La porte... Jean Destree vous propose un extrait de sa pièce de théâtre

Publié le par christine brunet /aloys

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Il ne faut pas laisser la porte ouverte

 

 

 

Germaine! Germaine! Germaine! Non d'un chien, Germaine, qu'est-ce que tu fabriques encore? De quoi être enragé. Pas moyen qu'elle soit à l'heure! Où est-elle donc encore fourrée? Chez sa voisine sans doute, à bavarder comme une vieille radoteuse qu'elle est! Elle sait pourtant bien qu'elle doit être ici une bonne heure avant le spectacle. Combien de fois ne lui ai-je pas répété. Une heure avant, Germaine! Une heure avant! Il ne faut pas faire attendre le public. C'est sacré, le public!

 

Un temps. Gérard fait une nouvelle fois le tour de la pièce.

 

Ah oui! Je sais bien qu'elle marche difficilement avec sa jambe de bois. Elle pourrait quand même faire un petit effort pour être ici quand j'arrive.

 

Il fouille dans les tiroirs en pestant, sort le matériel de maquillage puis se tourne vers le public. Il soupire.

 

Vous connaissez Germaine? Ne me dites pas que vous ne la connaissez pas. Voilà plus de quarante ans qu'elle officie dans ce théâtre. C'est un personnage connu. Au fait, c'est vrai. Suis-je bête. Bien sûr que vous ne la connaissez pas. Personne ne la connaît ici, à part le directeur, le régisseur et quelques techniciens. On la rencontre, on la salue, quand on est poli, mais on ne la connaît pas. Un temps.

 

C'est vrai qu'on ne connaît pas les petits, les tâcherons, les sous-fifres. Et pourtant, elle fait partie du personnel avec les machinistes, les électriciens, les décorateurs, les techniciens de toutes sortes, les employés, les secrétaires, tous ces gens sans lesquels un comédien n'a plus qu'à remettre sa culotte - comme le proclame une chanson révolutionnaire - et s'en aller s'embaucher ailleurs. Professeur d'académie, par exemple. Ou gratte-papiers chez un vieux notaire. Notez, je n'en veux pas aux professeurs d'académies. Aux notaires non plus. Des profs d'académie! Il en faut pour éveiller les enfants à l'art de bien dire. C'est nécessaire par les temps qui courent. L'art doit être à la portée de tous et non de quelques-uns tout pleins de fric qui souvent n'y comprennent rien et qui vont au théâtre ou au concert pour se faire voir et… faire des rencontres qui rapportent!

 

Il se lève, fait les cent pas dans la loge. Il s'arrête un instant, fait mine de demander le silence, met la main à son oreille et écoute attentivement. Puis il reprend sa marche. Il parle tout en se promenant dans la pièce.

 

Germaine, c'est mon habilleuse. Elle me bichonne depuis plus de vingt ans que je sévis dans ce théâtre. Oui, oui! Vous avez bien entendu: vingt ans. Un bail, n'est-ce pas? Ah! Vous l'aviez deviné! Je me doutais bien que mes spectateurs étaient des gens intelligents. Vous êtes très forts. C'est un bon point pour vous. Quelle brave femme, ma Germaine! Une brave jambe de bois avec ses soixante-cinq ans de vie toute simple, une toute petite vie que l'on croit sans problème et sans solutions. Germaine, elle boîte.

Écoutez! Mais écoutez donc!

 

Il tend l'oreille. On entend le toc toc assourdi d'un pilon qui frappe sur le plancher devant la loge.

 

Écoutez! La voilà! Chut! Ne dites rien! Chuuut! Mais taisez-vous donc, vous allez lui faire peur. Elle a horreur du bruit. Écoutez le son de sa jambe sur le parquet du couloir. N'est-ce pas que c'est impressionnant? Non?

 

Il écoute encore, imposant le silence à la salle.

 

Et pourtant, elle ne l'a pas toujours eue, sa jambe de bois. Elle remplace l'autre, la vraie en chair et en os. C'est banal, n'est-ce pas? Comment dites-vous? Oui, oui! Vous avez parfaitement raison. C'est tout à fait ordinaire, au point que cela ne vaut presque pas la peine d'en parler. Comme la balle qui l'a fracassée ce jour de juillet 1950 près de la gare des Guillemins, vous savez, ce qui était la belle gare de Liège, en Wallonie.

 

La porte s'ouvre doucement. Germaine entre presque sans faire de bruit. Elle reste immobile, attendant un signe, puis s'approche de Gérard qui lui tend son front. Germaine y dépose un petit baiser tout maternel.

 

A l'hôpital, les médecins, de bien braves gens, ceux-là, eh bien! ils n'ont pas pu lui sauver sa jambe, parce que l'ambulance était restée bloquée par les gendarmes au Pont d'Avroy. Oui, le Pont d'Avroy, c'est à Liège, en Wallonie. Il y avait des barricades. Et ça pétaradait, et ça pétaradait! Les gendarmes à cheval chargeaient, les autopompes arrosaient les manifestants. Germaine sortait de chez le boucher et voulut traverser la rue. Pan!... plus de jambe! Comme ça! Elle est tombée sur le trottoir mais pas un gendarme ne s'est dérangé pour lui porter secours. Ils étaient bien trop occupés à taper sur les grévistes.

