Le tilleul du parc, un extrait proposé par Jean Destree

Publié le par christine brunet /aloys

           

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Cahotant et grinçant des roues, le 78 remontait péniblement la rue de la Place. Il s'arrêta

au coin du théâtre et laissa échapper quelques voyageurs qui s'empressèrent de fermer

frileusement le col de leur manteau. Deux d'entre eux entrèrent au Café des Œuvres pour

y jouer leur quotidienne partie de manille.

 

       Six heures moins cinq. Il était inutile de regarder l'horloge de l'hôtel de ville. Le tram 78 était toujours à l'heure. Le grincement reprit, traversa la place et disparut derrière la banque, tandis que le grelot tintait dans le tournant de la Maison du Peuple. Jean-Michel frissonna dans son parka trempé par la fine pluie qui virevoltait. Les feuilles du grand tilleul du parc pleuraient lentement sur le banc de pierre.

 

        Le crachin s'épaississait, masquant par instants le fond de la place. Jean-Michel se leva, resserra son vêtement et sortit lentement du parc. Il se mêla aux employés qui sortaient de la banque, répondant d'un signe de tête à leur bonsoir discret. Il traversa la place en biais, s'attardant un court instant à la vitrine de l'encadreur qui lui fit un long coup de menton. C'était sa façon de saluer le passant.

 

        Jean-Michel descendit la Grand-Rue et passa devant l'église d'En-bas. Une femme, engoncée dans un manteau qui semblait trop grand pour elle, s'appuyait contre la grille qui entourait le parvis de cet édifice du XVème siècle. Jean-Michel tourna la tête, le temps d'apercevoir un visage pâle où brillaient des yeux qui devaient avoir pleuré. Il s'engagea dans la rue Blanche lorsqu'il sursauta. Avait-il rêvé? Quelqu'un appelait.

 

- Monsieur! Monsieur!

 

      Il se retourna et vit la femme lui faire un geste du bras.

 

- Monsieur! S'il vous plaît, Monsieur!

 

      Il fit demi-tour vers elle, mais elle se détourna et s'enfuit d'un pas rapide dans la rue des Remparts. Pendant un court moment, il songea à la suivre. "A quoi bon", pensa-t-il et il reprit son chemin dans la rue Blanche. Bizarre. La gendarmerie était encore ouverte, ce qui lui parut anormal puisque les services se terminaient à dix-huit heures et il était au moins dix-huit heures vingt. La camionnette bleue de la maréchaussée stationnait devant le porche. Jean-Michel s'approcha machinalement et risqua un œil à travers la lunette arrière. Il aperçut une tête blonde. Un gamin de quatre ou cinq ans  était assis, la tête enfoncée dans ses bras croisés posés sur la tablette.

 

     Le brigadier Gaudier sortit précipitamment, s'engouffra dans le véhicule et démarra en trombe. Sous le porche, le Premier chef Masson,  le visage rubicond d'énervement, gesticulait en invectivant un de ses gendarmes. Jean-Michel ne s'en inquiéta pas. Le chef avait l'habitude de passer sa mauvaise humeur sur ses subordonnés, surtout en fin de journée quand la "Trappiste de Chimay" lui chauffait la tête. Les gens du quartier en savaient long sur les crises du Premier chef. "Bah! se dit Jean-Michel, il a encore un peu trop forcé sur la bouteille. Au fait, j'en boirais bien une, moi aussi".

 

     Il était d'ailleurs trop tôt pour le souper. Il remonta la rue Blanche et entra au café des Clouteries, qui servait de cantine aux mineurs polonais du puits Saint-Alfred. Tadek, le patron, jouait aux dés avec Louis, le concierge du Théâtre et les frères Pozzo, déjà pensionnés, victimes de la silicose.

 

     Tadek quitta sa table et s'approcha de Jean-Michel, accoudé au comptoir, l'air absent.

 

- Salut, Jean-Michel.

- 'jour! répondit celui-ci.

- Fichu temps.

- C'est la saison.

- Hé! Tadek, cria Aldo, l'aîné des frères Pozzo, avec son solide accent des Abruzzes, c'est ton tour.

- Oui, minute! Je te sers, ajouta-t-il à Jean-Michel.

- Une "Saison". Chambrée.

- Tu reviens de la ville?

- Oui.

- Rien de spécial?

- Sais pas. Pourquoi? Il s'est passé quelque chose?

- Allez! cria de nouveau Aldo, si tu traînes, tu passeras ton tour.

- Fiche-moi la paix! T'as le temps. Avec tout ce que tu as à faire, tu peux bien patienter.

 

     Le gros Tadek, comme on l'appelait, était un vieux du quartier. Il était arrivé en 1945, après la guerre. Il s'était échappé de Pologne et avait atterri là, par hasard. Il avait fait vingt ans de mine et, sorti du charbonnage, il avait épousé la fille des cafetiers qui lui avaient laissé le commerce. Il parlait un français bizarre, bâtardé d'allemand, de polonais et de wallon local.

