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Le blog Aloys

Le Hammam, une nouvelle d'Alain Magerotte tirée de son recueil, ELLES

23 Mars 2014 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Nouvelle

elles

LE  HAMMAM

 

En réintégrant mon logis, je n’ai qu’une obsession; reprendre contact avec quelqu’une. C’est comme pour celui qui boit la tasse. S’il ne replonge pas aussitôt, il risque d’avoir peur de l’eau le restant de sa vie. 

J’allume une cigarette sans idées noires en tête et passe donc «à l’attaque» en me reconnectant sur le forum qui m’avait permis de faire la connaissance de Mélodie.

Il y a toujours moyen de tirer quelque chose d’une expérience, si foireuse soit-elle. La preuve ?... Ce rendez-vous singulier m’a fait gagner en assurance car il ne m’est plus nécessaire d’être dans un état d’ébriété pour aborder une jeune femme…

Un contact s’établit, un contact se noue. Elle est brune, elle a les yeux bleus et se prénomme Véronica.

Je procède de la même manière qu’avec Mélodie. Une discussion assez explicite, par messagerie instantanée, dans laquelle j’apparais clair, vif, spontané, sûr de moi, beau parleur, et cela, je le répète, à jeun !

Bon, d’accord, ma gueule, je ne m’y fais toujours pas… les autres, non plus ? Tant mieux, je me sens moins seul ! En définitive, j’y tiens, moi, à mon visage triste, banal à souhait, ennuyeux à l’infini. Y en assez de le décortiquer à la loupe. Satellisée, la loupe ! Je me détache... le détachement, man, le détachement est un atout majeur. Le mec détaché dégage une aura, un mystère qui attise la curiosité féminine.

Je… ah, tiens… Véronica, disons Véro pour l’intime que je suis déjà, me propose un rancard… dans un resto. Bien entendu, j’accepte… je ne vais cependant pas répondre dans la seconde qui suit, ni dans la minute… faut pas donner l’impression qu’on est suspendu… le détachement, man, le détachement…

Je consulte ma montre. Deux minutes que le message a été envoyé… je me prépare à… non ?

«… Non, Machinchouette ! Attends encore un peu... » O.K., je patiente…

Un petit coup de déodorant, prétexte à gagner des secondes supplémentaires, et puis, n’y tenant plus, je tape ce message : O.K. pour le resto; le lieu, le jour et l’heure sont à ta convenance.

La réponse fuse : Restaurant LE HAMMAM, Rue du 26 Février 1952, demain soir à 20 heures… Bisous. Véronica.

Le HAMMAM ? Curieux nom pour un resto… la belle a sûrement une idée derrière la tête… un hammam… je suis à la fois intrigué et excité… devinez qui l’emporte ?

Le lendemain, au bureau, une virée est prévue à midi pour célébrer l’anniversaire d’Hervé, un collègue. On m’a invité pour la forme, sachant qu’il y a peu de chance que je participe à la fête.

Hervé est un touriste catastrophe. Le déclencheur de sa passion pour les catastrophes ?... Le drame du Heysel… une révélation !... Si l’on peut dire. Hervé a toujours regretté de ne pas avoir été présent. Il aurait pu, ressasse-t-il, prendre de magnifiques clichés. Il s’est rattrapé depuis. Ses meilleurs souvenirs ? Un séjour à New York peu après les attentats du 11 septembre 2001 et un autre à Malé, la capitale des îles Maldives, en janvier 2005, trois semaines après le Tsunami. Sans oublier Haïti en janvier 2010. A chaque fois, Hervé a ramené dans ses bagages «des photos qui parlent d’elles-mêmes» comme il dit. Au fait, j’y pense… mon expérience sexuelle étant une catastrophe de par son inexistence… je pourrais poser pour lui…  

Comme prévu, je refuse poliment l’invitation. J’ai envie de garder toute ma tête et mon énergie pour ce soir.

Pour les fringues, j’ai l’intention de remettre le couvert (c’est le cas de le dire); blazer sobre, chemise crème sans tache et pantalon noir avec le pli… toujours classique, oui, mais toujours sans la classe ! M’en fous, cette fois… le détachement, man, le détachement.

