Ma femme est possédée, une nouvelle d'Alain Magerotte

Publié le par christine brunet /aloys

Alain

 

MA  FEMME  EST  POSSÉDÉE…

 

C’était le 4 juin. Il faisait chaud, très chaud même. Aussi, nous avions décidé, ma femme et moi, de déjeuner sur le balcon. Un parasol nous protégeait des rayons brûlants du soleil. Après le repas, nous nous étions laissé gagner par une douce torpeur favorisée par la digestion et les bonnes senteurs en provenance des jardins avoisinants.

Il devait être près de quinze heures. J’étais affalé sur une chaise pliante, la chemise bâillant sur mon torse blafard. Ma femme, adepte de la bronzette, se prélassait sur un transat. Soudain, de son GSM, retentit le célèbre riff de Satisfaction.  

Confuse, ma femme se leva, me lança un regard furtif avant de se précipiter dans le salon pour prendre la communication.

Poussé par une curiosité inhabituelle, je me penchais par-dessus le parapet. En bas, tout était tranquille et paraissait somnoler. Le temps prenait du bon temps. J’allais déserter de mon poste d’observation quand le manège d’un type attira mon attention. Il faisait les cent pas, un GSM greffé à l’oreille, dans le square situé en face de notre immeuble. Tantôt l’inconnu disparaissait derrière une haie, tantôt il s’en éloignait et regardait de façon ostentatoire dans ma direction.

De mon perchoir, je pouvais juger qu’il était grand, brun et, assez baraqué… il m’était cependant difficile de distinguer ses traits avec précision. Mais était-ce vraiment important ? Non, car je savais l’essentiel en établissant le lien entre cet homme et ma femme.

Je n’avais ni la gorge nouée, ni les jambes tremblotantes, et ne présentais aucun autre symptôme que pareille découverte provoque d’ordinaire. J’éprouvais même un sentiment de… satisfaction !

D’une allure détachée, je pénétrais à mon tour dans le salon. Ma femme terminait sa conversation. A ma vue, elle agita la main en guise d’éventail tout en se plaignant de la chaleur à haute voix. Ensuite, dans un flot de paroles dissimulant mal son embarras, ma femme prétendit que c’était sa mère qui venait d’appeler; elle me remettait son bonjour. Sa mère ? Et quoi encore ?...

Nous retournâmes sur le balcon afin de débarrasser la table. Ma femme secoua la nappe par-dessus le parapet. Quatre coups secs… que j’interprétais déjà comme un code échangé avec le grand brun baraqué qui devait toujours être en faction dans le square.

Le soir, à l’heure du dîner, ma femme toucha à peine à son assiette. Elle avait perdu son bon appétit. Un signe qui ne trompait pas. Je fis mine de m’en inquiéter.

« Je vais me dégourdir les jambes, j’ai besoin d’air, soliloqua-t-elle, je ne serai pas longue à revenir. »

Me dégourdir les jambes… mais oui… une fois à l’extérieur, j’imaginais ma femme courant, à en perdre haleine, se jeter dans les bras du grand brun baraqué qui l’avait bel et bien envoûtée.

Ma femme m’entraînait dans la ronde des fallacieux prétextes pour retrouver son amant. Tant qu’elle donnerait le change, je serais coincé et ne pourrais donc me débarrasser d’elle. Comment faire ? Je manquais d’idées et m’armais, dès lors, de patience.

Peut-être qu’un programme à la télé m’inspirerait. Je l’allumai et tombai sur une émission présentée par un type aux allures de gendre idéal. Il y avait un public et des invités mis à l’avant-plan.

Le sujet traité apparaissait sur un bandeau dans le bas de l’écran : Peut-on aimer deux êtres à la fois ?

