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Le blog Aloys

Ma jumelle de sang, une nouvelle de Philippe Wolfenberg

1 Avril 2014 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Nouvelle

 

Les états d'âme de la Lune et du Soleil

Ma jumelle de sang

 

 

Sur le guéridon en acajou, près de la grande baie du salon, dans la céramique blanche d’un diffuseur ouvragé, une bougie exhale ses senteurs mélangées de citron vert et de vanille.

Au pied de la falaise, sur laquelle est accroché le manoir, les vagues, furieuses parce qu’impuissantes à la dompter, s’écrasent sur des écueils affleurants.

Depuis le Chesterfield où elle est occupée à savourer chaque gorgée du verre de limoncello qu’elle tient d’une main nonchalante, elle m’offre la vision de ses beaux yeux de félin qui, en cette fin de jour, à la lumière des flammes dansant dans la cheminée de marbre, ressemblent à deux agates de feu. Le sourire qui flotte sur ses lèvres pulpeuses a, pour elle et pour moi, la même signification : « Tu m’appartiens comme je t’appartiens ».

Alors, je me rappelle notre rencontre.

 

*

 

A l’époque, une sordide affaire de meurtres en série défrayait la chronique. On retrouvait, à intervalles réguliers, des cadavres exsangues abandonnés sur la plage jouxtant la discothèque dont j’étais le propriétaire. L’enquête piétinait. Ce qui ne manquait pas d’intriguer la police, c’était les deux petits orifices dans le cou des victimes… Le médecin légiste n’en démordait pas : ils avaient été pratiqués, disait-il, afin de pomper le sang. On se perdait en conjectures. S’agissait-il de l’œuvre d’un dément, de crimes rituels, d’un trafic ? Un journaliste alla même jusqu’à prétendre – par le biais de son canard – que la ville était, peut-être, devenue le repaire d’une bande de vampires. Un lecteur lui rétorqua que, hormis les politiciens du cru…

Contrairement à mes concitoyens, je ne m’intéressais pas vraiment à cette histoire aux relents surnaturels. Celle-ci, d’ailleurs, loin d’effrayer les clients de mon établissement, semblait, paradoxalement, en augmenter le nombre. Et pourtant, au milieu de cette marée humaine qui, tous les soirs, se trémoussait au son de la new wave et de l’electro body, il m’aurait été difficile de ne pas la remarquer. Depuis un mois, environ, elle passait ses nuits à onduler sensuellement, au milieu de la piste, sous les regards admiratifs des hommes et ceux envieux et assassins des femmes. Toujours habillée de noir, souvent en pantalon et veste, le chemisier entrouvert juste ce qu’il faut, elle paraissait indifférente aux réactions qu’elle suscitait.

 

*

 

Le verre, posé sur la table basse, ne contient plus qu’un fond de limoncello. Dans la cheminée de marbre, les flammes dansent encore. J’ai pris place dans le Chesterfield. Elle s’est allongée et, la tête sur mes genoux, m’observe à travers le voile de ses paupières mi-closes. Un doux sourire hante sa bouche charnue. Je caresse les boucles de sa chevelure aile de corbeau et, ce faisant, lui arrache, de temps à autre, un soupir d’aise. Le citron vert et la vanille se mêlent à son parfum aux essences de mûre sauvage.

Les souvenirs se bousculent de plus belle au portillon de ma mémoire.

 

*

 

Elle délaissait son terrain de jeux peu après minuit. Arrivée seule, elle repartait, invariablement, en compagnie d’un homme… Jamais le même. Avant de sortir, à la manière d’un rituel immuable, elle se retournait : nos regards se croisaient pendant quelques secondes qui avaient un goût d’éternité. Mais pourquoi avait-elle l’air triste alors qu’elle obtenait, chaque fois, ce qu’elle était, apparemment, venue chercher ?

Quand les journaux et les chaînes de télévision avaient diffusé les photos post mortem des protagonistes involontaires de cette farce macabre, une théorie, aussi logique

que déplaisante, s’était imposée à moi. Surtout lorsque j’avais cru reconnaître certains chevaliers servants de cette jolie brune énigmatique.

 

*

 

Elle s’est endormie. Je la prends dans mes bras. Elle pousse quelques gémissements mais ne se réveille pas. Dans la céramique blanche, la bougie achève de se consumer. A travers la grande baie du salon, j’admire une dernière fois la mer dans laquelle s’écrase le soleil, au milieu de couleurs semblables à celles du métal en fusion. Je dépose mon agréable fardeau dans la douceur satinée des draps. M’aime-t-elle autant que je l’aime ? Je le crois… Sans en avoir aucune certitude.

Les images de cette nuit particulière où ma vie a changé défilent sur l’écran improvisé que forment les rideaux occultant la porte-fenêtre de la chambre.

 

*

 

Les oreilles saturées de new beat, j’avais décidé de rentrer pour profiter, sur la terrasse du château, de l’air tiède de cette merveilleuse soirée d’été et des fragrances du large qui étaient un appel à s’en aller parcourir d’autres univers.

Elle était apparue dans le faisceau lumineux des phares de la Ford Mustang alors que je quittais l’allée qui menait au dancing. Je m’étais arrêté.

* C’est une splendide décapotable… Vous m’emmenez faire un tour ?

* Pourquoi pas ? Montez !

Nous avions roulé longtemps, sur des routes sinueuses, à flanc de falaise. Puis, finalement, sans qu’elle s’y opposa, je l’avais ramenée chez moi. Nous avions fait l’amour avec la frénésie de ceux qui n’attendent plus rien de l’existence et profitent des moindres parcelles de plaisir qu’elle leur octroie quand elle est bien disposée. Cependant, le moment de jouissance passé, elle s’était écroulée sur moi et m’avait fixé de ses prunelles mordorées.

* Tu veux bien devenir mon compagnon éternel ?

* Eternel ?

Elle était restée silencieuse et m’avait souri, découvrant une dentition parfaite où trônaient deux canines démesurées et acérées.

* Tu vas me tuer ? Comme les autres ?

* Non ! Au contraire… Je veux te rendre immortel… Comme moi…

J’avais posé ma main sur sa nuque, guidé son visage jusqu’à mon cou puis ressenti une intense brûlure…

 

*

 

Je me couche à ses côtés. Instinctivement, elle se blottit contre moi. Avant de la rejoindre dans nos rêves maudits, je lui murmure à l’oreille : « Tu m’appartiens comme je t’appartiens, petite sœur… Mon adorable jumelle de sang… »

 

Philippe Wolfenberg

philippewolfenberg.skynetblogs.be

http://www.bandbsa.be/contes3/wolfenbergtete.jpg

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Philippe Wolfenberg 02/04/2014 21:59


Merci pour ces appréciations...


C'est vrai que mêler souvenirs et fantaisie pour dépeindre une héroïne sulfureuse est un régal... Et si le résultat plaît, c'est doublement gratifiant...

Jean-Louis Gillessen 02/04/2014 15:38


Souvent la peinture d'une femme fatale et mystérieuse dans un décor extraordinaire chez Philippe qui les décrit tous deux avec des mots savamment choisis, agréables à lire. Bravo.

Edmée De Xhavée 02/04/2014 08:13


Un câlin dans le cou pour devenir éternel... et rester amoureux... oh après tout, pourquoi pas?

Carine-Laure Desguin 02/04/2014 07:49


Des relents de surnaturels, un zeste de romance, un bon moment de lecture!