Une vieille chanson, que chantait mon grand-père en se peignant devant la glace, me revient en mémoire, elle disait :

Si l’on pouvait arrêter les aiguilles…

Et patatras, la peur d’un nouvel échec me reprend, me pollue l’esprit, me tord le bide.

«Pas question de reculer, Machin Couard, une seconde chance s’offre à toi plus vite que prévu, saisis-la !» O.K., je fonce…

Si l’on pouvait affoler les aiguilles…

«Ne tombe pas dans l’excès contraire, Machin Foufou…» O.K., je me calme…

J’atteins la Rue du 26 Février 1952 en avance. Il est 19h.00. J’ai de la chance, il y a une place juste en face du HAMMAM. Elle m’évite d’exhiber l’aile gauche cabossée de ma voiture aux regards des clients attablés près de la fenêtre du resto.

A présent, je me retrouve à faire le poireau au volant de mon véhicule. Une heure d’attente !... J’aurais dû prendre un bouquin. Au fait, non, trop nerveux, trop impatient, je ne trouverais pas la concentration nécessaire…

J’observe les alentours. Une pensée rigolote me traverse l’esprit; j’imagine Véro dans la même situation, on serait ainsi tous les deux en mode «observation», chacun à l’insu de l’autre.    

Coup d’œil à ma montre. 19h.15. J’écouterais volontiers les infos pour tuer le temps mais elles sont rarement joyeuses. Je n’ai pas envie de me saper le moral, le contexte ne s’y prête guère. Ce soir, je veux de la joie, de la légèreté, parce que ce soir… je tords le cou à mon pucelage !…  

19h.20. Une voiture se gare. Un couple en descend. Jusque là, rien d’exceptionnel si ce n’est que je reconnais la femme : Véro !

Le type, un grand brun costaud, n’a pas l’air commode. Véro est très agitée. Ce ne sont certainement pas des amabilités qu’ils s’envoient à la face. Ça gesticule beaucoup. Véro sanglote. Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’il y aurait un autre prétendant sur les rangs ? A coup sûr, une belle fille comme ça ne laisse pas indifférent.

«T’aurais-tu t’en douter, Machin Etourdi, tu as l’art, semble-t-il, de te fourrer dans de fameux guêpiers» O.K., j’assume... 

Au bout d’un moment, le type remonte dans son véhicule, claque la portière et démarre en trombe pour disparaître dans le soir naissant. Véro hausse les épaules et plonge la main dans son sac. Elle en sort une petite glace ronde… examine son visage… un petit coup de rimmel… voilà une bonne façon de décompresser après une grosse colère. La sérénité retrouvée, Véro pénètre ensuite dans le restaurant. Il est 19h.58. 

Le grand costaud aurait-il appris que c’est Bibi qui a décroché la timbale ? Cette idée fait si bien son chemin dans ma tête que je m’extrais gonflé à bloc de mon carrosse et pousse la porte du HAMMAM où règne une ambiance feutrée. Il est tout juste 20h.

Je parcours l’ensemble du regard.

A droite, en entrant, un salon de thé avec une table basse. A gauche, une surface bien délimitée et fermée où l’on peut s’adonner à des séances de narguilé.

Dans le restaurant même, des lanternes accrochées au plafond jettent une lumière pâle. A terre, le sol est recouvert de tapis persans.

Un mobilier aux couleurs vives occupe un espace chaleureux, convivial.

Des portraits d’êtres humains vivant sous d’autres latitudes décorent l’endroit ainsi qu’une fresque murale représentant des femmes dans un hammam, entièrement nues vues de dos et, tenant négligemment un voile ou un drap devant la partie la plus intime de leur anatomie, vues de face. 

Je suis arraché à ma contemplation par un serveur à l’amabilité poussée. Je lui signifie que j’ai rendez-vous avec une jeune dame. A ces mots, le gars me gratifie d’un sourire de directeur d’agence matrimoniale venant de sceller une heureuse rencontre.

« Je suppose que c’est la jolie demoiselle qui a pris place près du «hammam» » dit-il, accompagnant ses paroles d’un geste du menton pour indiquer une table libre pour deux personnes où brûle une bougie.

