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Le blog Aloys

L'ange noir, un feuilleton signé Philippe Wolfenberg. Episode 5

18 Mai 2014 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Feuilleton

 

http://www.bandbsa.be/contes3/wolfenbergtete.jpg

 

L'ange noir

Un feuilleton signé Philippe Wolfenberg

philippewolfenberg.skynetblogs.be

 

Episode 5 

Révélations

 

 

 

La retouche photo est un exercice périlleux ; il ne s’agit pas de travestir la réalité mais de pallier les limites techniques du reflex numérique, aussi sophistiqué soit-il, afin de rendre justice aux beautés de la nature et à certaines créations architecturales. Satisfait des légères modifications que je viens d’apporter à une série de fichiers digitaux, j’éteins l’ordinateur et descends dans le jardin. Il fait étouffant et les nuages gris foncé amenés par un vent de plus en plus fort ne présagent rien de bon. Alors qu’une rafale accompagnée de pluie balaie la terrasse, la sonnerie du téléphone retentit. Je gagne le salon à la hâte, décroche et entends la voix d’Alessandra. En proie à une crise d’angoisse, elle tente, avec difficulté, de s’exprimer au travers de ses pleurs.

Phil ! Je suis mal… Viens !

Que se passe-t-il ?

J’ai peur ! Je ne veux pas partir…

Mais… Partir où ? Je ne comprends pas…

Je t’expliquerai… Mais, s’il te plaît, viens ! Vite !

Où es-tu ?

Chez moi… Ne m’abandonne pas ! J’ai trop besoin de toi…

Surtout, ne bouge pas ! J’arrive !

 

l

 

Les trombes d’eau qui s’abattent sur la chaussée la rendent extrêmement glissante. Je suis pourtant prêt à risquer l’accident pour parcourir le trajet dans l’intervalle le plus court possible. Quand je me gare devant la maison d’Alessandra, l’anxiété se fait plus oppressante. J’ouvre la porte et monte l’escalier. Toutes les pièces sont brillamment illuminées mais vides.

Alessandra ?

Aucune réponse ne me parvient. Seule la chanson Blue jeans de Lana Del Rey – qui passe en boucle – atténue cette détestable impression de néant. Au second étage, une sorte de mélopée semble provenir de la chambre d’enfant. Pendant une poignée de secondes, je reste sans voix en contemplant la scène insolite qui se déroule sous mes yeux. Alessandra, le regard perdu dans le vide, est appuyée contre le mur qui fait face au lit. Elle ne cesse de répéter, inlassablement, la même phrase : « Je veux rester ! »

Alessandra ?

Elle tourne lentement la tête et une ébauche de sourire se dessine sur ses lèvres exsangues.

Phil ! Tu es là… Enfin !

Elle s’agrippe à moi et se met à sangloter convulsivement. Je la laisse se calmer ; puis, je prends délicatement son visage entre mes mains et la force à me regarder.

Et si tu me confiais ce secret qui te dévore ?

Oui ! Il est temps que tu saches… Mais, d’abord, promets-moi que tu m’aimes assez pour croire ce que tu vas entendre…

Je t’aime plus que tout… Et j’ai confiance en toi…

Elle soupire profondément avant de se lancer.

Le soir où nous nous sommes rencontrés – peu auparavant, pour être exacte – je venais d’avaler un flacon de somnifères… Je ne supportais plus de vivre sans mon fils…

Tu prétends que…

… Je suis morte ? Pas vraiment… Plutôt entre deux mondes…

C’est-à-dire ?

Apparemment, à l’heure de rendre l’âme, sans doute pour estomper l’appréhension qui accompagne le passage vers l’au-delà, on a la chance de retrouver un lieu qu’on a beaucoup apprécié et d’y ressentir, une dernière fois, des émotions passées.

Et pourquoi cet endroit ?

Parce que, souvent, j’y emmenais Nicolas… Je ne t’avais pas encore dit son prénom, n’est-ce pas ?

Non !

