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Le blog Aloys

HOMO UNIVERSALIS d'ALAIN MAGEROTTE

18 Juin 2010 , Rédigé par aloys.over-blog.com Publié dans #Nouvelle

HOMO  UNIVERSALIS

 

AlainMonsieur Augustin Badet,

 Huissier de Justice.   

      

Contrôlé à plus de 150 km/h. sur une bretelle d’autoroute où l’on ne peut dépasser le 90 km/h. ! Je n’ai reçu ni procès-verbal, ni rappel, ni assignation et voilà que j’écope d’une obligation de m’acquitter, séance tenante, d’une dette, tombant du ciel, contraignant Monsieur l’huissier de Justice à réaliser un exploit pour un montant ridicule.


Tiens, même en comptant les intérêts de retard, la somme que je dois verser n’excède pas la moitié du prix d’une location d’une semaine à Dorival...


Dorival !… Dorival et son fromage à la réputation internationale. Je pense que ce serait faire injure à Monsieur l’huissier de Justice de lui demander s’il a déjà goûté ce fromage doux, onctueux, revigorant, crémeux, roboratif à souhait, véritable don de la nature, que l’on étend avec délicatesse sur une tranche beurrée de pain de campagne. En vérité, la tartine au fromage, qu’il soit de Dorival ou d’ailleurs, Monsieur l’huissier de Justice l’ignore peut-être, mais je ne la savoure que si je peux la tremper dans une tasse de café sucré. Par contre, je dégusterai volontiers une tartine au saucisson ou agrémentée d’une salade quelconque (crabe, thon, poulet au curry…) sans ressentir le besoin de la plonger dans une tasse de café… allez savoir pourquoi…


Pour en terminer avec le fromage, je me permets d’en faire un, en interpellant Monsieur l’huissier de Justice au sujet du patronyme Badet…


Badet ! J’ai connu un Badet quand j’ai effectué mon service militaire chez les chasseurs ardennais. C’était un sous-officier de carrière. L’adjudant Badet…


Je ne reviens plus sur son prénom… Jules ? Félicien ? Léopold ? Alphonse ? Adolphe ? Oui, c’est ça, Adolphe Badet… un sacré caractère ! Avant de recevoir notre permission du week-end, il y avait l’inspection. Terrible, angoissante. Il cherchait à déceler la moindre faille dans l’attitude ou l’accoutrement pour coincer et priver d’un retour au foyer, de pauvres miliciens harassés par une semaine éprouvante. Une grimace, un poil de barbe mal coupé, un ceinturon ne brillant pas suffisamment et hop, le gars était consigné. Un homme d’une grande sévérité dont la tendresse était cependant inversement proportionnelle à l’image qu’il projetait. Car ce Badet possédait une sensibilité à fleur de peau. Il n’y avait qu’à voir sa manière de bichonner les plantes qui égayaient son bureau et, en particulier, un ficus appelé «gamin»… émouvant… émouvant à un point tel que, parmi les miliciens punis, il désignait un volontaire pour arroser ses protégées, en le menaçant des pires châtiments s’il arrivait quoi que ce soit à l’une de ses petites chéries…


Les misérables ploucs, que nous étions, avions lancé, sous le couvert, cette formule simpliste et stupidement moqueuse : «on ne badine pas avec Badet !»


Monsieur l’huissier de Justice a-t-il un lien de parenté avec ce poète en kaki ? Je demanderais alors à Monsieur l’huissier de Justice de ne point manquer de remettre un cordial bonjour de la part d’Yves Latouche, caporal dans la réserve à la main verte…


… Votre pli du 10 mars m’est bien parvenu. Pour en prendre connaissance, je me suis rendu à la poste de mon quartier où, avant d’obtenir le document, j’ai dû subir le désagrément de faire une file dont je ne voyais pas le début. Ce fut d’autant plus pénible qu’il y avait, juste devant moi, un voisin, Monsieur Parmentier. Je le bats froid depuis deux semaines. La cause ? Elle est liée à l’affaire qui nous occupe… je ne sais d’ailleurs pas pourquoi je l’appelle Monsieur. Je pourrais dire ce cuistre, ce rustre ou lui coller un quelconque nom d’oiseau quoique, une telle appellation serait plutôt incongrue, vu que ce triste sire n’aime pas les animaux. Il me l’a fait sentir en traitant Vénus, ma chienne adorée, de «sac à merde» ! Tout ça parce que la pauvre bête, indisposée en ce jour litigieux, avait déféqué sur son trottoir. Ne vous est-il jamais arrivé, Monsieur l’huissier de Justice, d’être pris de crampes intestinales soudaines vous obligeant à vous laisser aller sans pouvoir vous retenir ?