« Ah ! Elle s’est probablement rendue… »

Le serveur n’a pas le temps de poursuivre sa phrase que Véro, d’une démarche souple et gracieuse, apparaît de je ne sais où, le sourire aux lèvres. Je suis immédiatement sous le charme. Comment pourrait-il en être autrement ? Vous n’y échapperiez pas non plus…

« Désolée de vous avoir fait attendre… »

La voix est douce. Elle porte une longue robe noire décolletée mettant en valeur une poitrine ferme et généreuse, ainsi qu’une paire de talons aiguille en vernis noir… ça me rappelle une autre créature de rêve. Espérons que la comparaison s’arrête là.    

Nous prenons place l’un en face de l’autre. Le garçon tend un menu à chacun.  

Je le parcours d’un air détaché. Je sens les yeux bleus de Véro se poser sur moi.

Le détachement, man, le détachement produit son effet.

«Arrête ton char, Machin Volant, tu risques de tomber de haut !... Rappelle-toi la dernière fois où tu as décollé» O.K., je garde les pieds sur terre…  

J’opte pour un couscous royal. Véro préfère un couscous végétarien. Pas d’intentions carnivores, me voilà rassuré mais je reste prudent… sait-on jamais si elle me prend pour une grosse légume !...

Côté boissons, mon choix s’arrête sur un «vin du patron» mais Véro me conseille le thé à la menthe. O.K., je lui fais confiance.

Moment crucial entre la commande et l’instant où l’on sert les plats. Comment meubler la conversation en évitant à tout prix l’indigeste litanie des banalités d’usage dont je suis spécialiste ?

Véro vole à mon secours en se substituant à… moi.

« Vous avez trouvé facilement pour arriver jusqu’ici ?... Il fait frais mais la météo annonce du beau temps demain… »

Elle m’offre ainsi, sur un plateau, le rôle en or de «celui qui n’y peut rien si on lui pose des questions idiotes et qui va y répondre parce qu’il est bien élevé». Avec, en supplément, le détachement, man

A l’instar de Mélodie, Véro me fait tanguer sur l’océan de ses grands yeux bleus. Des yeux de braise… pas besoin de me dire «embrase-moi, idiot !» 

Je me sens détendu quand une pensée furtive et meurtrière me fait basculer sans coup férir dans une peur incontrôlable. Le front humide, les mains moites et la lippe tremblante, je lance un regard de bête traquée à la cantonade… et si le type de tout à l’heure, poussé par une jalousie féroce, faisait irruption avec un flingue pour me transformer en pomme d’arrosoir ?

Ce changement d’attitude n’échappe évidemment pas à Véro qui s’inquiète aussitôt.

J’opère un violent effort sur moi-même pour retrouver quelque apaisement et lui explique la raison de cette peur soudaine.

« Voilà… j’étais en avance à notre rendez-vous et… au bout d’un moment… je vous ai vue, accompagnée d’un malabar… heu… pas très sympa, c’est le moins que l’on puisse dire… alors, je m’inquiète… je m’inquiète de le voir se ramener avec une arme… pour me trucider… »  

Véro se laisse aller à un grand éclat de rire.

« En réalité, c’est mon frère que vous accusez ainsi…

- Votre frère ?

- Ben oui, mon grand frère, il veille sur moi. Comme j’étais à la bourre, je lui ai demandé de me conduire jusqu’ici sans toutefois préciser la nature de mon rendez-vous. Ce «mystère» l’a énervé. J’ai l’habitude de ce genre d’altercations. Il me prend pour une allumeuse…

- Me voilà rassuré…

- Ne criez pas victoire trop vite !

- Ah ? »

Véro se lance dans un nouvel éclat de rire.

« Cessez de vous tourmenter, je ne l’ai vu qu’une seule fois corriger quelqu’un. Faut dire que l’autre l’avait bien cherché…

- Sûrement… »

Je me sens mieux, beaucoup mieux, au point de juger le moment opportun pour porter l’estocade, c’est-à-dire de proposer carrément à Véro de coucher ensemble.