Il adorait se promener là-bas… Parfois, on allait au golf miniature… Ou il faisait une balade à dos de poney… Et je le regardais depuis ce banc… « Notre banc »… A lui et moi… Sur lequel je t’ai trouvé assis…

Il fait également partie de mes souvenirs… Une journée de rêve… En compagnie d’une femme qui a compté énormément…

J’ai immédiatement ressenti ton immense tristesse… Et la déception de ne pas être seule, avant le grand saut dans l’inconnu, s’est muée en irrésistible attirance… Quand je t’ai parlé, instinctivement, j’ai été surprise que tu réagisses… Tu m’entendais… Tu me voyais… Comme si rien n’avait changé…

Pour moi aussi, ce moment a été irrationnel… Une déchirure dans l’espace… Ou dans le temps… L’impression de vivre un événement important mais qui n’aurait pas dû être…

Tu as entièrement raison ! Je ne sais d’ailleurs pas pourquoi je suis là…

D’un geste de la main, elle montre le lit, toujours en désordre, qui m’avait tant intrigué lors de ma première visite.

Tu ne le vois pas mais mon corps gît au milieu des draps froissés… C’est cette vision – à laquelle je ne m’habitue pas – qui m’a fait perdre le contrôle de moi-même, tout à l’heure…

Alessandra…

Elle pose son index sur ma bouche.

Chut ! Ecoute les paroles, Phil… « I will love you till the end of time… »

 

l

 

Nous quittons la pièce dont nous fermons la porte et elle m’entraîne vers sa chambre.

Je suis désolée…

Pourquoi ?

Pour tous les problèmes dont je suis la cause…

C’est peu de chose en regard de ce que tu m’apportes…

Phil… Tu m’offres bien plus… C’est à toi que je dois d’exister encore…

 

l

 

Couché sur le dos, j’admire le corps nu d’Alessandra agenouillée au-dessus de moi. Elle prend mes mains, les pose sur ses seins et soude son bassin au mien. Sans me quitter du regard, elle entame un mouvement de va-et-vient. La cadence, lente, au départ, s’accélère peu à peu. A chaque fois qu’elle me rejoint, elle pousse un gémissement et ses dents, d’une blancheur laiteuse, s’enfoncent dans sa lèvre inférieure. Quand le rythme qu’elle impose à nos deux corps nous dépasse et que je viens en elle, elle cambre les reins et penche la tête en arrière ; puis, haletante, elle se couche sur moi.

Je t’aime, Phil !

Moi aussi, mon ange noir…

 

l

 

Il est plus de minuit. Le parc est plongé dans un brouillard opalescent. La pluie a cessé mais le moindre souffle de vent fait pleurer le feuillage des arbres impassibles. Alessandra et moi n’en avons cure puisque nous sommes protégés par le grand parapluie qu’elle a pris soin d’emporter.

Que va-t-il se passer, maintenant, Phil ?

Je ne sais pas… Le mieux serait de ne penser à rien d’autre qu’au plaisir d’être ensemble…

C’est vrai… Je me sens si forte quand tu es près de moi… Tu me relies à la vie…

J’ignore si Alessandra est l’un des éléments d’une énigme mystérieuse dont, plus tard, peut-être, je trouverai la clé… Mais, le plus important, c’est que je suis persuadé que cette adorable schizophrène peut me rendre heureux. Et, surtout, je n’oublie pas que, ce soir-là, sans sa présence inespérée, j’aurais mis fin à mes jours sans aucune hésitation…

 

« Je t’aimerai jusqu’à la fin des temps… »

 

FIN

Philippe Wolfenberg

Les états d'âme de la Lune et du Soleil

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Carine-Laure Desguin 19/05/2014 19:15

Me voilà, j'avais partagé dès le matin mais je n'avais pas eu le temps de lire la fin du texte. Fin lue deux fois d'ailleurs! J'adore les chutes. Prochaine fois je prends un parachute n'est-ce pas Philippe? ?

Philippe Wolfenberg 19/05/2014 19:20

Comme disait le gars qui tombait du gratte-ciel (et qui n'avait pas encore atteint le sol) : "Jusqu'ici, tout va bien!" ;op

Philippe Wolfenberg 19/05/2014 12:14

Merci à vous deux...
Et, comme promis, le lecteur peut choisir l'interprétation qu'il veut donner au dénouement de cette histoire ... Même si j'insère un indice quant à mon choix personnel... ;o)

Jean-Louis Gillessen 19/05/2014 11:29

Comme écrit hier, j'avais pressenti quelque rebondissement, la révélation d'un mystère, ...mais pas cette chute, ce dénouement loin d'être amer : beau, Phil, et bravo.

Edmée De Xhavée 19/05/2014 10:54

Là, je ne m'attendais pas à cette fin :) Bien tourné... le choix, le chagrin, l'amour, la vie et la mort... Bravo