étaient multipliés par dix. Ils l'assourdissaient, ils frappaient à ses tempes. Il fallait s'échapper de là, vite.

Elle allait obliquer pour tenter de s'insérer dans la file de véhicules, prévoyant des difficultés car les conducteurs devaient être exaspérés, quand un coup assez fort fut frappé à la vitre du passager. Stupéfaite, elle arrêta sa manoeuvre, se pencha et tenta de voir qui l'avait donné. Impossible, la fenêtre était emperlée, le temps trop sombre. Sans doute quelqu'un qu'elle connaissait, ce n'était pas le quartier des mendiants ou des SDF. Elle actionna un bouton et la vitre s'abaissa. Elle vit un visage de femme, des yeux effrayés, un sourire hésitant, des cheveux noirs plaqués par la pluie sur le front plissé. L'inconnue cria presque, afin de se faire entendre dans le tumulte environnant:

   - Pardonnez-moi, s'il vous plaît, je sais que ça ne se fait pas, mais j'ai un grand service à vous demander. Vous comprenez, les bus sont en grève, je n'ai pas de voiture, et il me faut absolument aller quelque part. Si vous pouviez m'emmener, si cela ne vous dérangeait pas... Je n'ai pas l'habitude d'interpeller les gens, croyez-moi, mais cette fois, oui, cette fois, c'est une urgence. Je suis confuse...

Marie n'hésita pas. Elle se pencha un peu plus et ouvrit la portière. Une seconde plus tard, la femme était assise à côté d'elle. D'abord, elle ne vit d'elle qu'une silhouette qui s'agitait, un  manteau sombre trempé, un parapluie qu'elle tentait de coucher au sol.

   - Je vais vous mettre de l'eau partout. Ah! vraiment, je suis désolée ! Je suis venue   à l'arrêt de bus, ici.

Elle tendit un bras en direction de la Poste et Marie distingua le panneau jaune, l'abri de plexiglas, désert. Personne pour attendre, juste les allées et venues rapides de passants pressés.

     - Mais vous voyez, pas un bus ! quelqu'un m'a dit qu'un conducteur avait été attaqué, hier soir, et aujourd'hui, eh bien, ils sont tous en grève. Je suis allée à la  gare, à la station de taxis, j'ai attendu une demi-heure, pas un seul de libre. Alors, je suis revenue ici, je sais que les gens peuvent stationner une minute pour poster leur courrier, et j'ai pensé...

Marie ne l'entendait plus. Un conducteur compatissant venait de lui laisser l'espace suffisant pour qu'elle prenne place dans la file, qui avançait au pas.

      - Excusez-moi, dit-elle, je ne vous ai pas bien écoutée, c'est si difficile de circuler. Je me dégage d'ici, je trouve un endroit tranquille, et vous me direz où vous voulez aller.

Comme la femme ne répondait pas, Marie tourna la tête vers elle, intriguée. Elle vit son visage de profil, contracté, regardant fixement devant soi. Elle comprit que l'autre était au bord des larmes. Le soulagement ? Cette « urgence », une situation difficile ? Bah, elle ne risquait rien, la femme n'avait pas l'air perturbée, ses explications étaient plausibles. Et puis, elle avait du temps, tellement de temps, par cette soirée vide...

La pluie violente avait cessé. Subsistait une bruine froide, qui faisait luire les capots des voitures et entourait d'un halo les enseignes lumineuses maintenant allumées.

Marie tourna à droite, dans une rue tranquille et se gara sans difficulté. Elle se tourna vers sa passagère.

            - Ouf ! fit-elle, nous voici au calme, c'était vraiment la folie tout à l'heure.

L'habitacle recevait la lueur blanche d'un lampadaire, mais la femme se trouvait à contre-jour et Marie distinguait mal ses traits, seulement une masse de cheveux sombres et bouclés, une silhouette assez fine engoncée dans un manteau noir. Une odeur de laine humide, insistante mais pas désagréable, s'en dégageait.

