Il neige sur le lac Majeur... Une nouvelle d'Edmée de Xhavée

Publié le par aloys.over-blog.com

Edmee-chapeauIl neige sur le lac Majeur…

 

   Le Verbano en hiver… une vacance différente avait dit Nicole, loin des amis et leurs châlets de montagne. Elles ont loué une maison avec vue sur le lac et une dame moustachue vient chaque matin avec les courses et leur prépare un caffé ben ben caldo, puis fait un peu de ménage en chantant Va pensiero à tue-tête, suivi en général de quelques chansons larmoyantes qui parlent de Mamma. Assises à la fenêtre, elles se laissent aller à ce farniente charmant qui est le fil conducteur de leurs journées, enfilé de perles nonchalamment égrenées. La première est ce petit déjeuner qui se prolonge, en silence en ce qui les concerne, et en vocalises sonores pour la signora Paola. Des petits pains ronds et craquants, du bettelmat, de la pâte artisanale de noisettes et chocolat du Piémont, de la confiture, le café noir qui tombe en moussant dans les tasses épaisses, la merveilleuse quiétude de mâcher sans hâte, de s’emplir la bouche des saveurs multiples. Elles se sourient des yeux, la bouche serrée sur les parfums qui y règnent, et échangent un soupir d’aise.

 

   Une autre perle est leur sortie matinale, bien chaussées et protégées. Le soleil n’est pas venu à bout de la neige, et des blocs de glace ondoient sur les rives du lac. Le lac Majeur sous la neige, c’est une grande masse au repos, un sommeil réparateur. Un long silence, si ce n’étaient les voitures et cyclomoteurs au bruit d’essaim de guêpes. Les rires des enfants se lançant des boules de neige sur la place où les hortensias nus semblent frissonner. La fontaine ne fonctionne pas, les dauphins et angelots soufflant de l’invisible dans le froid de l’air.

 

   D’autres perles sont ces repas amusés dans de petites trattorie.  Elles visitent peu, on le sait, et rarement les voit-on vraiment parler. Juste ces sourires qu’elles s’échangent, comme repues de bonheur.

 

   Le quatrième jour, elles achètent des cartes postales et s’installent à une terrasse chauffée pour les écrire. Au lieu de ces avant-plans de géraniums ou plantes riches de couleurs, le lac devant elles est bordé de bancs fantomatiques, de neige sale entassée, et les voitures sont encore plus mal garées qu’en temps normal.

 

   Tu te souviens de Stefano, maman ?

 

   Sa mère pâlit, la tristesse caressant son front comme un baiser de glace. Des larmes nappent ses yeux avec une telle soudaineté qu’elle comprend qu’elles sont restées tapies là depuis des années, n’attendant que le signal pour se libérer. Elle serre les lèvres, respire profondément à la recherche du calme qu’elle éprouvait encore un instant plus tôt.

 

   Qu’est-ce qui te fait penser à lui tout d’un coup ?

 

   Depuis deux mois je n’ai pas cessé de penser à lui, et à toi…

 

   Elle enserre le poignet de sa mère et chuchote rapidement, baissant la tête. « Il ne m’a jamais touchée, maman, j’avais menti ». Avec un petit cri étouffé et un mouvement timide du poignet pour le déplacer, Magali lutte avec l’information qu’elle a pourtant toujours soupçonnée. Qu’elle avait décidé d’enterrer avec sa vie. Elle voit sa fille, cette jeune femme qu’elle aime sans retenue et la voit souffrir et craindre l’heure qui vient, ce soir, demain et tout ce qui suivra ce moment hideux. Elle essuie une larme qui vient de dévaler sur sa joue, pendant qu’une autre s’élargit sur la nappe. « Viens, sortons, marchons un peu ».

 

   Dehors, enlacées, elles reniflent en silence, traversent lentement la petite place, s’approchent d’un groupe de mouettes qui, avec grand vacarme, se disputent les spaghetti froids qu’une vieille est venue leur déposer. « Mafalda, Mafalda ! » crie un garçonnet sous une fenêtre derrière laquelle se devine la silhouette d’une petite fille qui tente d’en faire tourner la clenche.

 

   Il habite ici.

 

   Nicole a parlé en se tournant vers sa mère, qui sursaute avec un éclair de rancune effrayée sur le visage. Elle continue :

 

   J’ai rencontré son frère par hasard il y a deux mois sur le quai de la gare. Il repartait à Milan, et moi j’arrivais de Liège. Tu te souviens d’Alfredo ? C’est lui qui m’a reconnue et m’a abordée. Il a d’abord été content de me voir, puis s’est souvenu, a hésité, et je … je me suis mise à pleurer, là en face de lui, comme une gamine. Je ne sais pas comment t’expliquer… Je refusais toujours d’y penser, notre vie était devenue si … parfaite. Mais là, avec la surprise, comment te dire … je te jure, maman, c’est la première fois que j’ai compris le mal que j’avais fait. La première fois !

