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Le blog Aloys

Peut-être que... Une nouvelle de Josy MALET-PRAUD

17 Octobre 2010 , Rédigé par aloys.over-blog.com Publié dans #Nouvelle

Visuel Auteur - PDNA
Peut-être que…
Josy Malet-Praud©Septembre 2010


Il était tôt. Six, sept heures, peut-être. Debout sur le seuil de la maison, il fumait sa première cigarette, la dernière du paquet entamé dans la nuit. Fœtus assoupi dans sa matrice de verdure, le quartier se taisait. Les chiens s’ébrouaient sans conviction, nostalgiques d’un sommeil écourté par le réveil précoce du jeune homme.
Le regard fasciné par une flottille de cumulus naviguant sur l’azur, il observait au premier plan les ébats des grands pins maritimes. Les faîtes se hissaient pour toucher l’infini. Balancés par un vent de noroît, on aurait dit des bras de géants ondulant pour offrir la ola aux musiciens d’un concert.
 

Elle longeait la haie. Une ombre en pointillés, presque en lévitation par la grâce d’une allure éthérée. Sa silhouette apparut dans l’espace du portail ouvert. Hasard ? Ce fut là, nulle part ailleurs sur la route déserte, qu’elle reprit son souffle. Le sort jetait les dés pour faire d’Il et d’Elle, en cet instant précis, d’intimes étrangers. Il ne l’avait jamais vue, elle non plus ; pourtant, ils se rencontreraient. Peut-être. 
 

Le dos rond, les mains crispées sur des cuisses moulées par un corsaire en latex noir, la tête basculée vers l’avant, comme trop lourde à porter sous une queue de cheval brune, elle haletait. Elle se croyait seule. Il ne bougea pas. Il prévoyait qu’elle sentirait la tension de son regard fixé sur elle. Un picotement escalada l’échine féminine. Elle sursauta et tourna la tête vers l’entrée de la propriété, Elle le vit. Il grimaça un sourire timide, les yeux irrités par la fumée épaisse de la Camel. Il resta immobile, debout, appuyé contre le mur de la villa. Rien. Il ne se passait rien. Le silence pesait lourd du poids de la gêne.

Pour s’en libérer, par réflexe sans doute, il prit l’initiative.
- Elle est rude, n’est-ce pas ?
- Pardon ? fit-elle en replaçant un peigne doré, bijou-barrage à sa cascade de cheveux ténébreux. 
 

Des yeux vifs, un visage qui capture l’attention. Pas belle, non. Expressive, animée. Vivante. Grande, plus que lui, un corps gainé par l’exercice physique, une sportive.
- Je parle de la côte que vous venez de gravir en courant. Il faut du souffle et des jambes…
- Pas tant que ça…enfin, quand on a l’habitude, rétorqua-t-elle d’une voix rauque. 
 

Une onde d’hésitation virevolta dans l’air frais. 
- Je ne vous ai jamais vue passer par ici…
- Non. C’est la première fois que j’emprunte cet itinéraire. 
 

Elle s’était détendue. Elle souriait presque. Il respirait enfin.
 

Une voix comme il les aimait, chaude et cassée. Epicée, comme devait l’être sa peau ambrée par le soleil. Une promesse de chaleur. Une jeune femme réservée. Pas de celles qu’on apprivoise sans se donner quelque peine. Elle hocha la tête, comme un signal de départ et se détourna. Il se traita d’imbécile, ou de sage, de ne pas chercher à la retenir.

Elle se ravisa. Alea jacta est.
 - Vous avez l’heure, s’il vous plait ?
- C’est l’heure de prendre le café… Il se mordit la lèvre. Trop tard…Lapsus linguae.
- Merci…mais je n’ai pas le temps aujourd’hui. Demain ?
- Oui, peut-être...
- Vous courez aussi ? C’est bon, le matin, c’est comme prendre un grand bol de liberté… 


Elle attendait une réponse. Son cœur à lui fit un saut de carpe douloureux entre ses côtes. Le regard féminin s’imprégnait de confiance. Il s’imposa de ne pas baisser le sien. Le mégot consumé lui brula les doigts. Il le sentit trop tard. Et si peu…
- Non, je ne cours pas. Mais je garde la forme autrement : tournez vous…levez la tête. Vous voyez, là-bas, les grands arbres ? Ce sont des pins maritimes. J’y grimpe pour la taille des branches. C’est mon métier…
- Vous êtes bûcheron ?
- Mon père et mon grand-père étaient gemmeurs : ils recueillaient la sève des pins…le métier a disparu. Je suis resté près de leurs arbres… dans la même branche, si vous préférez. 