- Alors, si vous me disiez en quoi je puis vous être utile, j'ai du temps ce soir, je vous emmènerai où vous voulez.

            - Je m'appelle Sarah.

     Marie, à nouveau, fut surprise de l'angoisse que trahissait le ton étranglé. L'émotion de la femme était intense et ne se justifiait pas par le simple service rendu, si insolite fût-il. La passagère fit une pause puis reprit avec plus de calme, en parlant lentement et en détachant nettement les mots, dans l'évidente intention de se maîtriser.

  - Vous n'imaginez pas à quel point ce que vous faites est important pour moi. Voyez-vous, je suis une femme seule...

Là-dessus Marie retint un sourire amer. «  Bienvenue au club », pensa-t-telle, formule qu'elle regretta immédiatement. Elle n'était pas ici pour s'apitoyer sur elle-même par personne interposée.

Sarah poursuivit:

             - Vous savez, quand j'ai vu qu'il n'y avait pas de bus, pas de taxi, j'ai téléphoné pour qu'on vienne me chercher et m'emmener. Mais ils sont tous sur répondeur. C'est le week-end, ils veulent être tranquilles, ils ont déjà fait leurs plans pour la soirée.

 Marie les connaissait bien, ces « ils », les copains, les relations, les collègues, parmi eux personne d'absolument fiable, fidèle, sur qui l'on pût s'appuyer, quelle que soit la situation.

               - Alors, j'ai cru que je ne trouverais personne, personne, et alors, ça aurait été une catastrophe, vraiment.


Le timbre de la voix s'engagea dans l'aigu, en même temps qu'il faiblissait. 

 

 

A suivre demain....

Publié dans auteur mystère

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Alain Delestienne 15/09/2011 11:01



Je ne participe pas à la devinette parce que je ne connais pas assez les auteurs d'Aloys. Mais quelque chose dans l'écriture me dit que j'ai déjà lu cette personne. C'est si bien écrit que j'ai
réellement accompagné Marie de la première à la dernière ligne. Je file voir la deuxième partie parce que Sarah m'intrigue beaucoup.



Nadine Groenecke 14/09/2011 16:31



Bob met sa main au feu et moi je donne ma langue au chat, tout du moins pour aujourd'hui.



christine 14/09/2011 15:12



Dis donc, Bob, tu n'as peur de rien, toi ! ta main au feu! Comme tu y vas !!!!!



Philippe D 14/09/2011 14:30



Je me demande bien où cette dame doit aller impérativement. Je le saurai sans doute demain ainsi que le nom de l'auteur.



Bob 14/09/2011 13:52



Ma main au feu...  Anne Renault !



christine 14/09/2011 10:39



Alors Edmée = 1 ou Gauthier Hiernaux =1


Claude = 1


Nadine = 1


 


Dis Claude, pourquoi pas moi, hein ???? Qui sait s'il ne va pas y avoir un mort à la fin????



Claude Colson 14/09/2011 10:19



Ou alors Gauthier Hiernaux dont je viens de relire avec plaisir "Putain de marcheur".



Claude Colson 14/09/2011 10:09



Passionnant, vivement demain.


Je n'ai aucune idée de qui peut écrire ainsi... pas assez lu les auteurs de chloé, honte..


je dirais une femme, pas Micheline, pas Christine, quelqu'un que je n'ai pas lu, Edmée peut-être....



christine 14/09/2011 08:37



C'est vrai que l'auteur parvient à nous donner l'envie de lire la suite...


Donc, Claude Colson : 1


Nadine Groenecke : 1


 


Deux auteurs français...



Edmée De Xhavée 14/09/2011 08:09



Moi... je pencherais vers Nadine??? Je suis prise par le récit et attends la suite demain avec impatience...



christine 14/09/2011 07:59



Louis est le premier à donner son avis ! Alors un auteur français... Pourquoi pas ? 



Louis 14/09/2011 07:58



Français(e) à n'en pas douter ou alors subtil(e) !


Je dis Claude Colson pour le style et le vocabulaire !