Le carnet de cuir usé, une nouvelle de Christel Marchal, 2e partie

Publié le par christine brunet /aloys

 

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Le carnet de cuir usé, suite

 

 

 

16 septembre. Sainte Edith.

C’était il y a neuf mois. Ils étaient plusieurs à s’amuser de son corps ce soir-là. Ses cris se sont étouffés dans les grosses mains plaquées sur sa bouche. Elle a pleuré. Ils ont ri. Tous ses membres couverts de bleus. Sa peau tuméfiée.

C’était il y a neuf mois. Ce soir, Perrine est née.

 

23 septembre. Saint Constant.

Dans la nuit, Juliette a noué dans un geste simple et calme son drap. Elle s’est pendue dans sa chambre. Perrine dort dans son couffin.

 

Pffff ! fit Perrine.

L’horloge répond à ce souffle amer par une mélodie légère dans l’antre sucré de sa grand-mère. « Tic tac » « tic tac ». Une mélodie comme une ritournelle très vite connue, très vite retenue, accompagnant chaque soupir de peur d’un enfant. « Tic tac ».

La vieille cuisinière ne sourit plus aux confitures mijotant sur un de ses coins. Seul, le carnet usé respire. Il est si paisible. Il livre ses confessions comme une grenouille de bénitier au vieux curé du village.

 

24 septembre. Saint Germain.

Mes sanglots, telle une source vive, coulent pour Juliette. Chantent, crient ma douleur. Perrine pleure dans son couffin.

 

25 septembre. Sainte Cunégonde.

Le village se recueille d’une même voix. Perrine hurle dans ses draps blancs.

 

La bouilloire siffle. Perrine sursaute. Une douce odeur emprisonne l’air. Ses mains entourant le corps du bol lui rappellent qu’elle est en vie. La chaleur du thé se noie dans son être. Profond. Très profond… aussi profond que l’océan.

 

26 septembre. Saint Louis.

Le vieux curé dans sa robe mauve criard marmonne son office. Perrine est calme dans son couffin.

La terre se ferme dans un soupir sur ma Juliette. Perrine ouvre des yeux aussi bleus qu’un ciel d’été.

 

Le bol tremble de tristesse à la lecture des mots couchés sur les pages jaunies.

Une larme de thé glisse sur le bord.

 

Les questions. La farandole de questions s’est tue au rythme des pages avalées. Seul reste éveillé dans le petit matin qui se lève, le « pourquoi ».

Pourquoi ?

Pourquoi ?

Pourquoi ?

Ce « pourquoi » résonne en échos.

 

Pourquoi ?

Perrine découvre d’une main timide les pages jaunies, fanées du carnet distillant au rythme de la balade d’un doigt téméraire sur l’écriture serrée, ses secrets. Les secrets. La vie. Sa vie.

Pourquoi ? s’interroge Perrine recroquevillée dans l’ombre de la toile d’araignée oppressante de la vérité. Les ombres de la flambée continuent leur danse vivante.

15 janvier. Sainte Dominique.

Juliette est morte depuis 4 mois. Le silence envahit la maison. Elle me manque. Perrine piaille dans son nid coloré.

 

17 janvier. Sainte Juliette.

C’est ta fête aujourd’hui ma Juliette. Perrine sourit dans son petit lit.

 

Une photo. La main de Perrine caresse la photo. Juliette.

Ma mère, souffle-t-elle !

Ma mère. Ni visage. Ni voix. Ni parfum. Cette photo ne me montre qu’une étrangère.

Un doigt dessine les contours du visage inconnu. Ce dessin, cette adoption d’une mère.

Pas de câlins, pas de tendresse. Elle n’est jamais venue m’embrasser dans mon lit puisqu’elle n’était plus là. Ses doigts ne se sont jamais arrêtés dans le miel de mes cheveux.

L’encre de ses yeux se trouble dans un dégradé bleuté. Sa main écrase une larme. Sèche une larme.

Peut-être ma fragilité vient-elle de son absence, s’interroge Perrine en regardant la perle de cristal s’éteindre dans le creux de sa paume.

26 avril. Sainte Paule.

Juliette, bon anniversaire ma chérie. Tu aurais 30 ans.Perrine, assise avec son ours en peluche, tortille une mèche de ses cheveux. 

