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Le blog Aloys

L'annonciade, de Didier Fond, portraits

10 Janvier 2014 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Textes

 

L'annonciade

 

 

Portrait de commerçants du quartier :

 

La boulangère

 

 

Colette Lherbier, la boulangère, était connue dans le quartier pour sa froideur, pire que celle de Geneviève Rouvier, c’était tout dire, et son absence d’amabilité envers les clients. Elle avait de la chance que son mari fabriquât le meilleur pain qu’on pût trouver sur les Pentes. La perspective de déguster une baguette ou une flûte onctueuse, veloutée, à la croûte légèrement cassante et savoureuse empêchait les gens du quartier de se tourner vers des commerçants plus agréables. On n’en voulait pas au boulanger. C’était un très brave homme. Mais sa garce de femme !… Porte de prison et langue de vipère, elle allait bien avec la Lemaire, tiens.

 

Madame Lherbier était savoyarde et déplorait à longueur de journée d’avoir dû quitter ses montagnes pour cette ville « hideuse », noire, et triste comme ce n’était pas permis. Et ce quartier où elle se morfondait, alors que toutes ses amies étaient restées dans la vallée de Chamonix ! Quand elle se trouvait « en ville » et qu’elle voyait de loin Fourvière et la Croix-Rousse, elle en souriait de pitié et de dédain. Ca, des collines ? Des monticules, oui. Des taupinières. Pas même deux cents mètres de hauteur ! Elle avait passé son enfance au pied de la chaîne du Mont Blanc, c’était quand même autre chose ! De nettement plus grandiose. Et puis au moins, l’air était pur, là-bas. Il ne puait pas comme ici. Quand le vent du sud rabattait sur la ville les fumées qui s’échappaient de Feyzin, c’était une véritable infection. Elle nous emmerde, disait le mari de la laitière, résumant ainsi l’opinion des gens du quartier. Si on se cotisait pour la renvoyer sur son glacier ?

 

Si encore elle s’était contentée de se lamenter ! Non, ç’aurait été trop beau ! A ses sempiternelles jérémiades, il fallait ajouter des remarques désagréables sur les gens d’ici, et une attitude envers les clients qui frisait l’impolitesse. D’accord, les catolles (1) du quartier n’avaient pas à tripoter les gâteaux, mais ce n’était pas la peine non plus de les menacer de châtiments épouvantables dont l’éviscération était le plus sympathique. Il suffisait de dire, comme Madame Martin, « ne touchez pas, s’il vous plait » et on avait compris.

 

Cette manie d’effleurer de la main tous les produits exposés exaspérait Madame Lherbier. Sa hantise de la propreté et sa maniaquerie, qui l’obligeaient à laver quatre fois par jour le sol de son magasin et à changer de blouse dès qu’une malheureuse petite tache, fût-ce sur l’ourlet du bas, lui sautait dessus, étaient bien les seules qualités que le quartier lui accordait. La boulangerie était toujours impeccable, le pain parfaitement présenté, et on pouvait être sûr que Madame Lherbier s’était lavée au moins dix fois les mains avant de venir s’occuper d’un client. La rapidité avec laquelle elle vous servait tenait du prodige. Vous aviez à peine le temps de lui dire ce que vous vouliez et hop ! vous aviez le pain bien enroulé dans un morceau de papier. Vous n’aviez plus qu’à poser dans la main tendue les petites pièces de monnaie qu’elle vous réclamait. Ca changeait de la laitière, qui traînassait lamentablement.

 

Le mari d’Edith Martin avait d’ailleurs un jour joué un tour plaisant à cette peau de vache de boulangère. Choqué qu’elle n’ait pas la décence d’attendre que les gens posent leur argent sur son comptoir, il était allé acheter deux baguettes, s’était saisi de la main tendue vers lui et l’avait serrée avec force, puis il avait pris son pain et était sorti sans payer. Naturellement, Madame Lherbier s’était jetée à sa poursuite. « Oh excusez-moi, avait-il dit avec une candeur bien imitée, j’ai toujours le réflexe de serrer les mains qu’on me tend. » La boulangère n’avait jamais pu savoir s’il se foutait d’elle ou s’il était sérieux.

 

(1) Catolle = vieille femme, terme péjoratif. Celle qui se mêle de tout, notamment de ce qui ne la regarde pas et cancane à tout va…

 

 

Didier Fond

fonddetiroir.hautetfort.com

 

 

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Edmée De Xhavée 10/01/2014 17:45


C'est vrai que j'avais toujours dit vouloir lire ce livre car j'avais tant aimé le premier de Didier... et je ne l'ai pas acheté encore, ensevelie que je suis sous une PAL monstrueuse... Mais j'y
reviendrai!

Carine-Laure Desguin 10/01/2014 09:10


Le descriptif des personnages est savoureux à souhait. Et ns savons à présent ce qu'est une catolle!