Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Le blog Aloys

Hugues Draye : Un extrait de "Chemin faisant..."

3 Mars 2011 , Rédigé par aloys.over-blog.com Publié dans #Textes

H.draye

LISLES-MARTINS

1

J'aurai marché dans la forêt depuis une heure ou deux. Les arbres auront défilé les uns après les autres. Un coucher de soleil aura transpercé les branches.

Je n'entendrai pas les oiseaux. Ma tête sera encombrée d'une musique, d'un souvenir ou d'un projet. Les sentiers tortueux se succéderont et je verrai en chacun la réplique du précédent.

Je me demanderai, en apercevant les bouleaux, si les feuilles qui s'en détachent meurent à l'instant où elles quittent leur branche maternelle ou à la seconde précise où elles atteignent – et touchent – le  sol.

J'entendrai un coup de feu. J'imaginerai les chasseurs - ou les assassins - au loin. Je tournerai la tête vers les buissons. Je croirai reconnaître la casquette du Champenois, ce héros gaumais.

Je frissonnerai.

Je poursuivrai ma route.

2

"Combien de temps avez-vous marché dans la forêt, monsieur?"

"Je n'en sais rien, docteur"

Oui, la visite médicale aura commencé. On établira mon dossier. Je passerai sur la balance. Je serai ensuite prié d'attendre dans un box voisin. Et je créerai mon suspense.

Cinq minutes. Dix minutes. Un quart d'heure.

 Et le diagnostic tombera.

"Je ne dois plus vous apprendre, mon cher patient, que la pensée n'existe pas. Vous savez que les flashs qui passent dans notre cerveau à longueur de journée ne sont pas vraiment l'expression de notre volonté, que des planètes existant réellement dans le cosmos nous envoient journellement, grâce à un système de satellites, des photos ou des extraits de leur vie. Depuis quelques mois, je voyais des oranges bleues partout. Je me suis donné la peine, en tant que médecin, d'analyser scientifiquement cette chimère. Le résultat fut concluant : les fruits, soi-disant imaginaires vu leur couleur, se trouvent et existent matériellement sur Wivin, un astéroïde situé à trois milliards de kilomètres en diagonale de la couche atmosphérique. Il se pourrait - nous l'avons calculé - que certaines planètes, au cours des vingt prochaines années qui vont arriver, entrent en collision"

"Où voulez-vous en venir ?"

"Nous désirerions, afin d'éviter ce phénomène, parachuter des hommes sur place. Vos prises de sang et votre potentiel urinaire ont démontré, cellule après cellule, que vous étiez l’homme de la situation. On va vous envoyer là-bas. Vous allez découvrir vos rêves en chair et en os. Juste le temps d'une piqûre"

Et … je me laisserai faire.

 

3

Lisles-Martins.

Ainsi, le panneau - qui indiquait Liège-Guillemins dans la réalité - aura changé de nom lors de l'arrivée du train. Comme dans mes rêves.

Je jetterai mon ticket dans la poubelle du quai, j'arpenterai la salle des pas perdus, je consulterai les tableaux horaires et je raserai les murs. Comme dans la réalité.

Mon amie, ma Dulcinée, pour me surprendre, déposera sa main sur ma nuque. Un journal siégera dans la poche droite de son manteau. Elle mangera un bâton de chocolat. Elle laissera vagabonder sa main droite sur les boutons de nacre de son chemisier rouge. Elle claquera des dents et je verrai un soleil. Comme dans les rêves où je la rencontre. Nous traverserons le boulevard, main dans la main. Nous nous attarderons devant les magasins. L'herbe du parc sera rouge. Et mon amie regardera droit devant elle. Je ne connaîtrai toujours pas son prénom.

"Sœur Marie-Claire a téléphoné, mon chéri", dira-t-elle, comme ça, par hasard.

Je me rappellerai, moi qui connais mes scénarios amoureux par cœur, de ma première rencontre avec ma blonde dans une bibliothèque tenue par une religieuse.

"Ont-ils réparé la télé ?", demanderai-je encore. En me souvenant des fameux parasites devant l'image témoin de notre première rencontre.

Elle me tendra ses lèvres. Elle m'embrassera. Je m'évanouirai.

4

Visite médicale à nouveau.

"Que s'est-il passé, docteur ?"

      "On vous a sauvé à temps. Votre muse de Lisles-Martins détenait des pouvoirs paranormaux. Son fluide naturel allait provoquer des dégâts au niveau de votre attraction mutuelle. En un regard, vous seriez devenu aveugle ou paralytique. Un sérum doit être conçu pour lutter contre ce fléau. En attendant, vous rejoindrez le royaume des morts qui s'allume dans vos songes …"

Et le médecin plantera le thermomètre dans le creux de ma cuisse. Je n'aurai pas le temps de placer un mot.

5

Je voyagerai en dirigeable.

J'aurai le cafard.

La gare de Lisles-Martins et le fantôme de ma muse envahiront déjà mes souvenirs.

Dehors, les nuages voileront le hublot. Le ballon perdra de l’altitude. Le baromètre en aura pris un coup.