Des mots durs pour un animal méritant le respect de toutes et de tous. D’ailleurs, comment ne pas l’apprécier. Certes, mon but n’est pas de vous attendrir, Monsieur l’huissier de Justice, mais je ne peux résister à l’envie de vous le décrire en quelques mots qui, j’en suis certain, vous émouvront et vous rallieront à sa cause. Je fais allusion à mon toutou, bien sûr, pas au voisin…    

Vénus, baptisée ainsi en référence à la déesse de la beauté dans la mythologie romaine, est une sang-mêlé, ce qui dans l’esprit de beaucoup est synonyme de tare. Elle est née d’un croisement berger allemand / rottweiler… ou rottweiler / doberman ou encore berger allemand / doberman ! Je ne sais pas… mais qu’importe, il faut la voir quand elle trottine à mes côtés, fière et confiante. Belle, intelligente, sensible, Vénus vient d’accomplir sa cinquième année. Ses sourcils clairs tranchent sur son soyeux pelage foncé. Son corps puissant, musclé, appelle caresses et démonstrations d’amitié qu’elle rend au décuple, heureuse de son gîte, fidèle à son maître qu’elle protège. Sa robustesse et sa mâchoire aux crocs blancs acérés décourageraient plus d’un agresseur potentiel.


Vénus n’hésite pas, de jour comme de nuit, à aboyer lorsqu’un quidam passe ou s’attarde devant la demeure; elle se rue sur la boîte aux lettres, malmenant mon courrier, lorsque s’avance la main du facteur, persuadée que ce dernier tente de pénétrer dans l’habitation. Que voulez-vous, elle tient à cœur sa mission de gardienne de la maison. Peut-on lui en faire grief ? Monsieur l’huissier ne remplit-il pas sa tâche du mieux possible en n’hésitant pas à mordre si les circonstances le commandent ? Mais, à l’instar de ma chienne, je subodore que Monsieur l’huissier de Justice est plus impressionnant que méchant... Me trompé-je ?     


Ce jour-là, j’étais invité à dîner chez ma sœur, Yvette, de deux ans ma cadette. Les circonstances aventureuses et hasardeuses de nos existences respectives nous avaient éloignés l’un de l’autre pendant trop longtemps. Un an ? Deux ans ? Trois ans ? Quatre ans ? Difficile d’être précis dans ce cas-là, comme il est difficile, voire inconvenant, de ne pas s’autoriser quelques libations pour fêter d’affectives retrouvailles. Que celui qui n’a jamais pris une cuite me balance le premier verre…


Je suppose qu’il est déjà arrivé à Monsieur l’huissier de Justice d’arroser sans retenue le plaisir incomparable de pouvoir, après une longue attente, poser enfin les scellés sur la porte d’entrée de l’appartement d’une vieille connaissance qu’il désespérait de revoir un jour.


Dresser un portrait d’Yvette me paraît intéressant, même si cela n’a qu’un faible rapport avec l’événement qui nous a mis en contact.


Petite brunette râblée, aux jolis traits réguliers, à la peau mate idéalement hâlée, elle tient plutôt du côté de maman qui avait des origines portugaises alors que moi, je ressemble à papa dont la taille, le teint pâle et les cheveux blonds faisaient penser à ces fiers vikings qui s’embarquaient sur de solides drakkars pour filer vers des contrées inconnues où les attendaient mille dangers.   


Quand Yvette reçoit, perfectionniste avec un zeste d’orgueil, elle met les petits plats dans les grands. Dès lors, la fine cuisinière qu’elle est serait outrée si on ne faisait pas honneur à sa table.


