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Le blog Aloys

Le sanctuaire de la vierge noire, un feuilleton signé Didier FOND-Dernière partie

7 Juin 2014 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Feuilleton

grand-père va mourir

 

LE SANCTUAIRE DE LA VIERGE NOIRE

 

Dernière partie

 

L’orage semblait ne vouloir jamais finir. Les coups de tonnerre étaient si violents qu’ils ébranlaient la petite chapelle. Les moutons s’étaient rapprochés des jeunes gens et, dans leur panique, les bousculaient sans ménagement. Yolande eut un faible sourire puis ferma tout à coup les yeux. Thibaut la sentit s’affaisser contre lui. Elle venait de perdre à nouveau connaissance.

 

Il l’allongea sur le sol. Les mains de la jeune fille étaient glacées. Son visage avait la couleur de la cire. « Il faut absolument la réchauffer, pensa Thibaut. Mais comment ? » Lui-même claquait des dents. Un mouton se jeta contre lui. Il l’empoigna par le cou. « Viens là, toi, tu vas servir à quelque chose. » Il traîna vers Yolande la bestiole qui se débattait, leva la tête de la jeune châtelaine et obligea le mouton à s’allonger de façon à former un oreiller. Quelques caresses et paroles douces suffirent à calmer l’animal. Voyant cela, les autres moutons formèrent un cercle autour des deux jeunes gens puis l’un d’eux s’installa contre Yolande, imité bientôt par quelques autres. « Parfait, se dit Thibaut. Ils vont la réchauffer rapidement. Il me faut seulement les empêcher de se coucher sur elle et de l’étouffer. »

 

« Descends au village, ordonna soudain la même voix qu’il avait entendu dans la tempête. Laisse-là ici, elle ne risque rien. Va chercher du secours auprès de tes semblables. »

 

Et, comme la première fois, Thibaut se sentit incapable de résister à l’attrait de cette voix. Sans songer un instant qu’il était torse nu, vêtu de son seul pantalon, il quitta l’abri de la chapelle et, bravant les trombes d’eau et les éclairs, se dirigea vaille que vaille vers le village.

 

Vu le temps, tout le monde était cloîtré chez soi. Nulle lumière derrière les fenêtres. On eût dit un village fantôme. Thibaut s’arrêta, désorienté. Où aller ? A quelle porte frapper ? Il se souvenait de l’accueil qui lui avait été réservé lors de sa dernière visite. Pourquoi les paysans auraient-ils changé ? Ils étaient toujours sous le pouvoir de la bague. Quel secours attendre d’eux ? « Essaie, dit la voix.  Qu’un seul d’entre eux te regarde et tout redeviendra normal. »

 

Alors, il arpenta les ruelles les unes après les autres, frappant aux carreaux, aux portes ; nulle réponse. Comme s’ils étaient tous morts. Il parvint devant la demeure de son ami Guillaume. Lui, lui, peut-être…

 

Mais Guillaume ne se montra point, pas plus que ses frères et sœurs ou ses parents. La pluie avait redoublé de violence, comme si le ciel ayant décidé d’imposer à l’humanité un nouveau déluge, avait ouvert toutes ses écluses.

 

Longtemps, il parcourut le village. Il n’entendit personne, ne vit personne. A la fin, il renonça et, transi de froid, reprit le chemin du sanctuaire. Alors qu’il en discernait déjà les contours à travers le rideau de pluie, la voix s’éleva de nouveau. « Tu as fait ce que tu devais faire. Ferme les yeux, sors la bague de ta poche, et pose là sur le sol. Ne la regarde surtout pas. Tourne-toi et reviens dans la chapelle…»

 

« Je deviens fou, pensa Thibaut. Pourquoi continuer à obéir à ces ordres qui viennent de nulle part ? Je suis allé au village et rien ne s’est passé. »

 

« Obéis, reprit la voix avec une telle autorité que le jeune homme ne put retenir un tressaillement. Ne te pose pas de questions. Abandonne la bague comme je te l’ai dit. »

 

Pouvait-il résister à cette injonction ? Il n’essaya plus. Ayant fidèlement exécuté l’ordre de la voix, il rentra dans le sanctuaire. La porte se referma sur lui. Intrigué, il essaya en vain de la rouvrir. Elle était bloquée.

 

Il devait être midi passé et pourtant, l’obscurité était plus profonde que s’il avait été minuit. Le sanctuaire était plongé dans la pénombre. Seule une petite ouverture en haut d’un mur pouvait laisser pénétrer un peu de lumière.

 

Yolande était sortie de son évanouissement. Thibaut, assis près d’elle, le dos contre l’autel de la Vierge, sentit sa main qui cherchait la sienne et la lui abandonna sans restriction. Elle était chaude, douce.

 

« Pourquoi fait-il si noir ? demanda Yolande. Est-ce la nuit ? »

 

« Non. Mais il va se passer quelque chose de terrible et je ne sais pas quoi. »

 

A peine avait-il prononcé ces mots que la terre sembla soudain se gondoler sous eux. Pendant quelques secondes, ce fut l’épouvante absolue dans la chapelle, moutons et êtres humains mêlant en un chœur discordant bêlements et gémissements. Et puis, tout s’arrêta. La pluie cessa, le tonnerre se tut. Un silence de mort tomba sur la montagne. Thibaut tourna la tête vers la lucarne. Une étrange lueur verte, glauque, descendait lentement du ciel vers la terre. Elle semblait vouloir s’étendre sur la contrée entière.