 

La main pressée de Perrine, vive et glaciale comme une bise d’hiver, feuillette le carnet de cuir usé. Elle tourne les pages cette main, avec peine, dans la lumière de l’éclat de ses larmes.

Il est difficile de tourner les pages d’une vie, semble-t-elle murmurer dans son langage muet et tendre.

Seul le métronome de l’horloge rythme le silence, ce « tic tac » donnant le tempo des pages tournées. Ce « tic tac » comme deux temps de mots froissés.

Pâques est passé. L’été est terminé. Les hirondelles ont pris le chemin du soleil comme une longue excursion vers le cœur de la vie.

 

16 septembre. Sainte Edith.

Un an Juliette. Un an que tu es partie.

Un an. Perrine a un an. Elle lui ressemble. Ses yeux comme le fond d’un ciel d’été. Ses cheveux couleur de miel. Son sourire…

Je les déteste ce bleu, ce blond, cette innocence. Lui. Elle.

 

Dans les flammes rouges, Perrine frissonne. Son cœur se coule au pas des « tic tac ».

Sur un coin de la vieille cuisinière, l’antique cafetière italienne bout. De rage. De Colère. Perrine sent monter un sentiment comme une espèce de nausée trop bien connue : la haine. Dure. Froide. Cruelle. Assaisonnée de cette touche poivrée qui ressemblerait à de l’hostilité. De l’hostilité envers elle, cette grand-mère partie rejoindre sa Juliette. Cette grand-mère n’ayant vu en elle que le reflet d’une nuit horrible. D’une nuit d’horreurs.

Un haut-le-cœur, le café noir cuit et recuit. Les battements de son cœur collés au « tic tac ».

 

6 décembre. Saint-Nicolas.

La fête des enfants ma Juliette. Tu te souviens de ton sourire ces matins-là et la magie dans tes yeux pétillants de bonheur.

Perrine triture les bras de sa poupée de chiffon avec cet air soucieux qu’il lui a légué.

 

Le métronome de son cœur se la joue allegretto. La main muette ne peut continuer de tourner les pages jaunies.

La nuit est noire. Perrine, perdue dans les mailles de son pull, hurle face au vent qui s’est levé.

Qui ?

Qui est-ce ce « Il » ? Ce « Il » à qui je ressemble tant ?

Au milieu des nuages de la toile céleste, là où scintillent quelques clins d’yeux, Perrine accroche son regard aux cumulus d’incompréhension et de peur. Le vieux carnet de cuir usé tremble dans ses mains. Ses yeux perçants l’oublient pour se perdre dans les nuages. Où voguent-ils ces petits flocons blancs appelés douceur, tendresse, affection,… ?

Le carnet chute avec douleur sur la terre humide. Le « tic tac » de son cœur a le hoquet avant de reprendre le rythme de la paix.

Le plus important de ta vie ne se trouve pas couché dans ces lignes, semble-t-il lui chanter.

L’important, c’est…

Un éclair déchire le voile de la nuit. Les mailles lâches tournent les talons. Elles reposent sur le coin d’une chaise fanée.

 

 

Au cœur de cette tempête, Il l’a rejointe.

Il est là dans l’ombre. D’un geste secret, Il pousse la porte.

 

Le silence. Il la regarde.

 

Perrine, blottie dans les oreillers, ponctue d’une douce respiration l’air sucré de la petite pièce habillée de longs voilages. De timides rayons balayent la fenêtre embuée et caressent la peau laiteuse. Cette peau, couleur du lait l’hiver. Couleur du miel dès les premières câlineries du soleil de l’été.

 

Sans bruit, Il avance. Une planche du parquet murmure dans un souffle chaud :

Il est là debout dans l’aurore du jour.

Une pensée en échos chuchote :

Je crois qu’on n’a pas toujours de deuxième chance…

Le murmure siffle :

Et pourtant, Il est venu en chercher une !

Une main repose sur le cuir usé du livre.

Perrine, tout en douceur, innocente, reste dans la chaleur de son rêve.

 

Il admire… Son corps tel une pierre précieuse abandonnée dans un fourreau de soie pâle. Ses longs cheveux tels de lumineux joyaux qui reflètent la lumière du jour. Il ne voit pas ses yeux, ces miroirs de l’âme.

Il l’admire.

