Jean Destree nous propose un nouvel extrait de "Le tilleul du parc"

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

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L'odeur du café frais vint surprendre Jean-Michel qui s'éveilla. Encore dans le vague du sommeil, il ne s'inquiéta pas de l'heure. Son travail ne commençant qu'en fin de matinée, il avait donc tout le temps pour se préparer. Soudain, il pensa au café. Que se passait-il en bas? Prenant à peine le temps d'enfiler un peignoir, il descendit la volée de marches en trois enjambées, ouvrit brusquement la porte de la cuisine. Lui tournant le dos, l'inconnue était assise à la table à boire du café. Le bruit la fit se retourner. Elle sourit.

 

- Bonjour. Vous avez bien dormi?

 

Jean-Michel, figé, fit un signe de la tête mais ne bougea pas. La femme se leva, prit une tasse dans le buffet et servit le café.

 

- Du lait et du sucre?

- Oui, les deux, s'il vous plaît.

 

Il était comme tétanisé, ne sachant plus très bien s'il était chez lui ou ailleurs. Il réfléchit un instant puis reprit.

 

- Mais qu'est-ce que vous faites ici?

- Je vous ai fait le café. Vous n'êtes pas content? Ça doit faire un bon bout de temps que ce ne vous est pas arrivé. Je me trompe?

- Merci. Au moins cinq ans. Je ne me souviens plus.

- Je vous ai entendu rentrer cette nuit. Il était près d'une heure. Je ne dormais pas. Je n'ai pu trouver le sommeil que lorsque j'ai été certaine que vous étiez bien rentré. C'est drôle?

 

Il était perplexe, presque ennuyé. Cette intrusion dans sa vie le troublait plus qu'il ne l'aurait pensé. Et puis, cette manière gentiment désinvolte de s'imposer à lui l'empêchait de réagir comme il l'aurait souhaité. Il s'assit à table, silencieux, et but son café à petites gorgées. Enfin, il osa regarder la femme installée à sa table en face de lui comme si elle y eût trouvé sa place.

 

- Vous ne dites rien. Il n'est pas bon, mon café?

 

Elle sourit en regardant Jean-Michel droit dans les yeux. Le regard clair le troubla. Il esquissa un sourire mais se reprit bien vite.

 

- Je m'appelle Fabienne. Vous, c'est Jean-Michel. J'ai vu votre nom sur une enveloppe: Jean-Michel Vallier. Ce n'est pas un nom de par ici, ça? Mais c'est un beau nom qui sonne bien. Il me plaît beaucoup.

- Non, ce n'est pas de par ici. Mon arrière-grand-père est venu de Suisse il y a plus d'un siècle, mais je n'ai jamais su pourquoi il avait atterri en Belgique. Tout ce que je sais, c'est qu'il possédait une petite forge dans le fond de la province où l'on exploitait encore le fer vers 1850. Mon père était cheminot, il conduisait une locomotive à vapeur; il est mort de silicose, comme les mineurs d'ici.

 

Il s'arrêta, surpris des confidences qu'il venait de faire. Pourquoi s'était-il allé à dire à cette femme des choses qu'il n'avait jamais racontées qu'à Robert. Il fut presque gêné de s'être laissé prendre au jeu subtil de cette femme sortie il ne savait d'où et qui était parvenue à lui faire dire des choses qu'il tenait secrètes.

 

Fabienne se leva, ramassa les tasses et les déposa sur la tablette de l'évier. Il la regardait s'affairer tandis qu'elle préparait la table pour le déjeuner. Il ne pouvait se faire à l'idée qu'il y avait ce matin-là une femme dans sa maison et surtout qu'elle avait l'air de s'y trouver comme chez elle.

 

- Je vais faire ma toilette, dit-il comme pour s'excuser.

 

- Vous prenez de la confiture? demanda-t-elle. J'en ai trouvé sur l'étagère à l'entrée de la cave.

 

Il ne répondit pas et disparut dans l'escalier. Il ne parvenait pas à cacher son émoi. Une femme. Une belle inconnue qui s'imposait tout naturellement, qui était en train de l'apprivoiser et qui cherchait à mieux le connaître. Pourtant, elle ne lui avait posé aucune question. C'était lui qui s'était laissé aller et cela le gênait. Il faillit se couper en se rasant. Il pesta contre la lame qui coupait mal, contre le savon qui ne moussait pas assez, contre l'eau qu'il trouvait trop chaude puis trop froide. Il acheva sa toilette en redescendit. Sans doute l'avait-elle entendu car il la trouva versant le café bouillant dans des bols à fleurs dont il ne se servait plus depuis longtemps.