 

Le coup de tonnerre qui éclata soudain était si épouvantable que le sanctuaire faillit voler en éclats. Les murs vacillèrent, la charpente craqua, comme si elle allait s’effondrer. Et puis, il y eut ce bruit. Cet autre bruit qui n’était pas celui du tonnerre. On eût dit un torrent en fureur qui dévalait les pentes de la montagne. « Une avalanche, pensa Thibaut. L’orage a déclenché une avalanche de rochers… » Le vacarme allait grandissant, il se rapprochait de seconde en seconde. La chapelle fut de nouveau secouée de tremblements insensés. Tout bougeait autour d’eux et les moutons clamaient leur panique avec des cris qui ressemblaient à ceux d’un être humain.

 

Yolande s’était redressée, s’était jetée dans les bras de Thibaut. Ils se serraient l’un contre l’autre, terrifiés, essayant de garder leur équilibre, malgré les soubresauts de la terre, devenue folle elle aussi. Ils s’accrochaient comme ils le pouvaient au rebord de l’autel mais ils savaient qu’ils n’allaient pas tenir bien longtemps si les secousses continuaient avec la même violence.

Yolande sentit une main s’emparer de la sienne, la tenir fermement. Au même moment, la main droite de Thibaut fut saisie à son tour dans une étreinte implacable. Et tout autour d’eux, c’était le chaos.

 

Enfin, tout cessa. Comme par magie, l’obscurité disparut en un instant, laissant place à  la lumière de midi. Thibaut redressa la tête. Ce qu’il vit le frappa de stupeur.

 

La statue de la Vierge Noire avait décroisé ses bras et c’était ses mains qui maintenaient fermement les deux jeunes gens contre l’autel. Thibaut ferma les yeux. Lorsqu’il les rouvrit, le prodige avait disparu et la statue avait repris son éternelle immobilité.

 

Tout danger semblait être écarté. Les moutons s’étaient calmés et se pressaient vers la porte, comme s’ils avaient compris eux aussi qu’ils pouvaient quitter leur abri.

 

Abandonnant Yolande, il se leva et essaya d’ouvrir la porte. Cette fois, il ne rencontra aucune résistance. Avec des bêlements de joie, les moutons se précipitèrent à l’extérieur et s’éparpillèrent autour de la chapelle.

 

Sur le seuil, Thibaut cligna des yeux, ébloui par la lumière du soleil. Lorsqu’il put enfin contempler le paysage qui s’étendait devant lui, il ne put retenir un sifflement d’étonnement et de terreur.

 

Tout avait disparu. Le village n’existait plus. Le promontoire rocheux sur lequel le château s’élevait autrefois s’était effondré. Il ne restait rien que la montagne, les pans vertigineux de la montagne. Il fit quelques pas en avant. A vingt mètres devant lui, c’était le précipice. Le chemin qui conduisait au village avait disparu, ce n’était plus qu’un amoncellement de rochers. Mais la gigantesque pierre sur laquelle, il s’en souvenait, il avait déposé la bague était toujours là. En son centre, il y avait un trou, bien rond ; et au fond, des cendres que le vent commençait à disperser ça et là.

 

L’avalanche avait tout emporté. Le tremblement de terre avait tout détruit. Et, chose incompréhensible, le torrent de pierres avait contourné la chapelle à droite et à gauche pour se précipiter vers le bas de la montagne. Il ne restait de la catastrophe que le sanctuaire de la Vierge Noire.

 

Il sentit un corps se presser contre le sien. Yolande venait à son tour de sortir et, très pâle, silencieuse, elle contemplait elle aussi ce qui restait de leur univers. Elle posa sa main sur le bras de Thibaut. « Qu’allons-nous devenir, toi et moi ? » murmura-t-elle. Il se tourna vers la jeune fille.

 

La plaie à la tête avait disparu. Celle de l’épaule s’était refermée. Elle était de nouveau Yolande, la fille de Sire Hugues, celle que tout le monde aimait et Thibaut plus encore que les autres.

 

 

« Nous allons tout recommencer, répondit-il doucement. Ensemble ».

 

 

Didier FOND

fonddetiroir.hautetfort.com


 

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Christine Brunet 09/06/2014 07:57

Belle histoire ! J'avais hâte de découvrir la fin.

Edmée De Xhavée 08/06/2014 08:30

Quel beau conte, j'en ai lu chaque épisode avec plaisir... je savais bien entendu que tout finirait bien, mais ça n'en est que plus rassurant pour lire toutes les horreurs qui se déroulent :)
Merci Didier de nous avoir régalés ainsi:

Carine-Laure Desguin 08/06/2014 08:16

De l'héroïsme, du romantisme, des chevaliers, des bons, des mauvais, il ne manquait rien à cette histoire qui nous a tenu en haleine durant quelques jours.

Micheline 08/06/2014 07:38

Une magnifique histoire, très bien écrite. Bravo, Didier !

Jean-Louis Gillessen 08/06/2014 00:38

Et encore merci et bravo pour cette riche nouvelle, Didier ...

Jean-Louis Gillessen 08/06/2014 00:37

Mais quelle belle fin romantique à souhait ! Ah, l'amour, l'amour. Il triomphe de tout !