Pour moi, la réponse était «non» et je n’avais aucune envie d’écouter le vibrant plaidoyer d’une jolie rousse capable, prétendait-elle, de supporter pareille charge émotionnelle. Je zappai et découvris un documentaire animalier où deux cerfs majestueux croisaient les bois pour les beaux yeux d’une biche. Je ne me sentais pas davantage concerné. Mon combat était, bien sûr, ailleurs…

J’entendis que l’on donnait un tour de clé à la porte. J’éteignis aussitôt la télé. Ma femme était de retour. Elle s’assit dans le canapé du salon. Je la sentais tendue et lui proposai de boire quelque chose. Son entrevue avec le grand brun baraqué se serait-elle mal passée ?

« Un café bien serré » répondit-elle.

Ma femme buvait par petites gorgées. Elle avait le regard fuyant. Quand elle déposa sa tasse, elle dit se sentir fatiguée. Elle gagna ensuite la salle de bains. Je demeurai, pensif, dans le salon.

Devais-je encore partager la couche avec ma femme ? Vu le contexte, n’était-ce pas devenu incongru ? Le contexte… le contexte… je n’étais pas censé savoir. Si je décidais brusquement de faire chambre à part, je déclencherais aussitôt une tension. J’ai toujours appréhendé les tensions. Elles sont les prémices de grandes tempêtes qui occasionnent d’inévitables dégâts collatéraux. Or, je voulais en sortir indemne coûte que coûte !

Ma femme sortit de la salle de bains, j’y entrai à mon tour.

Après m’être rafraîchi, je gagnai la chambre. Ma femme était couchée sur son côté droit. Elle me tournait le dos. Elle dormait déjà, du moins le faisait-elle croire, fuyant ainsi les confidences sur l’oreiller. Une occasion manquée.

Le lendemain, le soleil était à nouveau de la partie. Nous prîmes, ma femme et moi, le petit-déjeuner sur le balcon. Je m’étais levé de bonne heure pour aller chercher des croissants. Le square se trouvait sur le chemin de la boulangerie, je l’avais traversé d’un pas alerte. Au retour, je croisais la bigote du dessus qui promenait son chien. Elle m’apprit qu’elle avait surpris ma femme, la veille au soir, en compagnie d’un grand brun baraqué. La sollicitude d’autrui m’épatera toujours.

Elle me parla d’une altercation entre eux. Plutôt contrariant ! Une altercation qui éclata à un endroit qu’elle m’indiqua avec une précision de géomètre. Je pris l’air sous-entendu de celui qui était au courant puis m’excusai de ne pas pouvoir m’attarder, car j’avais beaucoup de choses à faire aujourd’hui.

Tout en trempant mon croissant dans ma tasse de café, les paroles de la bigote du dessus me revinrent en mémoire. Une altercation ! N’était-ce pas exagéré ? Le grand brun baraqué, à n’en point douter, était du genre nerveux, excessif, volubile… ses va-et-vient incessants dans le square en attestaient. Quant à ma femme, étant sous son emprise, elle se mettait au diapason.

Et si la voisine disait vrai ? Je me souvenais que ma femme était rentrée perturbée de son rendez-vous. Je regrettais de ne pas avoir poussé la curiosité plus loin au sujet de l’altercation… à bien y réfléchir, j’étais peut-être la cause de celle-ci... parce que ma femme ne pouvait se résoudre à rayer d’un trait vingt ans de vie commune… pire, parce que ma femme était prête à mener une double vie et tentait d’en imposer l’idée au grand brun baraqué ! Cette idée m’effrayait, me terrorisait même. Je ne pouvais décidemment pas lui faire confiance…    

Je fus tiré de mes réflexions par la sonnerie du GSM de ma femme qui déserta à nouveau le balcon. Les appels se multipliaient; l’insistance grandissait donc et moi, je tournais en rond.

O.K., ma femme était possédée et il n’était pas question d’avoir recours à un exorcisme… suis-je bête, mais si, au contraire ! Comment n’y avais-je pas songé plus tôt ? En parlant d’envoûtement, d’emprise, je tournais lamentablement autour du pot et maintenant voilà que, subitement, je la tenais enfin cette satanée idée, y avait plus qu’à la développer…

Je décidais sur le champ de rencontrer l’un de ces sauveurs d’âmes tourmentées. Bien entendu, je ne croyais pas une seconde aux «vertus» d’une telle démarche.