Pendant ce temps, à l'intérieur du dirigeable, je tournerai en rond dans un décor japonais. Une marmite en cuivre jouera du tambour au plafond. Des infirmiers - portant une civière - feront les cent pas. Oui, j'aurai atterri dans le royaume des morts de mon imagination. Je consulterai un plan. J'aboutirai au second étage. A la chambre 923.

Simon Jacob, apiculteur célèbre décédé depuis une quinzaine d'années, fera une sieste dans son pavillon. Il aura le regard pensif d'une statue de Rodin. Je serai intimidé. Je ferai quelques pas en avant. Ensuite, je reculerai.

Une fois de plus, je réaliserai que, contrairement à mes idéaux, la mort n'embellit rien, la mort n'efface rien, la mort existe essentiellement dans la tête, les humains gardent leur dimension et que les idoles n'existent pas.

6

Evidemment, je serai de retour sur terre.

Evidemment, j'aurai à nouveau droit à une visite médicale.

Qu'y apprendrai-je encore ?

"Mon cher patient, vous étiez sur le point de fondre. Je dois vous administrer une dose plus forte. J'ai lu, dans votre dossier, les références concernant vos rêves avec une panthère qui vous avale. Si mes renseignements sont exacts, il y a, dans le ventre de l'animal, un lit. La bête s'échappe du zoo, court dans le désert et rejoint un cirque. Je vais vous projeter en ces eaux-là"

"Retournerai-je bientôt à Lisles-Martins ?"

Je n'entendrai pas la réponse, bien sûr. Je m'évanouirai avant, bien sûr.

7

Le zoo d'Anvers aura fermé ses grilles. Les touristes auront déserté le grand jardin digne d'un dessin animé de Walt Disney. Les jardiniers seront partis à la cantine.

Et je serai encore là. Par hasard.

Derrière une maison blanche de type espagnol, deux panthères dormiront.

Je m'accroupirai. Je me faufilerai jusqu'à la queue des félins.

Je rêverai encore de Lisles-Martins. Je rêverai encore de ma muse. En vain.

La peur du gardien du zoo me glacera les os. Le radeau, situé dans mes rêves à l'extrême-droite du tuyau d'arrosage, aura été déplacé ; les traces blanches en témoigneront.

Le mâle sortira de son sommeil. Je me prendrai pour un homme invisible (ou un passe-muraille). Je sourirai. Je me rappellerai d'un médecin, dans une autre galaxie, prêt à me sauver en cas de danger. L'animal aura le temps de faire trois pas dans ma direction, de m'adresser un clin d'œil et de tourner … à droite.

 

 

 

 

8

L'animal n'aura pas le temps, comme prévu, comme dans mes rêves, de m'avaler. Je n'aurai pas le lpoisir de m'installer, de me coucher, de me draper et de dormir dans le lit de son ventre.

Je ne retournerai pas à la visite médicale. Mon médecin-fantôme se sera évaporé avec ses seringues et son sérum.

Je me retrouverai dans la forêt. Comme au point de départ. Je m'apercevrai, le plus simplement du monde, que je n'avais jamais quitté cette forêt. J'aurai pensé intensément et le rêve aura fait le reste.

Je ne rejoindrai pas Lisles-Martins. Je ne retrouverai pas ma muse. Mon envolée aura vécu son cours. Je ne me retournerai pas. J'accélérerai le pas.

Les marécages me paraîtront magiques. Les bûcherons, pour une fois, frôleront les divines apparitions. Les cyclistes de passage deviendront mes frères. Un ruisseau coulera dans mes veines. Je joindrai mes mains. Je regarderai en l'air.

Je deviendrai amoureux de la réalité.

Je rejoindrai une autre muse.

Je te rejoindrai.

Je te rejoindrai ... comme toujours.

Luttre, 14 juillet 2004, 22 heures,

juste avant de partir en vacances avec toi

 

Hugues Draye  huguesdraye.over-blog.com

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article

Anne Renault 03/03/2011 22:47



Une étonnante sensation de liberté dans l'imaginaire. Des mots forts et fluides. Un rythme qui emporte.  Texte magnifique.



Edmée 03/03/2011 14:17



Le baiser qui fait s'évanouir .. je ne risque pas de l'oublier!



carine-LAure Desguin 03/03/2011 13:28



Chemin faisant, c'est le premier livre que j'ai lu de ce chanteur compositeur interprête auteur ..J'aime l'univers de ce comtemplateur de la vie ...Tiens, et si on proposait à notre roi
l'introduction d'un contemplateur ? 



claude danze 03/03/2011 09:43



Halluciné, j'en suis sorti... C'est absolument extraordinaire, surréaliste... On est par les thèmes proche de Blaise Cendrars, Lautréamont, Mallarmé, Baudelaire... Draye, enfin! Là, t'as
cartonné, Hughues!



christine 03/03/2011 07:13



Eh bien... drôle d'ambiance, un rêve de tous les instants. Rêve éveillé, rêve de fou, rêve d'halluciné ? Un décousu qui laisse une drôle d'impression comme au sortir d'un cauchemar qui nous
éveille en pleine nuit...