Elle rit de bon cœur. Une cascatelle d’eau pure qui caracole entre deux roches. Il se sentit vivant.
- Je dois partir, mais demain, si vous me proposez le café, je ne dirai pas non… Le parcours et la côte me conviennent…Vous me parlerez des pins maritimes ? Ah… Je m’appelle Sue.
- Moi, c’est Raphaël…


Elle reprit sa course à petites foulées. Il ferma les yeux. Le silence s’effondra comme un chapiteau de solitude sur le paysage désolé. Les pins maritimes se battaient en duel. Les nuages refermaient l’horizon. Les chiens s’approchèrent à pas comptés. Ils refrénaient leurs élans, comme s’ils savaient.
- Raphaël ? La mère s’était levée. Il entendit les mules maternelles claquer sur la tomette. Raphaël, tu n’as pas déjeuné !… Où es-tu ? Qui était-ce ?
- Je suis là, maman, j’arrive... Elle s’appelle Sue.


La mère s’affaira à la préparation du petit-déjeuner. La gorge nouée, elle se contraignit à le laisser se débrouiller seul. Elle savait bien qu’il n’aurait pas supporté son aide. Elle s’interdit aussi de lui répéter qu’il avait eu de la chance, que d’autres n’auraient pas seulement laissé une jambe, broyée sous le tronc du grand pin lorsqu’il était tombé. Un accident. Comme les autres fois, quand elle tentait de le consoler, il aurait détourné la tête pour pleurer sans elle. Il aurait maudit la prothèse à laquelle elle espérait tellement qu’il s’habituerait. Et pire, c’est elle qu’il finirait par détester si elle affirmait une fois encore qu’il valait mieux ça que d’être mort. Il aurait crié qu’il l’était pourtant, mort. Elle soupira. Elle se tut.
- Elle reviendra demain matin. Prendre un café avec un garçon que je ne suis plus …Tu lui diras qu’il a oublié, ou qu’il n’a pas pu l’attendre. Qu’il y avait des travaux urgents dans la pinède, ou que…enfin, comme tu voudras. Elle n’est pas d’ici. Elle ne reviendra certainement pas deux fois. 


Au fond des yeux voilés par une tristesse chargée de déception, il lut les interrogations de sa mère «Qu’en sais-tu, mon garçon ? Peut-être que cette fois-ci…». Il fit non de la tête et se réfugia dans son bol de café au lait. Le poids de l’espérance pesait encore trop lourd. Plus tard, peut-être…

Josy MALET-PRAUD
www.lascavia.com

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Lascavia 18/10/2010 15:37



MERCI, Alain. Suis revenue de (...), légèrement hâlée : heureusement, cela m'évite le teint "tomate" auquel me condamne de tels commentaires ...


MERCI à toi aussi, Sophie. Même si tu t'y mets aussi pour la deuxième couche de "teint tomate"  (RIRE). 


Bises...



Sophie 18/10/2010 14:54



Fan à 200%. L'émotion en haut de la côte, la précision de chaque terme et l'art de ménager la chute. Merci, Josy!



magerotte 18/10/2010 12:41



Excellent... avec cette extraordinaire capacité de ménager et d'amener la chute, du grand art, je vous dis ! 



christine 18/10/2010 05:20



Avis à tous ! Station Oasis sera sur Aloys en novembre !!!! Et merci Claude pour ce prêt !



Lascavia 17/10/2010 23:26



MERCI, Claude et Philippe,


Claude, je viens de découvrir ton blog. Et en particulier "Station Oasis". A celles et ceux qui n'ont pas encore eu le temps de faire ce petit détour : n'hésitez pas, c'est...-du vrai-. Très
belle écriture...ambiances garanties. J'aime beaucoup.


Philippe, merci doublement. Pour ce commentaire, et pour ta lecture du recueil. J'espère qu'il te plaira (que tu ne seras pas trop déçu). Il y a quelque chose de contradictoire chez ceux qui
écrivent : le désir d'être lu et la crainte (plus forte encore) de l'être, n'est-ce pas ... 


Amitié. Josy.



