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Le blog Aloys

Sur le fil du rasoir, une nouvelle de Philippe Wolfenberg

8 Juin 2014 , Rédigé par christine brunet /aloys

 

Les états d'âme de la Lune et du Soleil

 

Sur le fil du rasoir

 

 

C’est un vingt-cinq décembre qui ne ressemble en rien à Noël : aucun flocon à l’horizon mais, en lieu et place, un crachin désagréable qui, au gré des caprices du vent, fouette le visage et une température de quelque dix degrés, passablement inhabituelle à pareille époque.

Je ne suis sorti que contraint et forcé ; le rottweiler qui marche à mes côtés ne m’aurait pas pardonné, c’est certain, d’annuler sa promenade quotidienne à cause d’un peu de pluie.

Nous retrouvons le « Range Rover Sport » avec un plaisir non dissimulé. Le molosse s’installe confortablement à l’arrière, sur la bâche qui protège les sièges en cuir foncé. Je mets le contact et, presque instantanément, le ronronnement du moteur est couvert par un solo de guitare de David Gilmour… « Comfortably numb » est une des meilleures chansons de « Pink Floyd »… Du moins, c’est mon avis (et je le partage).

Sans alcool ni substances illicites, je plane au milieu des notes de cette musique envoûtante et, finalement, ne dois qu’à un réflexe inespéré de freiner à temps lorsqu’une silhouette, sortie de nulle part, se jette devant la voiture.

Un grognement sourd m’avertit que mon passager n’a pas du tout apprécié être réveillé de cette manière.

* Du calme, mon vieux ! Ce n’est pas ma faute…

Je bondis de l’habitacle, bien décidé à passer mes nerfs sur l’inconscient qui a failli transformer cette journée déjà fort maussade en catastrophe monumentale. Je m’arrête net. Devant moi, figée par la peur rétrospective de la mort (à laquelle elle a échappé de peu), une jeune femme, très belle, me regarde avec l’air d’un animal aux abois.

* Vous n’êtes pas blessée ?

Au son de ma voix, elle émerge enfin de cet état de prostration qui commençait à m’inquiéter.

* Emmenez-moi avec vous… S’il vous plait !

Ce « S’il vous plait » ressemble davantage à une supplique qu’à une formule de politesse. Je délaisse ma méfiance et mon égoïsme coutumiers pour accéder à sa demande ; non pas par bonté d’âme mais plutôt parce qu’elle a des allures de Caterina Murino, cette actrice italienne qui représente, selon moi, la femme idéale.

 

*

 

La candidate au suicide n’a pas desserré les dents durant tout le trajet. C’est seulement quand nous nous sommes arrêtés dans la cour pavée d’une belle bâtisse en pierres du pays – prolongée par un immense jardin qui surplombe la vallée – qu’elle a retrouvé la parole.

* Vous possédez une bien belle demeure… Il doit faire bon y vivre…

* Oui ! Il ne manque qu’une présence féminine…

Je profite d’une éclaircie aussi soudaine qu’inattendue pour l’emmener faire le tour du parc. Arrivés à la limite de ce dernier, nous restons un long moment à regarder la rivière, en contrebas, dont les eaux, grossies par les averses des jours derniers, menacent d’envahir les prairies avoisinantes. Lorsque nous regagnons la maison, ma décision est prise.

* Si vous le désirez, vous pouvez passer la nuit ici…

* J’accepte… Merci ! Et…

* Oui ?

* J’ai très faim…

* Allons voir ce qu’il y a dans le frigo…

* Vous êtes gentil…

* Vous croyez ?

* Oui ! Du moins, vous en donnez l’impression…

* C’est que ça doit être le cas, alors…

 

*

 

Nous dînons des restes de la veille : saumon « Bellevue » et crudités, pain aux noix, le tout arrosé d’un Chardonnay du Chili, puis une part de bûche au chocolat noir de noir et un espresso.

Pendant qu’Amelia (elle m’a confié son prénom à la fin du repas) se relaxe dans un bain chaud, je débarrasse la table en écoutant distraitement la télé. Soudain, mon attention est attirée par un communiqué de la police judiciaire. La photo de mon invitée impromptue apparaît à l’écran et, d’après le commentaire, il s’agit de la responsable d’un quadruple assassinat qui, après avoir agressé une autre détenue, s’est évadée en fin de nuit. Elle serait toujours en cavale et extrêmement dangereuse. Cette information donne, ma foi, un tour plus intéressant à une anecdote, au départ, fort banale. Et ce n’est pas pour me déplaire.

 

*

 

Amelia me rejoint et, à la lueur apaisante du feu qui danse dans la cheminée en briques, nous discutons de tout et n’importe quoi. Lorsque le silence se fait plus présent, je lui propose d’aller nous coucher. Au moment d’entrer dans la chambre d’amis, elle se retourne et, dans ses magnifiques yeux marron, je perçois une expression qu’il m’est impossible de déchiffrer.

