Oliver, une nouvelle de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

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OLIVER

 

Monique, Marie-Anne et moi, l'avions surnommé Oliver. En fait, nous ne savions rien de lui. De ses apparences, nous avions déduit qu'il devait être à la fois pauvre et triste. Son pantalon était trop court, sa veste rapiécée et son cartable en partie décousu. Il était pâle, maigre et toujours seul. Monique avait eu l'idée du surnom : "On dirait le fameux héros de Charles Dickens", avait-elle dit. Nous avions ri mais y avait-il de quoi rire ? Il n'habitait sûrement pas le quartier où la plupart des gens étaient des bourgeois de plus de soixante ans. Et puis, cet enfant puait une telle misère…

 

Un jour matin, il passa plus tard que d'habitude et je vis qu'il avait un sparadrap sur le front et au menton. Je remarquai aussi qu'il avançait moins vite que d'habitude. Je téléphonai à mes copines pour le leur signaler. "Et si c'était un enfant battu ?", interrogea Marie-Anne.

 

C'est ainsi que me vint l'idée de le suivre alors qu'il était sur le chemin du retour. Je marchai, marchai : la rue des Fauvettes, puis l'avenue des Rossignols puis la rue des Hirondelles et finalement la route des Monts sur laquelle débouche un chemin caillouteux qui conduit à l'usine désaffectée. Une désolation. Rien que des bâtiments abandonnés avant d'arriver dans la cour de l'usine.

 

L'enfant entra dans ce qui avait été la loge des gardes. J'étais restée cinq mètres en deçà de la grille. Un chien aboyait dans un enclos où était garé un pick-up. "C'est à cette heure-ci que tu rentres ?", hurla une grosse voix. "T'as pas oublié d'acheter mes clopes au moins ?" Je n'entendis pas les réponses du gamin.

 

Je cueillis quelques pissenlits qui poussaient le long du chemin et fis demi-tour. Je téléphonai à mes amies. Marie-Anne se proposa de suivre Oliver jusqu'à l'école.

 

Ce qu'elle fit dès le lendemain. Le gamin était entré dans la cour de l'école communale numéro 2. Il était resté seul dans un coin près des toilettes. Quand la cloche avait sonné, il s'était placé le dernier d'un rang. Il était en cinquième primaire.

 

Les jours passèrent, les sparadraps avaient disparu mais d'autres les remplacèrent un peu plus tard. Monique voulait que nous allions toutes les trois parler au directeur de l'école. Marie-Anne nous rassurait : "Il va à l'école. Il y a des adultes, pas plus aveugles ni plus bêtes que nous, qui constatent son état. Ne nous mêlons pas de ça."

 

Pourtant, un après-midi, j'attendis le gamin dans mon auto. Quand il fut à ma hauteur, j'ai ouvert ma vitre et je l'ai interpellé : "Je vais faire des courses. Tu veux que je te ramène chez toi ?" Il se mit à trembler : "Oh non, Madame." J'insistai : "Je te dépose où tu veux…" Il accepta mais me demanda de le laisser rue des Hirondelles.

 

Il entra dans l'auto, garda son cartable sur les genoux. L'odeur de sueur et de tabac qu'il dégageait me donnait la nausée mais je pris sur moi. "Comment ça va mon grand ?" "Bien, Madame." Je lui offris un bonbon qu'il accepta. Un instant, je croisai son regard d'un bleu presque violet. Je n'obtins que des oui, non, bien assortis de Madame… Mais je vis une trace de brûlure sur sa main gauche.

 

Le lendemain, j'ai passé la journée à la capitale avec mes deux amies. Tandis que nous faisions notre shopping et mangions dans un bistrot sympa, nous avons évoqué Oliver. Il était présent parmi nous. Le beau comme le laid, le doux comme l'agressif nous poussaient à penser à lui. "Ça me tracasse trop, je vais aller à l'école", conclut Monique lorsque nous nous séparâmes.

 

Après l'entrevue avec la directrice Monique nous fit un bref rapport : "Le beau-père du gamin est ferrailleur. Le gosse a expliqué qu'il triait parfois des vieux objets et que c'est ainsi qu'il se blessait. Même en classe, il n'est pas adroit notre Oliver. Figurez-vous qu'il s'est déjà blessé avec un bout de crayon et qu'il lui arrive souvent de renverser son potage. Entre parenthèses, il s'appelle Marcel."

 

Bientôt, Marcel ne passa plus devant la maison. J'allai jusqu'à l'usine désaffectée. Aucun pick-up, aucun chien dans l'enclos. La grille était cadenassée.

 

Beaucoup plus tard, à la une du journal, je vis la photo du petit Marcel. Il avait été tué par son beau-père, un soir de beuverie. Il y eut comme un malaise entre Monique, Marie-Anne et moi. Puis ce malaise s'estompa peu à peu. Notre esprit et notre coeur étaient embrumés par d'autres petits tracas de la vie.

 

Notre malaise ne fut ravivé que lorsque passa régulièrement dans la rue un jeune homme que nous avons appelé Rimbaud, un drôle de type portant un chapeau et fumant la pipe.

 

Micheline Boland

http://homeusers.brutele.be/bolandecrits/ http://micheline-ecrit.blogspot.com/

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Publié dans Nouvelle

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Pâques 16/11/2012 17:34


Une nouvelle qui nous interpelle, ne pas fermer les yeux et réagir devant la détresse d'un enfant.

Adam Gray 16/11/2012 13:07


Je n'ai pas les mots pour dire à quel point je suis touché. Non, touché n'est pas assez fort en fait...
Merci Micheline. Tu as capturé toute la laideur de la vie dans une nouvelle écrite avec beauté et intelligence. J'ai les larmes aux yeux... 

Edmée De Xhavée 16/11/2012 07:55


Oui, hélàs des histoires comme celle-ci se passent souvent sous nos yeux... et nous n'osons croire ce que nous voyons.


 


Bien raconté mais bien triste!

Ghislaine Renard 16/11/2012 05:49


Vraiment triste !  Cela justifie en effet le titre du livre !

Carine-Laure Desguin 16/11/2012 05:16


Hélas, hélas, des histoires qui ns rapprochent de la réalité, parfois.