Philippe D 17/10/2010 17:18



Joli texte qui suscite de l'émotion. Une envie de se mettre à la place du héros et de ressentir ses sentiments.


Je suis en train de lire "1,2,3 soleil". Ce texte est un bonus, une récompense, un plus.


 



claude danze 17/10/2010 15:35



Que voilà une tranche de vie toute en demi-teintes comme je les aime. Cela illustre par petites touches le fait que le temps est personnel, que chacun parcourt son chemin à son propre rythme, que
peut-être... Et je n'ai pas envie d'imaginer suite ni fin. C'est juste comme un instantané très réussi. Merci, pour ce bon moment de lecture.



christine 17/10/2010 15:15



ça ne m'étonne pas... C'est vrai qu'on a envie de lire la suite... Josy, lorsque tu reviendras de tes vacances sus le soleil... (peut-être es-tu revenue, d'ailleurs) pourquoi ne pas nous écrire
une fin heureuse mais pleine de rebondissements ?


 


Encore mieux... Si Josy nous le permet... pourquoi ne pas, chacun, chacune de nous écrire une suite et la présenter sur Aloys ???? Alors, qui serait partant (e) ? 


Sans avoir le même style que Josy, je veux bien tenter l'expérience... Qui s'inscrit avec moi ?



Lascavia 17/10/2010 15:13



MERCI à toutes !


Fuir pour ne pas affronter la déception , fuir par manque de confiance en soi, ou simplement fuir provisoirement en attendant d'avoir à nouveau la force de s'accepter pour se faire accepter
 ? Renoncer par crainte de perdre ? Se priver du -beau- pour ne pas prendre le risque de le perdre ?.... Raphaël ne me semble pas agir différemment de tout un chacun dans certaines
circonstances particulièrement difficiles.


L'histoire ne s'arrêtera pas là ; Le Raphaël du texte est au présent, n'est plus celui d'hier, et n'est pas encore non plus celui de demain...Tout est encore ouvert et permis. Puisque rien n'est
immuable... 


J'ai tendance à penser que la vie reprend -presque toujours- ses droits...Et que l'Homme possède un formidable pouvoir de "renaissance", même s'il l'ignore tant qu'il n'a pas besoin de
l'expérimenter...


Ce qui me place dans la catégorie des optimistes aussi...ben oui, alors.... Chouette !


Bises. Amitié. Josy.



carine-LAure Desguin 17/10/2010 13:50



Très beau texte écrit par l'auteure de "UN DEUX TROIS SOLEIL" ...Comme tout le monde donne un avis sur le devenir de ce garçon...Et bien moi je pense que la nuit porte conseil; dans son
rêve il retourne le lendemain au même endroit à la même heure et les chooooses évoluent.. ! Suis une optimiste
moi alors ...



chistine 17/10/2010 13:40



Tu as raison... absolument. Beauté du corps, beauté de l'âme... Si Raphaël ne s'accepte pas, comment peut-il se faire accepter des autres ?



Edmée 17/10/2010 11:55



Intéressant débat! C'est vrai qu'il ne semble pas voir les possibilités, même si elles sont infimes, elles y sont.. Mais avoir peur de perdre donne la peur d'agir...


 


Un bien beau texte qui, c'est vrai, se déroule comme un poème et s'éteint abruptement ...



Christine 17/10/2010 10:15



Optimiste, Nadine... mais pour qu'il y ait rencontre, il ne faut pas qu'il y ait fuite... Si Raphaël n'est pas au rdv le lendemain, les chances d'un happy end s'amenuisent... 



Nadine Groenecke 17/10/2010 09:15



Moi, j'imagine une suite positive. Elle va s'accrocher, Sue, trouver le moyen de le rencontrer de nouveau (la nouvelled'ailleurs  pourrait se transformer en roman) Et puis le titre de Josy
"Peut-être que ..." laisse un peu d'espoir non ? Bravo Josy, j'ai beaucoup aimé.



Christine 17/10/2010 06:07



Un texte qui débute comme une poésie et qui se termine dans la déception. Pas je je sois déçue par la nouvelle... non, bien sûr ! Bien menée, si agréable à lire.. Mais quel imbécile, ce Raphaël !
Qui peut lui affirmer ce qui se serait passé ? Un lâche, voilà le mot ! Cette fatalité, c'est lui qui se l'impose !