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Le blog Aloys

"L'AVIS DE LILY", UNE NOUVELLE D'EDMEE DE XHAVEE

7 Août 2010 , Rédigé par aloys.over-blog.com Publié dans #Nouvelle

Edmee-chapeau.jpgL’avis de Lily 

 

Lilianne a piqué du nez pendant quelques minutes, elle s’en rend compte aux sourires amusés des siens. « Welcome back Grandma ! » murmure Troy, son petit-fils, serrant sa main avec douceur. Elle lui fait un clin d’œil et redresse la tête, lasse et écoeurée à la vue du gâteau que Mary-Beth, sa belle-fille, est en train de découper. Un gâteau recouvert d’une sorte de crépi de maçonnerie blanc, au pourtour orné d’un hideux double feston orange et vert fluo. Un ridicule dindon de plastique roux et rouge, piqué au-dessus d’un Happy Thanksgiving écrit de guingois, tremble et puis s’effondre.

 

Quelle horreur, pense-t-elle. Ca fait des années qu’elle « n’a plus faim pour le dessert », ce qui lui permet enfin d’éviter cette succession de gâteaux aux couleurs et goûts répulsifs. Des années d’un petit plaisir silencieux sous prétexte du grand âge de son estomac. Car Lilianne n’a jamais été, il faut le dire, quelqu’un qui donnait son avis s’il allait contre celui de la majorité.

 

Mariée de guerre, enceinte et amoureuse, elle avait débarqué en 1946 à New York, chargée de son argenterie et de son trousseau brodé-main, avec des centaines d’autres mariées de guerre. Sous les fenêtres des bus qui les emmèneraient vers leur destination finale, des Américaines ulcérées agitaient des panneaux : Go home, Frenchies ! Elle avait rejoint Allamuchy, dans le New Jersey, au bord de la Musconetcong, pour y trouver une belle-famille en larmes : Don, son amour, son dieu en uniforme… Don était mort trois jours plus tôt d’un accident de la route.

 

Elle était restée, cherchant son rire dans ces champs cultivés, et son souvenir dans sa vieille chambre qu’elle occupa désormais. Elle avait permis à la Musconetcong d’emporter ses larmes et son avenir, sans un bruit.

 

Elle laissa son nom devenir Lily. Accepta que Don Junior, son fils, lui soit escamoté par ses beaux-parents qui, disaient-ils, le comprenaient mieux.. Toléra que l’on rie de son argenterie et de ses draps brodés qui finirent par jaunir dans une armoire. Survécut à la consternante découverte, quand elle maîtrisa bien la langue, qu’ils étaient tous ignares et bigots. Pria Josette, sa sœur venue rendre visite en 1965, de ne rien dire alors qu’on lui expliquait, comme à une sauvage qu’il faut instruire, les bienfaits du frigidaire et de l’aspirateur. Détourna le regard lors du mariage de Don Junior et Mary-Beth quand on accueillit Josette et son mari en leur clouant des casquettes de baseball rouges sur la tête. Endura les coups d’œil amusés parce qu’elle portait toujours des tailleurs ou jolies robes, des bas et ses perles.

 

La naissance de Troy la sauva. Elle l’aima et puisa en elle ce qui restait de primesautier, de charmant, d’enthousiaste pour ce garçonnet, réplique de ce beau lieutenant tant aimé dans ce qui semblait une autre vie. Et lui, il s’était lové dans cette niche d’amour comme un petit opossum et y avait grandi à l’abri de la médiocrité. Il parlait parfaitement le français, aimait la bonne cuisine, et enseignait l’histoire de la Chine à l’Université de New York. Troy, Troy… le pourquoi et pour qui de toute cette vie en exil de soi…

 

« … et il va autoriser que l’on fore dans les réserves d’Alaska ! Il était temps, il faut un homme comme lui pour protéger l’autonomie de la nation !… » John, le frère de Mary-Beth, postillonne son avis comme toujours, le dentier bringuebalant dans sa bouche. Lilianne et Troy échangent un regard sans paroles, et elle pince les lèvres avec irritation. Mary-Beth le remarque avec suprise. Jamais sa belle-mère n’a eu la moindre velléité d’opinion querelleuse. Amusé, Troy se penche vers son élégante grand-mère et demande : « Tu voulais dire quelque chose, Grandma ? »

 

Elle se tourne vers lui, hésite, et puis, le regard ferme, ses deux mains gracieusement repliées sur la table, elle ouvre la porte à sa pensée : « Ce président que vous aimez tant, c’est un imbécile ! » La stupeur écarquille tous les regards en face d’elle tandis qu’un rire plein de triomphante gaieté fuse à son côté. Leurs deux joies s’unissent en une cascade rafraîchissante.


 

EDMEE DE XHAVEE

edmee.de.xhavee.over-blog.com

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christine brunet 04/09/2010 09:59



Vrai que cette nouvelle tombe à pic au petit-déj... enfin, pas le gâteau mais sa fraîcheur. je l'avais lu avant
de la mettre sur le site mais le commentaire a tardé... Merci, Philippe, de me rappeler "l'avis de Lily", ce qui m'a permis de relire la nouvelle avec grand plaisir.



Philippe D 04/09/2010 08:21



Parce que le petit-déjeuner peut également se terminer par un dessert, je suis venu lire ce deuxième texte d'Edmée. On ne se lasse pas des bonnes choses!



LASCAVIA (Josy Malet-Praud) 16/08/2010 10:42



Edmée...ou l'Art d'incarner en quelques lignes des créatures qui chez d'autres resteraient empêtrées dans la  glaise des mots, transparents et inertes sur le papier. Comment
ne pas aimer ? Concis, profond, vibrant, animé... C'est signé Edmée.



Marie-France 11/08/2010 22:33



Quel beau portrait de femme, avec ses peines et ses trop rares joies.



mageroote 10/08/2010 11:59



Très agréable à lire... très attachante Lily... juste un petit goût de trop peu... je parle du gâteau, évidemment.



Kate 07/08/2010 23:56



Un texte court qui en retrace des histoires... de femme, de famille, de pays, de guerre, on les oublie souvent les mariées de guerre... Ah ! les désenchantées de l'après
guerre ! Oui, on l'aime bien cette Lily, Lily entrée en résistance... 



Monilet - Claude Colson 07/08/2010 17:31



Quelle libération merveilleusement exprimée jaillit dans ce" elle ouvre la porte à sa pensée" ! J'aime beaucoup cette petite nouvelle, Edmée. elle ouvre la porte à sa pensée



Edmée 07/08/2010 13:36



Moi aussi je l'aime, cette pauvre Lily.... Merci Carine-Laure!



carine-Laure Desguin 07/08/2010 06:17



Une vie de femme racontée avec ce beaucoup de je-ne-sais-quoi signé Edmée de Xhavée et qu'à chaque fois on aime lire apprécier la
justesse des mots et toute la sensibilité qui les entoure ; moi j'ai envie de dire " "j'taime bien Lily" ...