Texte 3 du concours...

Publié le par christine brunet /aloys

VOYAGES PARALLÈLES

 

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Ô ma Solange, tu m’as quitté. Tu viens de me déposer au "Centre d’Accueil Temporaire Les Lilas". Dès que je suis sorti de la voiture, j’ai été happé par les odeurs. Les jardins qui entourent la grosse villa embaument la rose et l’herbe coupée. D’un coup, je retrouve quelque chose de ma jeunesse. Le grand parc près de la maison de grand-père, les gazouillis d’oiseaux, les parfums de lys, d’œillets et de lavande. Te souviens-tu de ce parc où nous avions posé pour les photos de nos fiançailles ?

 

Ainsi, ma Solange, tu m’abandonnes aux mains d’infirmières, tu me laisses en compagnie de personnes peu ou prou handicapées. Aux Lilas, on accueille des gens qui sont, comme moi, incapables de vivre seul. Le docteur Maret a laissé entendre à mots plus ou moins couverts que je présentais des signes de démence sénile. Sans doute est-ce pour cette raison que l'infirmière me pousse à participer à l'atelier mémoire. Je suis juste un peu plus angoissé que je ne l’ai été durant toute ma vie active et j’ai juste quelques petites pertes de mémoire, ma Solange. Rien de plus, je te l’assure.

 

Solange, ma Solange, tu es en route pour l’Italie avec ton amie Jeannette. Tu as pris la décision pour moi : "Changer chaque jour d’hôtel, c’est impensable pour toi." Tu t’es justifiée : "Tu sais, j’ai besoin d’évasion. Une semaine de vacances, ça passera vite !"

 

Te reverrai-je, ma Solange ?

 

Il est midi, ce vingt-cinq août. Je vais prendre mon premier repas aux Lilas. Dans la salle à manger, les tables sont dressées. Nappes en coton blanc damassé, assiettes blanches au fin décor, soliflore garni d’une rose rouge sur chaque table. Une vraie salle de restaurant, ma Solange !

 

Il est midi. Nous avons droit à un apéritif sans alcool, un bitter, accompagné de petits légumes au vinaigre. Un régal, ma Solange.

 

Ton Pierre goûte à ces bouquets de chou-fleur croquants et parfumés, à ces morceaux de poivrons, à ces carottes ! Ton Pierre est attablé en compagnie d'une petite vieille élégante en chaise roulante. Elle s'appelle Marguerite et se parfume au patchouli comme ta cousine Léa. À la même table, Christophe, un homme encore jeune qui s’est fracturé les deux jambes.

 

Après cet apéritif, ma Solange, on nous sert un minestrone. Il dégage un tel fumet que cela te mettrait sûrement l’eau à la bouche. L’ail et le basilic, la poitrine fumée, tu sais, ces ingrédients que tu y mets chez nous.

 

Rien que du bonheur quand Marguerite essuie ses lèvres à la serviette. Au patchouli se mêle un parfum de vanille. Cette femme émet des "Eh bien" qui ont l’élégance des répliques d’Edwige Feuillère. Christophe nous raconte son accident de ski nautique. Un casse-cou, ce Christophe. À quarante ans, on se croit invincible. À quatre-vingt-huit comme Marguerite, on se laisse vivre. À soixante-neuf, comme moi, on s’angoisse. Oui, j'ai peur de ne pas te revoir. Je crains que tu ne me trouves pas quand tu viendras me rechercher. Quand je doute, Christophe me rassure à sa façon. Quand je m'égare dans les couloirs des Lilas, une infirmière me guide. Ne m'oublie pas, ma Solange.

 

Quant au plat, ma Solange… Deux beaux cannellonis aux pleurotes et une cuisse de canard. Ah, cette farce, ses effluves de persil. Sentir puis goûter. Laisser fondre en bouche le canard, la pâte, le morceau de pleurotes. Se taire. Regarder briller le regard de Marguerite. Voir sourire Christophe, le voir joindre pouce et index. Le bonheur de manger multiplié par trois. La lenteur devenue recette du plaisir. La vertu du bien manger ! Rien qu’un peu de Mozart. Rien que des saveurs et des parfums. Je ferme les yeux, ma Solange.

 

Le docteur Maret a conseillé de me suralimenter. La bonne consigne ici, crois-moi.

 

Nos assiettes sont vides. Marguerite bavarde. J’entends "galettes, fruits de mer, fromage, pommes, vanille, cidre…" Ses paroles m’emmènent ailleurs. Je suis repu. Je pense à la Bretagne. Je revois la mer sauvage qui s’emporte contre les folies humaines. Je sens le sel sur tes lèvres, ma Solange.