     Il servit la "Saison", lentement, en professionnel, puis se versa une petite goutte de sa fabrication,  sorte de vodka tord-boyaux dont il faisait grand usage et s'installa près de Jean-Michel, abandonnant ses partenaires de jeu. Les deux hommes s'étaient liés d'amitié depuis que Jean-Michel s'était installé en ville, appelé par ce qu'il appelait son travail de "professeur de langues étrangères". Il enseignait le français à l'École Moyenne de l'État à des élèves dont plus de la moitié étaient des enfants d'immigrés, dont une majorité d'Italiens.

 

- Tadek, tou né zoué plou? cria Aldo.

- Non, continuez sans moi.

- Si, ma tou dois la tournée.

- Ouais, ouais! Ça va! Dis, Jean-Michel, tu n'as pas vu un petit gamin qui avait l'air perdu?

- Si.

- Ah! Où ça?

- Chez les gendarmes, en remontant chez moi. Pourquoi?

- Ils sont venus vers les cinq heures. Aldo leur a dit qu'il avait vu le gamin près de l'entrée de la fosse. Hé! Aldo! Où il allait, le gamin?

- Zé né sais pas. Il avait oune pétit sac à sa main et il avait l'air dé vénir dé la Saussée dé Mons. Zé l'ai raconté à l'adzoudant qu'il é réparti tout dé souit' avé lé grand Lambert. Y sonté partis dou costè dou çarbonnazé et pouis y sonté répassés presqué tout dé souit' à tout' vitesse. Zé né sais rien dé plouss.

- Alors, ils l'ont retrouvé? demanda Tadek.

- Cela m'en a tout l'air, fit Jean-Michel.

- En tout cas, c'est bizarre, cette histoire de gamin.

- Oh! fit Carlo, l'autre frère Pozzo, à Napoli, on en perd des dizaines tous lé zours ma on finit touzours par lé rétrouver. Ne vous en fézé sourtout pas pour ça.

 

      Jean-Michel écoutait sans rien dire. Le récit du frère Pozzo dans un français mâtiné d'italien et de wallon lui aurait paru comique en d'autres circonstances. Il ne souffla mot de sa rencontre avec la femme aux yeux rouges et au grand manteau noir. Songeur, il vida son verre d'un trait, laissa la monnaie sur le comptoir et sortit après un clin d'œil à Tadek, abandonnant les autres à leur discussion.

 

      Sur le seuil du café, il réfléchit. Au lieu de rentrer directement chez lui, il remonta la rue du Charbonnage jusqu'à l'entrée de la mine. Le soir était tombé depuis un moment et le crachin s'était fait plus épais. Les lampes de la rue s'entouraient d'un halo qui les faisait ressembler à des lunes pâles.

 

      Jean-Michel frissonna. Il fit demi-tour. Il pensait. Mais à quoi? A tout. Au gamin, à la femme, aux quatre joueurs de dés, à leurs réflexions, aux gendarmes. Tout se mélangeait dans sa tête. Il ressentait une sorte de malaise, quelquechose d'indéfinissable, comme s'il pressentait un drame. "Je suis trop sensible" se dit-il.

 

    Il tourna dans la rue des Écoles puis remonta la ruelle qui débouchait dans la rue Blanche, au coin de la gendarmerie. Il eut soudain la sensation d'être suivi. Il se retourna. La ruelle était déserte. Il s'arrêta. Aucun bruit, sinon celui des gouttes qui tombaient des marronniers du jardin de la gendarmerie. Il se retourna encore et reprit sa route. Arrivé dans la rue Blanche, il décida de rentrer. Il tourna la clé dans la serrure, s'arrêta. Toujours la même impression d'être suivi. Sa main tremblait.

 

      "Merde! Je ne vais tout de même pas..."

 

      Jean-Michel avait mal dormi. Cela lui arrivait chaque fois qu'il était tracassé. Longtemps il avait ressassé les événements de la soirée. Il sa leva de fort méchante humeur. La journée serait certainement très pénible.

       Dehors, il pleuvait. Une pluie grise, enfumée. Il faisait froid. Le vent s'engouffrait dans la rue, chassant devant lui des rideaux de pluie sale. Jean-Michel se sentait emporté dans cette grisaille humide qui pourtant faisait briller les pavés. Il franchit un peu à regret la grille de l'école, traversa la longue cour bordée de marronniers et se calfeutra dans sa classe.

 

 

Jean destrée

Le tilleul du parc, extrait


Publié dans Textes

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carine-LAure Desguin 28/02/2012 15:26


Un style facile et agréable à lire; ça coule comme une rivière...