Je fus reçu dans le bureau d’un homme de foi. L’endroit était spacieux. Un énorme crucifix trônait au centre du mur principal qui me faisait face. De longues tentures rouges encadraient une porte-fenêtre devant laquelle pendaient des rideaux immaculés.

L’homme de foi commença par s’inquiéter de savoir si j’étais croyant. Je lui dis que oui, évidemment. Une croyance activée, précisais-je, par ce qui m’arrivait. Je n’aurais pas dû relever ce détail. Une surenchère enfantine.

L’homme de foi ne sourcilla pas et demeurait de marbre. Il me demanda de raconter mon histoire.

Pendant la relation du récit, l’homme de foi était plongé dans une profonde méditation. Le front soucieux, les yeux plissés et les mains jointes, il m’écouta jusqu’au bout sans m’interrompre.

Quand j’eus terminé, il demeura prostré durant un moment. Cela ne me dérangeait pas car je n’attendais rien de lui. Il me servirait juste de témoin. Je mis à profit son silence pour affiner le plan qui mûrissait dans mon esprit. Un plan qui me permettrait de recouvrer bientôt une liberté totale…

L’homme de foi sortit de son mutisme en me disant que l’adultère n’était pas encore considéré comme un cas de possession mais, vu le retour en force des croyances et le nombre croissant d’hommes et de femmes trompés, la question était plus qu’à l’ordre du jour dans les hautes sphères religieuses. En attendant, il m’incita à prier très fort et beaucoup. C’était, paraît-il, d’un grand secours moral.         

Je lui demandai de me guider dans le choix des prières et manifestai aussi mon intention de me procurer un livre qui en contiendrait un maximum au cas où je devrais forcer la dose.

Satisfait de ma détermination, l’homme de foi insista encore sur le fait qu’il n’existait pas meilleur remède à mon tourment; que la prière valait tous les antidépresseurs et autres absurdités qu’on faisait gober aux gens. Il ouvrit enfin un tiroir duquel je le vis extraire un épais recueil. Dans celui-ci, ajouta-t-il, je ne trouverais pas mon bonheur, mais retrouverais le bonheur ! La nuance était de taille.

Je remerciais vivement l’homme de foi qui jugea bon de préciser qu’il ne me faisait pas don du recueil mais qu’il me le consentait en prêt… sans intérêt, fit-il, pince-sans-rire.

Je pris congé de l’homme de foi. Sur le chemin du retour, j’effectuai un crochet par la ville. Je connaissais de vue un magasin spécialisé en articles religieux. Il était situé dans une rue piétonnière très fréquentée.    

Je sortis de la boutique flanqué d’un gigantesque crucifix. Profane en la matière, je pensais qu’il y avait une corrélation étroite entre la taille de la croix et la ferveur religieuse de celui qui la possédait.

En entamant les premières marches de la cage d’escalier de l’immeuble, je souhaitais ardemment croiser la bigote du dessus. Je savais qu’elle ne prenait jamais l’ascenseur parce que le toutou souffrait de claustrophobie. J’étais certain que mon chemin de croix lui ferait réviser son jugement à mon sujet; elle qui me considérait comme le dernier des mécréants. Mon vœu fut exaucé et la lueur de compassion saisie dans le regard de la bigote me conforta dans l’idée que je venais de me faire une alliée.

Comme je le supposais, ma femme était absente. Cela m’arrangeait pour mettre mon dispositif en place.