Ma petite sœur bien-aimée… ça ne vous dit rien ? Les premiers mots d’une chanson… mais, peut-être étiez-vous trop jeune, ou pas né, quand Richard Anthony chantait «A toi de choisir» qui est, en fait, le titre de la chanson. Ma petite sœur bien-aimée donc m’avait mitonné des lasagnes qu’elle accompagne d’une sauce béchamel. J’étais ému de constater qu’Yvette n’avait pas oublié ma prédilection pour les pâtes en général et pour les lasagnes en particulier. Elle ne lésine pas sur les ingrédients adéquats pour pimenter une composition qu’elle craint toujours de ne pas assez relever.


Grâce au chianti, je réussissais à éteindre les velléités incendiaires de sa généreuse préparation et, si ce délicieux breuvage s’était montré insuffisant, le pousse-café offrait une solution de sauvetage doublée cependant d’un choix cornélien : du sec avec la grappa ou du sucré avec l’amaretto… ou les deux, car la nature a été assez généreuse en me dotant d’une capacité de résistance aux boissons alcoolisées, supérieure à la moyenne. En parlant de résistance, je sais de qui tenir puisque papa s’était comporté en véritable héros durant la dernière guerre mondiale et, parodiant Michel Audiard, une expérience de deux ans de service militaire ajoutée à quinze ans à la régie des P.T.T., m’ont bien entraîné à tenir la distance…


Ce ne sera pas la distance qui allait me jouer un tour pendable, mais les mélanges causés par les appels gourmands d’une gorge se desséchant à une vitesse alarmante. Une constatation inquiétante qui aurait dû me sauter aux yeux si je m’étais trouvé dans un état normal… bien que celui-ci m’eût empêché de faire cette constatation inquiétante. C’est là qu’était le hic comme celui, plus terre à terre, de rentrer sans trop de casse au bercail.


Titubant mais digne, je prenais congé d’Yvette. Je m’étais à peine enfoncé dans le siège confortable et moelleux de ma voiture, que j’eus le sentiment bizarre d’avoir oublié quelqu’un… Vénus !… Car, mon chien c’est quelqu’un, comme dirait Raymond Devos. Où l’avais-je abandonné malgré moi ? Chez Yvette, pour sûr ! Je réussis à m’extraire, non sans difficulté, de mon véhicule pour aller rechercher ma fidèle compagne. Je suppose que Monsieur l’huissier de Justice, son travail accompli, veille aussi à ne rien omettre lorsqu’il quitte un lieu dévasté après son passage…   


Je sonne. Pas de réponse. Je tambourine sur la porte et une pâle lumière éclaire le hall d’entrée. Je me dis «tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir». En effet, Yvette apparaît derrière le loquet qu’elle tarde à ouvrir, se demandant qui pouvait bien venir à une heure aussi indue. Elle était prête à se mettre au lit, la ravissante robe de chambre d’un rose criard qu’elle arbore en témoigne.   

« Ah! C’est toi, fait-elle, rassurée.

- Qui veux-tu que ce soit ?... » bredouillais-je. Et ici, Monsieur l’huissier de Justice me pardonnera, je l’espère, un humour qu’il jugera déplacé eu égard à sa situation mais excusable en raison de mon état d’ébriété.

«… Un huissier de Justice ? Un malfrat ? Ou quelque chose dans le genre ? »

- Arrête ! T’es pas drôle quand t’as bu… tu viens récupérer ton chien ?

- Ouf, il est là ?

- Où veux-tu qu’il soit ? Tu l’emmènes partout avec toi… tu le gâtes trop ! Tu l’as habitué à se goinfrer. Faut voir tout ce qu’il a mangé, je dirais plutôt bouffé; tout un plat de lasagnes en plus des croquettes que je lui avais réservées… » 


Nous pénétrons dans le salon où je découvre ma Vénus étendue, les yeux exorbités avec les pupilles en spirale, la langue tordue hors de la gueule et les poils hérissés, comme les personnages de dessins animés quand ils prennent 220 volts. Ça me fait un tel choc, que les effets de l’alcool se dissipent sur le champ. Je l’appelle, la pauvre bête me lance un regard triste à fendre l’âme. Il y a dans les yeux de cet animal davantage d’humanité que dans ceux qui toisent Monsieur l’huissier de Justice lorsqu’il effectue son courageux devoir.  