* Je peux dormir avec toi ?

Je n’ai jamais su dire non à une jolie brune (ni à une jolie blonde, d’ailleurs) qui m’invite – même à mots couverts – à passer la nuit avec elle.

 

*

 

La lumière du jour me réveille. Je suis content d’avoir gagné mon pari : je suis toujours vivant !

Amelia, ses cheveux noirs en désordre, m’observe en souriant d’une manière aussi énigmatique qu’hier soir.

* Bonjour, Phil…

* Bonjour, toi…

* J’aimerais te poser une question…

* Je t’écoute…

* Je sais que tu sais…

* Ah !

* Alors, pourquoi m’avoir hébergée au lieu de me dénoncer ?

* Parce que tu me plais… Et plus encore depuis nos ébats…

* Je suis une criminelle… Démente, de surcroît… J’aurais pu te tuer pendant ton sommeil…

* Rammstein, mon fidèle compagnon à quatre pattes, veille sur moi… Ses mâchoires sont la pire machine à broyer que je connaisse… Et je suis persuadé que l’attirance que j’éprouve pour toi est réciproque…

* Tu n’as pas tort !

Sa bouche effleure la mienne.

* Tu veux connaître mon histoire ?

* Bien sûr !

* J’ai été victime d’un viol collectif… Ils étaient quatre… Je les ai retrouvés, abattus et émasculés… Je voulais d’abord leur sectionner le sexe puis les achever mais je n’étais pas convaincue de pouvoir supporter leurs cris…

* Et ta « camarade » ?

* En prison, il y en a toujours qui veulent dominer… Je n’étais pas d’accord…

Elle se sert contre moi.

* Que vais-je devenir ?

* Et si tu allais te faire oublier au pays de tes ancêtres ?

* Tu viendrais avec moi ? La Ligurie est une des plus belles régions d’Italie…

* C’est une proposition séduisante…

* Mais sans papiers d’identité…

* Tu n’as sans doute pas été attentive au communiqué qui suivait celui te concernant… Il parlait d’un vol audacieux de diamants…

* Et ? Attends ! Tu veux dire que…

* Tout ce luxe autour de nous ne tombe pas du ciel… Et qui dit cambrioleur, dit aussi relations dans le milieu…

* Ti amo !

* Ce doit être une des seules choses que je comprenne dans ta langue, mon ange…

* Je t’en apprendrai d’autres…

Le soleil s’engouffre dans la pièce... Pareil à une promesse… La promesse que nous ne serons plus jamais seuls.

Philippe Wolfenberg

philippewolfenberg.skynetblogs.be

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Jean-Louis Gillessen 09/06/2014 19:59

Ah, Caterina Murino, ouiiiii ! J'arrive tard dans les commentaires, une fois de plus je n'ai pas reçu l'article d'Aloys ! Bon, cette histoire te ressemble, Philippe, je retrouve ton style. mais vingt dioux, dans la vraie vie, ça ne m'arrive jamais, ce genre de rencontre sensuelle ! Allez, disons que ça m'est arrivé, ... il y a belle lurette ! En tout cas, avec toi, elles terminent toutes au lit le premier soir !

philippe Wolfenberg 09/06/2014 22:26

Bonsoir, Jean-Louis...
Si, si ! Ce genre de rencontre(s) sensuelle(s) existe(nt) dans la vie réelle... Juste un peu moins romancée(s) et un peu moins aventureuse(s)...
Et j'ai connu une "Caterina Murino" qui alliait charme du Sud, intelligence et caractère... Et qui avait un regard à tomber... J'avoue ne pas l'avoir mise dans mon lit le premier soir... Mais c'est à elle que je pense quand j'écris mes histoires...

Philippe Wolfenberg 09/06/2014 09:36

Lu et relu plusieurs fois (par moi et par d'autres)... Comme tous mes textes... Et c'est seulement ce matin que je m'aperçois qu'elle se "serre" contre moi (et non "sert")... Pas toujours attentif, le Wolfenberg !

philippe wolfenberg 09/06/2014 12:03

La hantise de l'écrivain : une faute oubliée, quelque part, dans cet amoncellement de mots...

Hanneuse Gisèle 09/06/2014 11:41

Super cette correction ! Je pensais justement poser la question : se servir ou se serrer ?

Edmée De Xhavée 09/06/2014 08:40

Eh bé.... mais on commence la semaine dans l'amoralité la plus totale :)

Philippe Wolfenberg 09/06/2014 09:39

Comme les gosses : toujours à faire ce qu'il ne faut pas faire... ;o)

Carine-Laure Desguin 09/06/2014 08:34

Ah, le hasard fait bien les choses...La journée commence comme ça, maussade sous la pluie et se termine dans le cocon moelleux de de de...chuuuut!

Philippe Wolfenberg 09/06/2014 09:37

On devrait toujours avoir un chien à sortir...