 

   Elle pleure à nouveau, et Magali murmure chut chut, calme-toi, chut chut. Rentrons chez nous, on ne va pas pleurer comme des fontaines en pleine rue, non ? Elle se réchauffe  au douloureux sourire de Nicole qu’elle lui renvoie avec les lèvres seulement, son cœur étant encore pris dans un galop de souvenirs qui lui lacère la mémoire.

 

   Le dernière nuit, toute en chuchotements et protestations étouffées. Non, non, cara, elle se trompe, je n’ai pas … Mais comment peux-tu ? Je l’aime tant parce qu’elle est tienne, tu le sais ! Mais ça ? Ça ??? Jamais, cara, jamais ! Et elle qui ne discutait plus parce qu’elle savait que l’un des deux amours de sa vie mentait, et que c’était le plus fragile des deux qu’elle se devait de protéger. Laisse-moi, Stefano, c’est mieux ainsi, pars, retourne en Italie… Il y aura du soleil et un amour rien que pour toi… Pars, pars, pars… Le prix de l’amour, elle en avait connu les abysses ce jour-là, et tous ceux qui avaient suivi. Le bruit de la porte qui s’était fermée, et les pas appesantis du cœur mort de Stefano faisant couiner la marche d’en bas. Et la porte de rue qui avait laissé s’enfuir sa vie, sans émettre un son … Et puis voir ce qu’elle n’avait pas vu, toute à ses joies amoureuses : la terreur de sa fille, cette Nicole d’alors quinze ans qui avait perdu son père et ses certitudes trois ans plus tôt. Elle avait cru que la froideur et les grossièretés s’en iraient une fois que le charme et la gaieté de Stefano auraient conquis l’adolescente. Qu’il suffisait d’un peu de temps et de bisous moqueurs sur le nez.

 

   Une fois arrivées dans la villa, elles se pelotonnent sur le sofa à franges, un sachet de brutti-buoni ouvert devant elles. Prêtes pour la vérité. Dehors la neige s’est mise à tomber, et les flocons ondoient au vent léger. Certains se collent aux fenêtres comme des baisers éphémères, brouillant la vue. Elles se parlent, pleurent un peu, se consolent, rient de leur maquillage pitoyable sous les larmes, mangent les brutti-buoni comme des naufragées. Les malentendus, mal dits, mal expliqués, tout emplit la pièce, tout libère leurs souvenirs. Six ans de silence jaillissent en sanglots, rires, soupirs, gémissements.

 

   Il a ouvert un restaurant à Stresa, maman, et Arturo m’a dit qu’il ne s’était jamais consolé. Qu’il t’aimait toujours...

 

   Elle a tellement envie de rendre ces six années de bonheur à sa mère. D’effacer sa jalousie, sa cruauté, sa peur. De se sentir autorisée à vivre sa vie, elle aussi, sans remords.

 

   La route le long du lac sinue entre congères et roches que le soleil fait luire. Au volant, Magali se retient de vivre. De se réjouir. Elle a l’habitude de la tiédeur de la mélancolie. Nicole, par contre, a le teint animé, le verbe rapide, l’impatience indisciplinée. Ici, c’est ici, m’a dit Arturo. Et oui, face aux eaux gelées et gentiment mouvantes, des palmiers en pots jettent l’été sur la terrasse couverte de … Le nebbie di Magali. Les brumes de Magali.

 

  La houle d’une timide émotion bouillonne malgré elle dans le cœur de Magali. Elle sourit, regarde son haleine flotter devant son visage comme le fantôme des chagrins passés. Nicole pousse la porte qui s’ouvre en tintant gaiement. Un serveur s’approche buon di signora signorina, questo tavolo và bene ? Contenant une joie qu’elles sentent monter, elles s’installent sur une chaise qu’il recule pour elles avec un naturel qui les enchante. Elles commandent, et alors que la zuppa di pesce arrive sur la table, Nicole lui fait un signe du menton. Oui, il est là, assis à une autre table au fond avec un serveur, et c’est son timbre un peu voilé qui la vrille d’une onde brûlante. Stefano ! Stefano … Sa bouche tremble un peu, ses mains sont glacées. Elle interroge sa fille du regard. Vas-y, vas-y, je t’attends! répondent les yeux heureux de Nicole.