Vénus finit par se redresser et, ahanant comme un soufflet de forge, se dirige vers moi d’un pas lourd et hésitant. Elle fait peine à regarder. Yvette m’aide à la placer à l’arrière de la voiture.  


Ma petite soeur bien aimée me propose de ne repartir que le lendemain. Je la remercie mais préfère regagner mon domicile. Rien ne vaut un «home sweet home» pour supporter une gueule de bois, comme dirait Pinocchio.     


Je n’ai pas roulé un kilomètre que Vénus plante une superbe gerbe sur la banquette. Réaction logique d’un estomac barbouillé, victime du roulis qui doit agir sur lui comme le tangage d’un bateau agit sur ceux qui souffrent du mal de mer.


Bientôt, une odeur nauséabonde remplit l’habitacle. J’ouvre les fenêtres pour tenter de disperser cette pestilence qui me provoque des nausées.


Rien n’y fait. A l’embranchement de la N4 et de la E5, en retrait sur fond de campagne et de bocages aux silhouettes rendues inquiétantes par les ténèbres, j’avise un établissement chichement éclairé. Pris dans l’éclat d’une pleine lune, l’ombre qu’il projette sur le sol paraît disproportionné par rapport à sa taille réelle.


Je jette un coup d’œil dans le rétroviseur, Vénus est assise, le corps agité de soubresauts dus à des éternuements répétitifs. Elle semble pourtant aller mieux. L’air frais du dehors devrait parfaire son rétablissement. Tout en couvant du regard ma bébête à travers le rétroviseur, je me gare sur un parking mal éclairé et manque d’emboutir un trois tonnes surgissant de nulle part. Un coup de volant pour l’éviter de justesse et voilà ma déesse qui me gratifie d’un second bouquet aussi garni que le premier.


Nous nous extrayons du véhicule empesté. J’ouvre les portières pour laisser passer l’air. Un air purifié que nous respirons à pleins poumons comme doit le faire Monsieur l’huissier de Justice, une fois son travail ingrat terminé.


Vénus gronde, humant le danger. Je ne possède pas son flair mais j’éprouve le sentiment désagréable qu’on nous épie, pauvres proies faciles livrées au mystère de la nuit et à l’inquiétante présence d’un bâtiment dont la pâle enseigne s’est éteinte, rendant l’ambiance lugubre.


Un silence menaçant pèse de tout son poids, pareil à celui qui s’appuie sur les épaules affaissées des clients de Monsieur l’huissier de Justice; funeste prélude à l’instant fatidique où l’homme de loi va appuyer sur la sonnette d’entrée, annonçant ainsi l’imminente et implacable curée.


Des bruits de pas ! Ma chienne retrousse ses babines, voulant impressionner, car l’animal, j'ai déjà eu l'occasion de le dire, n'est pas méchant. Soudain, voilà un autre animal qui s’amène… enfin, un type… du moins quelqu’un… ou plutôt quelque chose d’immense s’avance vers moi. De longs membres grêles, surmontés d’une tête menue offrent une image effrayante de l’être au ton plombé, d’un gris sale qui se meut avec lenteur. Ses yeux globuleux, exorbités, sont froids, ne recelant pas la moindre trace de vie. Ce bipède d’un autre âge au physique étrange, inaccoutumé, s’élève à deux mètres du sol auquel il s’agrippe de ses maigres orteils griffus.


Ses mains aux longs doigts spatulés sont reliées à des bras filiformes. L’allure discrète, réfléchie, révèle, à elle seule, la froide détermination du personnage en quête d’une prise.

« Que voulez-vous ? Et d’abord, retenez ce chien ou mal lui sera fait… »

La voix, dominatrice, paraît lointaine. Je ne vois point remuer ses lèvres. Par un subtil stratagème, il use de la télépathie pour faire passer son message. Je suis aussi désorienté qu’un client de Monsieur l’huissier de Justice qui doit avoir souvent à faire à ce genre de phénomène malintentionné, à la mine patibulaire mais presque, comme dirait Coluche.


