Le photographe du silence, un texte de pascal Feyaerts

Publié le par christine brunet /aloys

 

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LE PHOTOGRAPHE DU SILENCE


  B 

IENTÔT on me mit en demeure de photographier le silence. C'était un  vendredi d'été entre les couvertures bleues du ciel et les mouvements insolites d'un soleil qui de faible à ardent se jouait des ombres comme s'amuse un enfant. Dehors, le vrombissement lourd et répété des voitures avertissait que pour d'aucuns le week-end commençait et avec lui toutes les joies d'un repos consenti par l'effort de la semaine. Je connaissais peu quant à moi l'agrément des week-ends depuis que L'Express du Monde m'avait accueilli dans ses rangs. C'était il y dix ans. Une voix charmante au téléphone m'avait tracé le chemin qui menait à mon nouvel employeur : « En entrant, il vous faudra monter au dixième étage ; au sortir de l'ascenseur vous prenez à gauche, et là vous vous trouverez face à trois portes, celle du directeur est la première en partant de la droite, il vous y attend pour 8 heures. Ne soyez pas en retard ! » L'immeuble était impressionnant de hauteur, le dixième étage séduisant quoique peu coquet et le directeur un homme charmant qui m'accueillit avec courtoisie et entrain.

 

    Même lieu et place dix ans plus tard, la lassitude en plus.  Le désintérêt croissant pour la presse d’opinion avait conduit L’Express du Monde à multiplier les errances éditoriales et à  vouloir se démarquer de ses concurrents par un souci constant d’originalité, fût-il exagéré et sans fondement. Mettre le silence en image n’était qu’un pas de plus dans l’extravagance et à mon sens peut être le dernier. 

 

    Le silence n’avait aucun trait, seul son murmure était perceptible et parcourait parfois les bois déserts ou les plages sans caprice ; encore que ce bruissement sauvage, dans lequel j’osais voir l’incarnation sonore d’une chose pourtant habituellement vouée au mutisme, et qu’infatué de mon bon mot j’appelais voix du silence, d’autres l’auraient nommé très humblement zéphyr, alizé, aquilon ou le vent et se seraient gaussés de la prétention de mon langage. Au jeu où l’imagination se tire à la courte paille, le premier désert à tendre les bras aurait sans doute gagné l’œil de bien des photographes mais pas le mien : je m’engageai à donner forme à l’informe et décidai que du silence seule l’allégorie se prêtait à la pose ! Et pour se voir doté d’un visage, autant que celui-ci soit d’une jeune fille, une jeune fille vierge, pure en ses idées comme en ses gestes, inconsciente de sa féminité, car le silence n’a pas de sexe ; une jeune fille étrangère au monde et pourtant s’y baignant harmonieusement, tout empreinte de sérénité ; une jeune fille qui pourrait être la voisine que l’on n’a jamais vue, mais que l’on sait toujours présente ; une jeune fille mystérieuse, dont la physionomie aspire au secret ; une jeune fille, enfin, que n’a su s’approprier la grimace de la parole. Hélas ! ce visage me semblait aussi indiscernable que celui qu’il était censé personnifier… J’en étais arrivé à ce point de mes réflexions quand un bruit se fit entendre venant droit du couloir. C’était la femme de ménage avec qui j’avais en commun d’œuvrer habituellement en ces heures tardives. D’un simple hochement de tête nous nous échangeâmes les bonsoirs et sans plus de mots elle commença à nettoyer les vitres d’un geste apprêté, quasi mécanique.

                                                                                                  

    Qu’y a-t-il, me dis-je alors, de plus mystérieux qu'une fenêtre dont la pure géométrie cache bien souvent plus qu'elle ne dévoile. Baudelaire les aimait fermées, occultées, propices à ouvrir l'imagination, tandis que Rilke les voulait amoureuses. Il y concevait tout un monde où l'éternité se mesure à l'attente et l'attrait à l'espace qui sépare l'arrivée du départ. Ecoutons-le nous dire : « Celle que l'on aime n'est jamais plus belle que lorsqu'on la voit apparaître encadrée de toi ; c'est, O fenêtre, que tu la rends presque éternelle. »

 

La voilà ma photo : une fenêtre entrouverte…

 

 

Pascal Feyaerts

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Publié dans Textes

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Anne Renault 24/04/2013 09:41


J'ai beaucoup apprécié le texte, un peu moins la couverture, qui me semble un peu chargée, le silence renvoyant inévitablement au vide. Mais je souhaite un grand succès au livre.

Jean-Michel Bernos 23/04/2013 17:50


Texte de bonne facture... juste un petit peu trop littéraire à mon goût !

Edmée De Xhavée 23/04/2013 08:32


J'ai toujours aimé l'écriture de Pascal. C'est du tout bon, léger, surréaliste, un peu amer mais emballé dans un sourire et parfois c'est au contraire un rire malicieux que l'on contient avec
quelques désillusions...


 


Bravo Pascal!

Philippe D 23/04/2013 08:28


Une fenêtre ouverte qui donne envie d'ouvrir le recueil et de plonger dans les mots de l'auteur afin de les découvrir.


En peu de mots, l'auteur (que je ne connais pas encore) incite à poursuivre. Bravo!

Carine-Laure Desguin 23/04/2013 07:22


J'ai lu et commenté ce recueil de nouvelles et j'avais particulièrement aimé ce texte-là. Pascal Feyaerts est un auteur que j'aime beaucoup, son style, son imagination décalée...