 

   Elle la suit du regard, la voit s’avancer comme on se lance au bord du tremplin. Sa silhouette est énergique, juvénile, elle se passe la main dans les cheveux blonds qu’elle porte mi longs. Stefano cesse de parler, s’excuse et se lève, s’avance vers elle. Il lui tend les mains, et elle devine qu’il enserre les siennes, que sa chaleur pénètre sa peau et sa peine, ce long hiver dans lequel elle l’a congelée par sa révolte d’adolescente. Ils parlent, si bas qu’elle ne perçoit que des sons détachés. Il jette un coup d’œil vers elle, esquisse un sourire distrait, revient au visage de Magali avec une intensité qui soudain l’inquiète. Il caresse les mains qu’elle a maintenant posées sur sa poitrine, redresse la tête comme pour secouer un désespoir trop pur pour être vu d’en face. Elle lui caresse une joue, et se détourne, revient vers Nicole qui déjà sent monter en elle un cri sans voix.

 

  Elles abandonnent leur table et franchissent la porte sans se toucher ni se parler, dirigent leurs pas vers la voiture, s’y installent. Nicole met le contact et le chauffage, et attend.

 

   Nicole m’a tout raconté, Stefano ! Je suis revenue vers toi. Nous sommes revenues vers toi, lui a-t-elle dit, un bonheur calme chantant dans la voix, avec en tête cette splendide image du lac Majeur sous une neige douce comme un voile de mariée, blanche comme l’innocence rendue à leur amour. Ah, cette certitude de l’avoir poignardé une seconde fois, ce chagrin acéré qui lui avait tordu les lèvres dans un rictus soudain. Cara, cara ! C’est trop tard…trop tard. Je viens de me marier, par lassitude, par refus de t’attendre encore. Elle est gentille, elle supporte ton souvenir. Mal, mais elle le supporte. C’est trop tard …

 

 

Publié dans Nouvelle

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

claude danze 03/12/2010 21:46



Tout est dit. L'Italie, l'hiver et les malentendus, la complicité et l'amour... Et le temps qui nous joue des tours. J'en suis tout ému. C'est beau, simple et compliqué à la fois. De belles
envolées de mots, de jolies tournures. A lire et à relire sans modération...



Marie-France Mellone 03/12/2010 21:41



Ce texte est magnifique. Normal, Edmée, c'est toi qui l'as écrit. N'aurais-tu pas quelque ascendance italienne ?



Philippe D 03/12/2010 21:20



J'ai trouvé : c'est Edmée! Alors? J'ai gagné quoi? LOL


C'est toujours un plaisir de lire les mots d'Edmée. Elle sait si bien nous faire rêver...


Bon weekend à tous ... sous la neige sans doute.



carine-LAure Desguin 03/12/2010 20:44



On croit que ça ne se termine pas bien mais ...N'est-il pas mieux de ne pas continuer une histoire d'amour et ainsi pouvoir imaginer tellement de jolies
choses plutôt que de la vivre et de constater après quelques temps que c'était un coup dans l'eau ???


Je vais relire l'histoire une seconde fois car les textes d'Edmée sont savoureux et quelques notes italiennes qui essaiment un peu partout : un délice
!



Pâques 03/12/2010 20:20



Un récit sensible et émouvant, une palette d'émotions et de sentiments toute en retenue.


La fin ne me laisse pas une impression de tristesse, plutôt d'apaisement...;


Marcelle



Nathie 03/12/2010 18:36



Très belle nouvelle , mais pourquoi aime-t'on les histoires si désespérément triste?



Sophie 03/12/2010 18:25



De la douceur dans cette grande douleur. Des tonalités de gris...Vraiment, Edmée, quelle jolie plume ! Un récit empreint de sensibilité. Bravo.



Edmée 03/12/2010 12:25



Merciiiii! Je n'y pensais plus du tout, à cette nouvelle, et me demandais "mais c'est quoi encore que j'ai envoyé à
Christine pour Aloys"?



Elisa Romain 03/12/2010 11:51



Apprivoisée par ce silence omniprésent, apaisant, j'ai presque sursauté lorsque Nicole a ouvert la bouche. La nouvelle est portée par une très belle écriture,  fine et  sensible : une
merveille!



Lascavia 03/12/2010 10:59



Que d'émotions, que de justesse dans le jeu de ces personnages féminins incarnés par la plume sensible d'Edmée ! Encore une magnifique nouvelle...



Steph 03/12/2010 10:21



Une histoire de mensonges qui se termine mal... C'est logique... et moral...


Mais j'aurais bien aimé que Magali et Stefano aient une seconde chance...



Gauthier Hiernaux 03/12/2010 10:06



J'imagine qu'il est plus passionnant de lire une histoire qui se termine mal que de la vivre ;-)



magerotte 03/12/2010 09:43



Joli, joli, joli ! Mais pourquoi donc les histoires d'amour sont-elles si souvent tristes ?



Micheline 03/12/2010 09:35



Une magnifique nouvelle ! Beaucoup d'émotions, un style parfait. Vraiment, j'ai adoré cette histoire. 



christine 03/12/2010 07:27



Une nouvelle qui me renvoie vers les Romanichels... ce doit être le parfum d'Italie... Les mots qui chantent, les bruits...


On aurait bien envie que cette histoire se finisse bien...