 

Il s'approche d'elle et l'aide à s'asseoir.

 

N'est-ce pas, Germaine, que c'est comme ça que ça s'est passé. Assieds-toi. (Un temps). Tu sais, j'étais furieux que tu sois en retard, surtout un jour comme aujourd'hui. Tu montes si mal les escaliers. Il y en a trop. Ils sont trop raides. Ils sont trop vieux, usés... comme nous. Alors, c'est fini! Ce soir, on ferme. Toi aussi, tu vas partir vers une petite vie tranquille. Soigner tes chats et tes canaris.

 

Germaine sort un mouchoir, s'éponge le front. Elle se lève et se dirige vers la garde-robe pendant que Gérard, qui s'est assis à sa table, commence à se préparer. Elle sort les vêtements un par un et les dispose sur un fauteuil après les avoir époussetés de la main.

 

Tu sais, tu es un peu ma mère. Tu as toujours été une mère, rouspéteuse mais attentive, colérique et bichonnante. Et moi, je me sens comme ton petit garçon. Peut-être ai-je remplacé celui que tu as perdu en 40 sur les routes de France, quand tu fuyais avec tous les autres et qu'une balle perdue... une de plus...

 

Pendant ce temps-là, moi, comme un pauvre demeuré innocent, je croyais sauver la patrie. Ah! Ce qu'on peut être naïf quand on a vingt ans et qu'on est plein d'ardeur et d'illusions. C'est chouette de croire qu'on va sauver le monde. Tu parles! Sauver la patrie! Ha!ha!ha! Sauver la patrie! Ho!ho!ho! Quand j'y repense! Ce n'est pas croyable! La patrie! Il chante. Allons z'enfants de la patrie!

 

(Un temps.)

 

Mais comment est-ce possible, enfin! Il chante. Le jour de gloire est arrivé! Ah! Oui! Il est arrivé, le jour de gloire! Avec les officiers qui se barraient plus vite que des lapins, dans leurs grosses voitures en nous laissant en plan devant les panzers. Sauver la patrie! Avec un grand chef qui n'attendait que ça pour se vendre aux envahisseurs en prétendant rester avec ses soldats. Oui, avec sa poule surtout. Pendant qu'on se cachait, qu'on se couchait pour éviter les obus ou les rafales de mitrailleuse, Monsieur notre grand chef, faisait l'amour avec sa nénette. Celle qu'il épousera d'ailleurs, tandis que les milliers de prisonniers wallons croupissaient dans les stalags et les oflags. Oui, c'est beau la guerre quand on est à l'abri derrière son titre de chef suprême. Ha! Ha! Sauver la patrie! Holà! La garde! Sauvons la patrie! Il chante. En avant contre la tyrannie! Sauver la patrie! Ah oui! Mais laquelle? La mienne? Un temps.

 

Mais personne ne s'en occupait, de ma patrie à moi. Et surtout pas ceux dont c'était le devoir. Sauver ma patrie, celle de mes parents, de mes grands-parents, ce petit village du Namurois qui se dépeuple parce qu'on y a supprimé le train et le tram parce que ça ne rapportait plus. Comme presque partout dans ma Wallonie où l'on a fermé les usines pour en faire naître à Hongkong, Séoul, Santiago, Libreville.

 

Il se tourne vers le public et fait mine d'interpeller un spectateur.

 

Mais qu'est-ce que je vous raconte-là? Je m'égare. Allons, Gérard, du calme! Pas de panique et surtout pas de propos indécents un soir de dernière. Si tu continues, la maréchaussée va venir te chercher à la fin de la pièce. Elle va te demander pourquoi tu commets un crime de lèse-majesté. Comme si les "majestés" n'avaient pas le droit d'être critiquées quand elles font des conneries.

 

Jean Destree

Publié dans Textes

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Emma Casanove 04/04/2012 12:03


J'aime beaucoup. Très bien écrit, on ne s'ennuie pas.

carine-Laure Desguin 01/04/2012 06:55


Une écriture qui se lit sans se forcer ...

Joelle Paduwat 31/03/2012 21:17


Germaine..... Une jambe de bois qui frotte les planches d'un théatre, ça m'a rappelé quelqu'un...J'ignorais que tu écrivais Jean, bisous venant d'en haut!

Edmée De Xhavée 31/03/2012 11:27


Toute belle écriture, oui!

Claude Colson 31/03/2012 11:23


Bien ; se lit avec grand intérêt.On sent de l'expérience. Belle écriture.

Jean-Michel Bernos 30/03/2012 16:05


Bonjour,


Je connais une troupe de théatre qui cherche des pièces d'auteurs non-classiques pour les adapter. Est-ce que l'auteur pourrait me contacter ?