Le tilleul du parc, une nouvelle de jean Destree, invité d'Aloys

Publié le par christine brunet /aloys

IMG_1738.JPG    

 

Un soir il l'emmena au cinéma. Elle accepta pour lui faire plaisir. Après tout, une petite sortie nocturne ne pouvait que lui faire du bien. Jean-Michel avait choisi une comédie dont Fernandel était le protagoniste. Fabienne rit franchement aux dialogues et aux situations cocasses et, toute rassérénée, elle lui prit le bras à la sortie.

 

      Ils rentraient tranquillement, serrés l'un contre l'autre. Ils remontaient la rue Blanche, quand un bruit sourd et continu sembla monter du sol. Ils s'arrêtèrent pour écouter. Le bruit s'amplifiait, devenait grondement. Ils pressèrent le pas, inquiets car il leur semblait que la terre se mettait à vibrer. En même temps, une lueur apparut vers les bois, derrière la chaussée.

 

- C'est la mine! s'exclama Jean-Michel.

- Qu'est-ce qu'il y a? demanda Fabienne, le serrant plus fort.

- Je ne sais pas. Allons voir.

 

      Rapidement, ils se dirigèrent vers la rue des Houillères en direction du charbonnage. De loin, ils aperçurent un attroupement. Des gens s'agitaient en tous sens. Ils arrivèrent en même temps que les pompiers. Ils s'approchèrent, demandant ce qu'il se passait.

- C'est le grisou, dit quelqu'un.

- Non, c'est un gros éboulement, dit un autre.

- Il y a le feu dedans, dit un troisième. C'est du sérieux; ça sort par la tour à molettes.

 

      La gendarmerie arrivait en trombe, toute sirènes hurlantes et les gendarmes établirent un barrage devant les grilles fermées où la foule s'agglomérait. Les femmes s'énervaient, questionnaient sans recevoir d'autre réponse que "On ne sait rien". Ils reconnurent les frères Pozzo et Tadek qui discutaient ferme avec des camarades de la mine.

 

      Sur le carreau du charbonnage, des gens allaient et venaient. Les responsables, ingénieurs et chefs porions donnaient des ordres parfois contradictoires. Du haut de la tour, de la fumée s'échappait en volutes tourbillonnantes que le vent rabattait vers la ville, tandis que les nuages bas reflétaient la lueur rouge du feu intérieur.

     

      La grille s'ouvrit soudain pour laisser passer les équipes de secours venues de la ville et de La Rivière. Leur présence présageait rien de bon. La catastrophe parut plus grave. Le grondement n'avait pas cessé. Chacun avait les yeux tournés vers les molettes qui restaient désespérément immobiles, ce qui était un très mauvais signe. Si elles ne tournaient pas, c'est qu'elles ne pouvaient plus fonctionner. Alors... les morts allaient se compter par dizaines.

 

      Fabienne frissonna et serra le bras de Jean-Michel. Elle sentait en elle monter l'effroi  de sentir impuissante devant le drame. A côté d'elle, une femme pleurait, tenant dans ses bras un enfant de quelques mois. Fabienne lui prit la main et lui sourit. L'autre la regarda, l'air absent.

 

- Venez, madame, mettez-vous à l'abri sous l'auvent, votre bébé va prendre froid.

 

      Elle entraîna la femme qui se laissa faire. Elle prit le bébé et se mit à le bercer. L'enfant se mit à pleurer doucement et, se tournant vers Jean-Michel, lui dit:

 

- Chéri, va chercher quelque chose pour le petit.

 

      Jean-Michel quitta le groupe et entra dans un café pour demander du lait chaud. Il revint très vite et moment où la molette se mettait à tourner. Elle tournait si lentement, si lentement. La sirène hurla dans la nuit et les roues tournèrent de plus en plus vite. Silencieuse, la foule se pressa contre les grilles et les gendarmes avaient beaucoup de peine à la contenir. Quelques hommes sortirent du bâtiment des cages et parlèrent avec les ingénieurs qui s'étaient précipités. Les projecteurs illuminèrent le carreau et l'on pu voir des hommes s'affairer. Quelques instants plus tard, le sous-directeur du charbonnage s'avança vers la grille.