Pas après pas, Il s’approche. Dans le jardin, les chants des oiseaux font échos aux battements de son cœur… une mélodie couleur vanille, rythmée vanille.

 

Encore un pas.

Sa main muette dessine son corps dans le silence du petit matin. Une courbe. Un creux. Une courbe…

Sa main, audacieuse, tortille le miel d’une mèche.

 

Un chuchotement. Les miroirs de l’âme s’ouvrent dans un éclat bleu. Perrine.

 

La tache… Le reflet de sa propre tache de naissance au creux de sa tempe est debout, immobile, muet. L’ennemi intime des jours de nausées.

Sa tempe bat la mesure. Le tempo endiablé du final d’une symphonie pathétique.

Les mots se bousculent dans l’air silencieux.

Les dernières pages avalées se réveillent :

 

Perrine a six ans. Elle est une fillette adorable. Les vieux du village au visage lacéré de rides le disent. Je ne la vois pas.

 

Perrine a dix ans. Elle porte des couettes. Ne parle pas beaucoup. Elle est capable de rester des heures dans le jardin avec un pinceau au bout de ses bras morts. Tant mieux !

 

Perrine a treize ans. Elle semble ailleurs, dans son monde à elle.

 

Perrine a seize ans. Elle franchit la porte de la maison. Elle part. Loin. Très loin de moi.

 

La dernière page comme un sanglot, se tord dans la douleur des maux.

 

Perrine. Où es-tu Perrine ?

T’arrive-t-il encore de te tenir debout des heures durant sans prononcer une parole, avec le regard perdu dans le bleu de l’été ?

 

Le silence lourd, oppressant, irrespirable. Le silence et le reflet de sa propre tache.

Une longue prière éclate de feux scintillants :

Je viens avec ma morte, Perrine. Je promène une morte. Une morte. Ta mère.

Pour toujours.

Quoi que je fasse, elle est là, toujours avec moi.

Et les vieux du village voient qu’elle m’accompagne. Ils ne voient qu’elle, avec son pauvre visage blême, ses joues creusées par les larmes et l’air apeuré de celle précipitée dans une histoire trop grande pour elle.

Ils ne voient que Juliette, cet être de fragilité, mais plus vivante que tous les vivants.

Ils ne voient que cette jeune femme avec ses boucles cuivrées, ses taches de rousseur, sa pureté virginale. Ils ne voient que ses trente ans massacrés, anéantis en une seule minute.

Il ne me quitte pas ce cadavre. Juliette. Ta mère.

Les vieux ne te voient pas Perrine. Comme ta grand-mère. Ils ne retiennent que la mort. Celle de Juliette. Trente ans. Tu n’existes pas Perrine. Ni moi.

La haine peut jaillir. Exploser de mille et une étincelles. Ou au moins le mépris.

 

J’aurai pu me supprimer, j’y ai pensé. C’est le courage qui m’a manqué. Au fond, je ne suis vivant que parce que je suis lâche !

Un tourbillon. Un ouragan. Un cyclone emporte les pensées de Perrine. La douleur lui brûle le cœur.

Le reflet de sa tache est la source de tous ses tourments, le symbole de sa vie ratée. Ravagée.

 

Nous avons le même visage toi et moi, celui des bannis, des meurtris. Celui aussi des cabossés, des marqués.

Un cri, la déflagration intime de ses entrailles s’élève dans la violence de ce matin blanc :

NON !

Ce cri arrête les minutes qui font de sa vie un abîme. La terreur de ce cri éblouit le reflet de la marque de naissance. De sa marque. La signature de la mort de Juliette.

La colère l’emprisonne.

Le reflet s’enfuit emporté par la ronde du cri.

Les corbeaux musent :

Il y aura des grêlons le jour où tu brûleras en enfer !

 

Maman, pleurent des perles bleues d’un ciel d’été. Les larmes de Perrine.

 

Christel Marchal

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Publié dans Nouvelle

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claude danze 18/12/2011 07:55


C'est poignant et beau, très bien écrit! Merci de ce bon moement de lecture.

carine-Laure Desguin 17/12/2011 13:33


On devine derrière tous ces mots un auteur très sensible; une bien belle écriture ...

Micheline 17/12/2011 10:57


Une histoire poignante, de très belles images. J'aime beaucoup.