 

- Vous avez fait vite, dit-elle. J'ai eu à peine le temps de dresser la table. Venez, tout est prêt. Bon appétit. J'ai faim.

 

Ils se faisaient face et Jean-Michel n'osait pas la regarder. Elle se leva pour servir un autre bol de café, mais il fit non de la tête. Elle parut soudain ennuyée devant le silence obstiné. Son regard s'assombrit et Jean-Michel remarqua qu'elle avait envie de pleurer. Il s'en voulut d'être si bourru et peu courtois et il sourit franchement.

 

- Pardonnez-moi, dit-il, j'ai si peu l'habitude d'être servi. Vous savez, un célibataire n'est pas toujours un personnage fréquentable. Les gens comme moi ont des manies de vieux grigous; ils sont terriblement jaloux de leur indépendance et, lorsqu'ils sont surpris, ils ont besoin d'un certain temps pour reprendre leurs esprits. Ne m'en veuillez pas, si j'ai manqué de tact à votre égard, Fabienne... mais...

 

Il venait inconsciemment de prononcer son prénom. Était-ce vraiment involontaire? Il s'arrêta, confus et se sentit rougir de son audace.

 

- Excusez-moi, Madame. Ne faites pas attention, je n'ai pas voulu vous choquer. Je suis parfois bien distrait.

- Ne vous en faites pas. Ce n'est rien, fit-elle avec un petit sourire. Moi, je vais vous appeler Jean-Michel. C'est beaucoup mieux que "monsieur". Au moins c'est plus simple. D'accord?

 

Il ne répondit pas. Il se leva et, réflexe d'homme habitué à la solitude, il se mit à desservir la table, faisant signe à Fabienne de le laisser faire.

 

- Vieille habitude, dit-il, comme pour se faire pardonner. Il faut bien partager le travail. Vous avez fait le principal, laissez-moi donc l'accessoire. A propos, vous n'avez pas eu trop froid cette nuit? Avec cette humidité, les vieilles maisons sont de véritables nids à bronchites.

- Mais non, ne soyez pas inquiet, je suis habituée. Et puis, c'est un bon lit, même froid, à côté d'une banquette de gare. Si vous me le permettez, je vais faire ma toilette et je m'en irai, car j'ai besoin de savoir.

 

Elle se leva et pour la première fois, Jean-Michel osa la regarder franchement. Elle avait enfilé un de ses pyjamas et le peignoir était un peu grand pour elle. Ses cheveux sombres, défaits lui tombaient sur les épaules. Jean-Michel fut troublé. Elle était réelle-ment belle malgré sa tenue négligée. Décidément, la vie était bizarre. Ce qui lui arrivait était si inattendu qu'il en perdait ses moyens.

 

"Toi, se dit-il, si tu n'y prends pas garde, tu vas te laisser embobiner par cette intruse. Et après? Une fois suffit".

 

Fabienne était sortie. Il l'entendait monter lentement les marches et s'enfermer dans la salle de bain. Il s'installa à son bureau et commença à préparer ses cours. Il ne savait pas par quel bout commencer et, malgré ses efforts, il ne parvenait pas à se concentrer sur son travail. Il se releva et revint dans la cuisine pour se servir une tasse de café. Il était trop énervé pour continuer et puis, tant pis pour les leçons! Ce qu'il était en train de vivre depuis la veille devenait important. Il en était de plus en plus convaincu.

 

Il buvait lentement, fixant les pommiers du jardins. Il entendait le pas de Fabienne là-haut et se l'imaginait mettant de l'ordre dans les chambres. Et si... Mais non. Il ne pouvait pas. Il ne voulait pas. Pour lui, Fabienne, cette femme encore inconnue hier soir, n'était pas une femme comme les autres, comme l'autre, celle qui l'avait quitté parce qu'ils étaient trop différents. Fabienne, c'était comme un rêve qui le troublait en le dérangeant dans ses habitudes.

 

 

Jean Destree

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Publié dans Textes

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Commenter cet article

Christian Eychloma 12/06/2012 07:44


Déroutant... C'est vrai, on aimerait bien connaître la suite !

carine-Laure Desguin 12/06/2012 06:48


Jean Destrée, un auteur à découvrir! Sa pièce "La conversation" fera l'objet de ....conversations, croyez-moi!