Je ne peux réprimer un tremblement trahissant la peur qui m’étreint. Le truc, enfin, l’alien le remarque et, profitant de sa supériorité physique, me jauge de la tête aux pieds. Une consultation qui me rappelle celle à laquelle nous soumettait l’adjudant Badet, à la différence non négligeable que l’un se souciait de la parfaite correction de mon apparence, quitte à me priver de permission, alors que l’autre semble vouloir y porter atteinte… 


Je pense que Monsieur l’huissier de Justice comprendra mon réflexe instantané. Ne pouvant compter sur mon courage, sourd à mon appel, j’attrape Vénus à bras le corps pour la jeter dans la voiture où je m’engouffre ensuite. Démarrant sur les chapeaux de roue, j’abandonne à ses sinistres desseins une curieuse créature courroucée de me voir filer entre ses mains. 


Je mets les gaz et les maintiens longuement pour mettre une distance définitive entre nous. C’est à ce moment-là que j’ai dû être contrôlé par un radar.


Une fois hors de portée des malveillantes intentions de l’alien, je ralentis l’allure. La route défile, apaisante, devant mes phares contre lesquels viennent buter d’intrépides papillons de nuit. L’odeur du vomi s’implante et me provoque des hauts le cœur. Je ressens aussi le besoin de me désaltérer. Les effets de l’alcool se sont dissipés et ma gorge se déshydrate. Il faut goutte que goutte que je m’abreuve. Vénus grogne, souffrant du même manque. Il existe, Monsieur l’huissier de Justice, une osmose extraordinaire entre cet animal et votre débiteur.   

 

Un bar providentiel à la façade illuminée comme un sapin de Noël surgit dans l’obscurité comme une oasis en plein désert. Je me gare face à la porte d’entrée, espérant qu’il ne s’agit ni d’un mirage, ni d’une nouvelle sorcellerie. Circonspect, je scrute les alentours avant de pénétrer dans l’établissement, suivi de Vénus. 


Pétillante, appétissante, accorte et guillerette, pas bégueule pour un zloty, une croquignolette petite bonne femme se coule avec prestesse entre les tables, servant ici, encaissant là, un mot aimable aux clients. La découpe de sa blouse fraîche et à pois rouges laisse percer la forme de deux mignons globes emprisonnés qui tressautent au pas de course de la brunette. Il doit être comblé le coquin qui remplit les jours de cette adorable donzelle.   


Je commande un coca bien glacé et de l’eau dans une écuelle pour mon chien non sans avoir demandé, au préalable, son prénom à cette enfant qui n’a rien d’un alien. Une audace due à la sérénité retrouvée et comme on devient futile lorsque l’on se sent à l’abri de tous dangers, je m’amuse à compter les pois rouges de sa blouse tandis que Mariette s’active à remplir des verres derrière un interminable comptoir en zinc. J’ai le temps d’en dénombrer vingt-cinq avant qu’elle ne se ramène avec les boissons.  


J’ai l’humeur taquine et la courtise, saupoudrant mon baratin d’allusions friponnes, évitant toutefois les dérapages salaces.


Il commence à se faire tard et les émotions de cette soirée ont raison de mon aptitude naturelle à repousser dans ses derniers retranchements les signes de la fatigue. Prenant congé de Mariette, je me jure de la revoir le plus vite possible.


La tête pleine de rêves, je tourne la clé dans la serrure quand Vénus, prise de coliques subites, quitte mon trottoir pour aller décorer d’un bronze de forme pyramidale du plus bel effet, l’aire de Monsieur Parmentier. Un étron probant puisqu’il révèlera la véritable nature de mon irascible voisin.     


Voilà, Monsieur l’huissier de Justice, j’arrête ici mon plaidoyer qui vous convaincra, je l’espère, de mon incapacité, ce soir-là, à respecter la limitation de vitesse. C’était une question de survie !  