 

- Il y a le feu à l'étage 540, dit-il, la voix mal assurée. Une explosion de gaz. Les hommes se sont réfugiés par les galeries montantes vers les étages supérieurs. On va tout faire pour les sortir par le puits d'aération, mais ça prendra du temps.

- Il y a des morts,  s'enquit quelqu'un.

- On n'en sait encore rien. Ceux qui sont remontés venaient du 450.

- Combien étaient-ils?

- 47. Des bouveurs.

- Et aux étages inférieurs?

- La pause de nuit, soit 286 avec les porions.

- Combien sont remontés?

- Il y en a douze. Ils sont sains et saufs.

- Qu'est-ce qui a provoqué l'explosion?

- On n'en sait encore rien.

- Et comment va-t-on remonter ceux des étages en-dessous du feu?

- Par le puits d'aération aussi. Il faudra du temps parce qu'il y a un éboulement dans les galeries du 720. Il n'y a personne d'autre en-dessous.

 

      Le sous-directeur se voulait rassurant mais ses réticences à répondre à certaines questions laissaient planer un doute sur le sens de ses paroles. Les vieux mineurs présents se taisaient; l'expérience leur avait appris à deviner à travers les silences. Ils se regardaient, méfiants, évitant de commenter les événements, comme s'ils voulaient conjurer le sort.

 

      Jean-Michel regarda sa montre. Il était près de minuit.

 

- Viens, dit-il à Fabienne. Nous ne sommes plus utiles ici.

- Et la dame avec son bébé? lui répondit-elle avec un air de reproche,  on ne va pas l'abandonner comme ça.

- De toutes façons, elle ne voudra pas venir avec nous. Elle attend des nouvelles. Elle restera jusqu'à la fin. Elles sont toutes comme ça, les femmes de mineurs. Elles ne sentent ni le froid, ni la chaleur, ni la faim, ni la soif. Elles attendent.

- C'est cruel, ce que tu dis. On ne peut donc rien faire?

- Non. Elles n'attendent rien de nous, surtout pas des plaintes et de la compassion.Viens, nous en saurons plus demain.


Jean Destree

 

Qui est jean Destree ?



Né à Chimay(Hainaut) en 1932. J'habite en Thudinie et vis en couple.
Humanités gréco-latines  puis école supérieure de l'enseignement (régence pour 
les Belges).
Prof pendant 30 ans à Erquelinnes, Binche, Houdeng puis Jumet. (Français, 
histoire, sciences humaines, psycho).
2 enfants Yves comédien et prof d'académie et Lucie, musicienne (violon) et 
prof à la Haute École normale à Uccle (Bruxelles).
J'écris pour passer le temps (romans, théâtre, essais).
Peux en dire plus si nécessaire.

 

Publié dans l'invité d'Aloys

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Louis 12/01/2012 16:40


Une histoire bien de chez nous. Les drames de la mine ont forgé nos mémoires. Habitant à moins de 5 kilomètres du Bois du Cazier, j'ai un profond respect pour ceux qui sont venus en Belgique
pour parfois y mourir.

Edmée De Xhavée 12/01/2012 08:25


Ca a un air de vécu, la sobriété d'un drame vécu... J'ai beaucoup aimé...

christine 12/01/2012 08:08


Je vous remercie d'avoir proposé ce texte ! 

carine-LAure Desguin 12/01/2012 07:48


Des accidents dans les charbonnages, on connaît bien ça à Charleroi ...


Jean Destrée, une personnalité à découvrir ...On attend la sortie de son livre, une pièce de théâtre qui met en scène Félicien Rops.