Je commençais par occulter la pièce en fermant les tentures. Ensuite, j’allumais des bougies, toujours utiles en cas de panne d’électricité, que je plaçais autour du fauteuil dans lequel je m’assis; le recueil posé sur l’accoudoir, à portée de la main gauche, et le crucifix maintenu debout, serré entre mes genoux. J’attendis le retour de ma femme, prêt à déclencher une violente crise de mysticisme. Au mieux, prise de peur panique, elle me quitterait sur le champ sans espoir de retour, au pire, je lui assénerais un solide coup de croix sur le crâne. L’homme de foi et la bigote du dessus imploreraient la clémence pour un pauvre pécheur qui, désespéré, quémanda une intervention radicale de Jésus-Christ, notre Seigneur, pour sauver des griffes du démon la femme «qu’il aimait par-dessus tout». Je ferais un bref séjour dans un asile avant de recouvrer la liberté… la vraie, la totale !  

Je fus réveillé en sursaut par les cris de ma femme. En effet, fatigué de l’attendre, je m’étais assoupi, relâchant ma prise sur le crucifix qui chuta, renversant au passage les bougies qui boutèrent le feu au tapis du salon.

 

L’infirmière entra dans la chambre, ma femme sur les talons. La première m’informa qu’elle repasserait après les visites pour prendre ma température puis s’éclipsa. La seconde me baisa le front et, tout en caressant mon bras, me demanda comment je me sentais. Bien, lui répondis-je avant de lui demander ce que je fabriquais dans cette chambre d’hôpital.   

Ma femme m’expliqua alors que j’avais été victime d’une «méchante» insolation suite à une exposition intempestive au soleil. Penché au-dessus du parapet du balcon, je m’étais écroulé d’une pièce. Par chance, je chutai du bon côté. J’aurais pu basculer dans le vide…

Je fus transporté à l’hôpital dans un état proche du coma. Heureusement, j’avais été très bien soigné. Le toubib n’allait d’ailleurs pas tarder à venir faire un topo de la situation. Elle avait à peine terminé sa phrase que le grand brun baraqué fit irruption dans la chambre et se présenta en tant que médecin-chef de l’hôpital !

A cet instant, le GSM de ma femme retentit. Elle s’excusa et sortit pour prendre la communication. Lorsqu’elle réapparut, elle me dit que c’était sa mère qui, pour la énième fois, venait aux nouvelles. Sa mère ?... Et quoi encore ?...

En attendant, j’étais mal et ne savais plus à quel Saint me vouer pour me débarrasser de ma femme !

 

Alain Magerotte

Publié dans Nouvelle

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Claude Danze 13/10/2011 21:24



Encore une nouvelle hors pair! Excellent moment de lecture.



Nadine Groenecke 05/10/2011 19:42



Le pauvre homme !



Philippe D 05/10/2011 14:08



Si Alain trouve quel saint il faut prier pour ... se débarrasser des encombrant(e)s, qu'il me fasse signe.


PS Une erreur que je rencontre souvent : la confusion entre le passé simple (ai) et l'imparfait (ais).



magerotte 05/10/2011 12:09



Merci à toutes et à tous, vraiment, merci !



Georges Roland 05/10/2011 11:19



Toujours un délice de se promener dans les délires d'Alain. Ou alors, serait-ce le contraire ?



Micheline 05/10/2011 09:56



Très bon. Un vrai régal !



Ghislaine Renard 05/10/2011 09:03



Je ne trouve pas cela tordu, cela m'a fait sourire...



Edmée De Xhavée 05/10/2011 09:00



Tordu à souhaits, oui, tout à fait!!! Et du pur Alain Magerotte, on se régale....



Ghislaine Renard 05/10/2011 07:17



J'ai bien aimé ta nouvelle et j'ai pu décoder ton inspiration !



carine-LAure Desguin 05/10/2011 06:47



Excellent ! On ne s'ennuie jamais quand on lit un texte d'Alain Magerotte !



christine 05/10/2011 06:27



Excellent, vraiment, tordu à souhaits ! J'ai le dernier opus d'Alain Magerotte sur mon bureau... J'ai hâte de l'ouvrir !



Philippe D 05/10/2011 05:57



Trop long pour lire ce matin. Je repasserai.


Bonne journée à tous ceux qui passent par ici même si le soleil est parti pour de longues vacances.