«Ah, là, c’est très fort, Machin Audace, je ne te reconnais plus…» O.K., O.K., un court répit d’abord… je vais boire une gorgée de thé, histoire de m’éclaircir la gorge.

«Hé ! Hé ! Machin Coquin, elle ne perd rien pour attendre, la Véro…» O.K., c’est bon, tu ne vas pas m’accompagner jusqu’au plumard…

… Ai-je bu trop vite ? Est-ce l’excitation mélangée à ce curieux breuvage que je découvre ? Toujours est-il que ma tête se met à osciller, tantôt à gauche, tantôt à droite, dans un mouvement de balancier. Tout devient flou autour de moi… à l’exception de Véro ! Sa bouche s’articule mais aucun son ne me parvient. Son regard invite le mien à se poser sur la fresque murale. J’essaye et n’y arrive point. Des mains se posent de chaque côté de mon visage. Elles sont souples, légères, elles me guident avec douceur… et voilà que mes yeux, à l’acuité retrouvée, s’écarquillent à la vue du spectacle incroyable s’offrant à eux : 

Entièrement nue, Véro occupe le centre du hammam. Les autres femmes, subjuguées par sa beauté, contemplent celle qui, de son regard incandescent, m’invite à la rejoindre.

Je pousse un cri de stupeur. La bougie bascule et embrase aussitôt la nappe. Une énorme bousculade, des cris, des chutes, des gens qui hurlent « Au feu ! Au feu ! »… et puis, le trou noir.

Quand je reprends connaissance, je suis allongé sur un lit d’hôpital. Une infirmière m’informe que des tests ont été effectués. Il en résulte que je souffre d’une forte allergie au thé. L’hallucination en est le symptôme majeur. Malheureusement, l’incendie du HAMMAM n’en est pas une. Il a fait de nombreuses victimes.

Après le départ de l’infirmière, plus rien n’est clair dans mon esprit… si ce n’est que l’endroit où je me trouvais la veille au soir est parti en fumée… l’image de Véro me revient... a-t-elle survécu ?...

C’est dans l’après-midi, que la visite d’Hervé m’apporte la réponse. Hervé, souvenez-vous… mon collègue, le touriste catastrophe. Cet incroyable bonhomme se trouvait dans le coin au moment du drame. Bien entendu, il a pris des photos.

Avant de me les montrer, il s’enquiert de savoir si je suis «apte» à les regarder.  

« Pas de problème, dis-je ».

 

Je sursaute en apercevant Véro sur l’une d’elles. Non pas parmi les clients tentant d’échapper aux flammes, mais au milieu des personnages de la fresque murale représentant le hammam…

 

Alain MAGEROTTE

Alain

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magerotte 31/03/2014 13:59


Sûrement, Claude (rires)...

Claude Colson 31/03/2014 13:53


Il avait pris une biture au thé avant d'arriver ? :)

magerotte 24/03/2014 15:35


Twist and twist, vous y viendrez tous, twist and twist... heu, là, je m'égare... merci à toi, Edmée !

Edmée De Xhavée 24/03/2014 13:37


Toujours le twist surprenant en fin de récit... Bravo!

magerotte 24/03/2014 07:42


Merci à Micheline et merci à Jean-Louis !

Jean-Louis Gillessen 24/03/2014 00:06


Comme d'habitude, beau suspense déroulé jusqu'à la subtile touche finale, bravo Alain ...

Micheline Boland 23/03/2014 18:50


J'ai adoré. Bravo Alain !

magerotte 23/03/2014 17:09


Et bien merci Christine, Carine-Laure, Anne et Silvana qui ne sont pas, j'en suis... pas tout à fait sûr au fond... des tueuses !

silvana 23/03/2014 10:54


mais où va-t-il chercher ces tueuses?  pires que les petites négresses...

Anne Renault 23/03/2014 10:52


De l'imagination à revendre, du rythme et de l'humour. J'aime bien.


 

Carine-Laure Desguin 23/03/2014 07:19


Etre bluffée à 7h19, merde, je retourne dans mon lit!

christine 23/03/2014 06:40


Oh, oh.... 


Excellent !


 


Je n'ai rien vu venir ! (comme toujours...)