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Le blog Aloys

Texte n°5 du concours "Les petits papiers de Chloé"

9 Juin 2013 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #concours

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/f/fa/Poucet10.jpg/330px-Poucet10.jpg

 

 

Il était roux. Un géant, barbu comme tous les ogres des contes que je dévorais à l'époque. Un teint laiteux, des dents jaunies par le tabac, la mâchoire en permanence serrée sur le bec d'une pipe qu'il bourrait d'un doigt agacé, ou machinal, en nous foudroyant tour à tour d'un regard vert, inquisiteur et froid.

11 ans. Premier jour de collège. Cet ogre est notre professeur de français et notre professeur principal. Une journée complète à ses côtés, pas d'alternative. Aucun bruit dans la salle de classe, pas même le vol d'une mouche tout autant intimidée, sans doute. 

Il nous observe l'un après l'autre, nous évalue lentement, nous jauge, fait son choix... Pourvu qu'il ne m'interroge pas... Pourvu qu'il...

Il me désigne silencieusement et autoritairement d'un index teinté en jaune. Mon coeur bondit puis cogne douloureusement dans ma poitrine. Je cherche autour de moi un soutien mais ne rencontre que le regard fuyant mais soulagé des autres élèves. 

Je me lève, les jambes en coton, le cerveau en pleine purée de pois. Il ne me lâche pas des yeux...

Le tableau, désespérément noir, la craie qu'il me tend. J'entends sa voix sans comprendre encore le sens des mots. Tout ce que je sens, c'est l'odeur de tabac froid qui flotte autour de lui. Mes yeux restent scotchés à ses lèvres qui aspirent avidement, par à-coups bruyants, l'air de la pipe froide.

Impossible de sortir un son, la langue collée au palais.

Il s'impatiente, savoure la terreur qui transpire de chaque pore de ma peau et me renvoie, d'un ton aigre, à ma place. Impossible de savoir comment je l'atteinds, mais la chaise est la bienvenue. Je m'affaisse, me recroqueville et jubile secrètement lorsqu'un autre élève, rouge comme une pivoine, se lève à son tour et bafouille quelques mots indistincts : tout aussi déplorable que moi, voilà qui me rassure !

Ce géant roux, que nous surnommions à voix basse "Barbe rouge", sévit deux ans et laissa la place à un être malingre et timide, terrorisée par ses élèves. Curieux passage de témoin.

 

J'ai revu mon professeur plusieurs années plus tard lors d'un concours : il était l'un des correcteurs de l'épreuve écrite. Nous nous sommes rencontrés pour l'oral, reconnus... Mais là, c'est une autre histoire !

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Micheline Boland 10/06/2013 13:27


Un beau texte de plus.

Adam Gray 10/06/2013 09:42


Au-delà de la beauté des autres textes, de leur douce nostalgie - il m'aurait été impossible de voter, je crois -, c'est ce texte que j'espérais lire pour ce concours...
D'ores et déjà bravo à l'auteur...

Jean-Michel Bernos 10/06/2013 09:33


Belle histoire originale qui ne souffre d'aucun défaut. Un texte de grande qualité qui s'inscrit en tête de ligne !

Edmée De Xhavée 10/06/2013 08:05


Bien raconté, car c'est vrai que certains profs nous semblaient dotés de pouvoirs (et laideurs) que certainement ils ne possédaient pas à ce point :-)


 


Nous avions "Doudou", petit gringalet qui ressemblait à Roberto Bénigni, "Chefcul" qui nous connait cours de cuisine (on doit mettre 200 gr de beurre mais nous mettrons de la margarine...) et
"Hapchoum" en esthétique...

Carine-Laure Desguin 10/06/2013 06:31


Oh lire cette histoire en juin nous ramène vers des périodes de la vie pas vraiment glorieuses...Des sueurs à deux pas du tableau noir, brrrrr!