Veuillez agréer, Monsieur l’huissier de Justice, l’assurance de ma considération distinguée.                                                 

Yves Latouche.                                                                                                                                                                             

 

Quand il va chercher son recommandé à la poste, Yves Latouche ne songe plus à l’étrange bipède.


La nature du pli provoque d’abord sa colère. Son calme retrouvé, il décide alors d’envoyer une lettre à cet huissier qu’il maudit. Une lettre dans laquelle il décrit des faits anodins qu’il tire en longueur, y compris sa confrontation avec un alien, confrontation qu’il a mise sur le compte d’éléments multiples comme l’énervement, la fatigue et la proximité de la fête du carnaval. Un simple déguisement… un déguisement très bien fichu, presque crédible. Cette rencontre sera le point d’orgue de sa moquerie et servira d’excuse fallacieuse pour expliquer son excès de vitesse.


Quitte à devoir s’exécuter, autant se payer la tête de cet Augustin Badet.


Il est à mille lieues d’imaginer ce qui va suivre…


Après avoir replacé la lettre dans l’enveloppe, l’alien en caresse l’arête de ses longs doigts. Dans ses yeux jaillit une toute petite étincelle. Minuscule indice de soulagement ou, plutôt, de satisfaction. De son PC portable, il envoie un e-mail.  


MERCURATIL 7 à MERCURATIL 8… mission accomplie… ai retrouvé le fuyard grâce à un subterfuge trop long à expliquer maintenant. Il était temps car l’homme, dans un écrit, fait référence à ma présence sur la terre où, je le rappelle,  je suis venu prendre la température…


Une température au beau fixe puisque MERCURATIL 8 sera ravi d’apprendre que le fugitif en question est l’homo universalis que nous cherchons : fin gourmet, œnologue distingué, rompu à la discipline militaire, ami des mondes végétaux et animaux, amateur respectueux des femmes, mélomane averti et calculateur émérite. Partant de ces constatations intéressantes, je suggère de le ramener chez nous comme échantillon. Un échantillon qui devrait nous amener à la conclusion que la terre est LA planète où il fait bon vivre ! A tout à l’heure. MERCURATIL 7.  


L’alien se sent à l’étroit dans la peau d’Augustin Badet. Il a hâte de retrouver la sienne mais devra encore patienter un peu… jusqu’à sa visite chez Yves Latouche, histoire, si l’on peut dire, d’endormir la confiance de celui-ci…

 

ALAIN MAGEROTTE

 

Rendez-vous le 22 juin pour une autre nouvelle d'Alain Magerotte : Correspondances !

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MAGEROTTE 21/06/2010 12:27


Sur Arte, tous les jours (sauf le week-end) vers 18H30.
Merci pour le commentaire


carine-Laure Desguin 19/06/2010 18:14


" MAx la menace" on repasse ce feuilleton sur je ne sais lus quelle chaîne de ces temps-ci ; ma prime enfance ...Bien très bien Alain pour toute cette imagination ! Dis on en apprend des choses sur
Aloys ! carine-LAure DEsguin


Aloys 18/06/2010 09:49


J'aime beaucoup ta façon de commencer une histoire, "l'air de rien" et de terminer dans l'imprévisible... ça secoue!

Max la menace... L'un de mes feuilletons favoris ! Mais lui s'en sort toujours...


magerotte 18/06/2010 09:39


Et comment que je continue... pas question de vous laisser
tranquille... appelez-moi "la menace"... comme Max (un de mes héros favoris... les plus anciens s'en souviennent)
Big merci pour les commentaires


Aloys 18/06/2010 06:17


Comme quoi, mieux vaut ne pas raconter d'histoires, n'est-ce pas, Yves ?

Pas pour toi, Alain ! Continue, continue!

J'ai hâte de vous faire lire la prochaine nouvelle... que je n'ai pas lue! (Mon oeil!)


Christine 18/06/2010 06:10


Ne vous laissez pas distraire par Latouche... ni abuser... Quoique ce soit si bon de se laisser happer,embobiner...
J'en ris encore! La fin vaut le détour: mais, surtout, ne trichez pas! La surprise n'en sera que meilleure...