 

Dans un petit ravier, un tiramisu. L’onctuosité du mascarpone, la touche de liqueur d'amandes. Le pouce et l’index de Christophe de nouveau joints. Une pose cocasse pour un sportif comme lui !

 

C’est d’un drôle, mon cœur.

 

"Thé ou café ?" "Café, s'il vous plaît". Tu vois, moi aussi ma Solange, j’ai fait un petit voyage. Ce soir, ce sera tomates mozzarella, ciabata, pastèque. Christophe est au courant des menus. "J’ai deux moyens de m’évader des Lilas. M’imaginer dans la salle de musculation que je fréquente habituellement deux fois par semaine et repenser aux endroits où j’ai déjà dégusté les plats qu’on nous prépare ici. Sans cela, quatre semaines ici, ce serait vraiment dur."

 

Je vais jusqu’au petit salon. Je m’assoupis, ma Solange. Me viennent des images du lac de Garde, de Venise, de Milan. Je suis avec toi, mon cœur…

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Commenter cet article

Pâques 06/10/2012 20:56


Un beau texte très émouvant, les derniers petits plaisirs du quotidien...

Claude Colson 06/10/2012 08:29


Christian, c'est marrant, hier soir j'ai aussi pensé à l'horloge de Brel : peut-être l'influence inconsciente de ce texte lu très tôt... :)

Philippe D 05/10/2012 21:05


Un texte qui donne faim...


A ne pas lire le ventre vide. Ouf! j'ai fini de manger! 


Bon weekend. 

Val 05/10/2012 19:34


Très beau. Et si un jour c'était nous?

Elisa Romain 05/10/2012 17:40


Magnifique !

Micheline Boland 05/10/2012 16:55


Un texte que j'aime beaucoup malgré toute la tristesse sous-jacente.  

Christian Eychloma 05/10/2012 16:06


C'est bien pourquoi ce texte nous touche et nous interpelle tant... Parce qu'un jour, justement, ce sera nous (et encore, au mieux, ne vieillit pas qui veut)...


Comme le chantait si bien Jacques Brel avec son "horloge qui nous attend"...

Louis 05/10/2012 15:57


Un texte qui interpelle. Et si c'était moi ? Et si c'était nous ?


Une belle tranche de vie ou de fin de vie... 

Jean-Michel Bernos 05/10/2012 15:10


Pardon pour les fautes de frappe. C'est assez compliqué de travailler sur un commentaire qui manque un peu de souplesse dans la capacité de révision du texte.

Jean-Michel Bernos 05/10/2012 15:05


Malgré quelques toutes petites imperfections comme par exemple : "sans cela, quatre semaines ici, ce serait vraiment dur" Il existe 63 synonymes de l'expession "dur", dont une bonne dizaine
auraient convenus davantage si l'on considère la qualité générale des mots empoyés dans ce récit... Come peut être le plus simple : "douloureux". Mais comme on en a convenu avec Alain
dernièrement, ce n'est pas le plus important !


Ce texte est un vrai petit bijou : Inventivité dans l'originalité du sujet, langue riche, belle, imagée et poétique. Elle tranche admirablement avec la "cruauté" de l'histoire de cet homme
littéralement abandonné ! Un bijou de construction littéraire digne des grands récits de qualité. Je dis bravo et je donne 17.5 sur 20 !


 

Anne Renault 05/10/2012 14:19


Très bien écrit et intéressant. Pour ma part j' ai vu un humour dévastateur dans cette description de la maison de retraite et de ses pensionnaires. Egalement dans ce parti pris de tout
trouver pour le mieux dans ce lieu où cet homme âgé est relégué en attendant - le retour de son épouse qui voyage - ou la mort ?   

Adam Gray 05/10/2012 10:07


Incroyablement beau, et très triste aussi. Merveilleusement écrit... Merci à l'auteur...

silvana 05/10/2012 08:57


que c'est beau !

Edmée De Xhavée 05/10/2012 08:16


Je crois savoir qui a écrit ce texte, mais je l'ai savouré lentement, il est magnifique!

Claude Colson 05/10/2012 07:35


Merveilleux de tendresse et de sensibilité pour décrire la vie qui se recroqueville. Parfait !

carine-Laure Desguin 05/10/2012 05:30


Toujours cette manie de découvrir l'auteur...