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Le blog Aloys

Henri Puffet nous propose un extrait de son roman "La mise entre parenthèses"

27 Mars 2014 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Textes

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   Le lendemain, vendredi, j’avais à nouveau le feu sacré. Le monde recommençait chaque matin. Petit déjeuner continental et copieux face à l’infini de la mer, calme sous le bleu pâle du ciel. Au seuil du jour neuf comme devant une page blanche et vierge. En paix, j’essayais d’entamer chaque jour en le remplissant de signes positifs et intéressants, libre d’inquiétude. Je n’oubliais pas qu’il était si facile, et si dommage, de gâcher une journée parce qu’elle avait mal commencé, tel un début de page chargé de ratures et de gribouillis.

   Jusque 2 heures, sur la route 1, j’ai conduit entre l’océan et de hauts massifs mangés par les nuages. Ciel flou. Blanc gris, presque incolore. Côte désertique. Dénuement total. Tout était superbement dépouillé, sable et caillasse. Pas un brin d’herbe, pas un arbuste. Aucun signe de vie, hormis le tournoiement des vautours, planant dans les courants d’air devant les parois des montagnes. Que mangeaient-ils dans ce royaume de pierre ? J’étais sur l’écorce nue de la terre, au bord des vagues vertes et bleues qui répandaient leur écume sur les rivages vides, roulant vers rien du tout.  De loin en loin, balises rappelant la précarité de la vie humaine, de mini monuments funéraires, faits de bric et de broc, ponctuaient les endroits d’anciens accidents mortels.

   Michilla. Un infime bled de cabanes posées des deux côtés d’une de ces infinies lignes droites dans l’hébétude, entre mer et désert, entre le bleu et l’ocre. Des épiceries microscopiques, des gargotes minuscules servant de restaurants pour camionneurs. Je suis entré dans l’une d’elles acheter des bouteilles d’eau. Un gamin suivait un match de football à la télévision. J’avais l’impression de me trouver sur une planète aussi bizarroïde que celles décrites par le Petit Prince de Saint-Exupéry. Par place, les sables du désert s’aventuraient jusqu’aux vagues. Ou bien était-ce le sable des plages qui avait colonisé l’intérieur des terres ? Mais le plus souvent, le rivage s’accolait à des falaises brunes, à des chaos de blocs fantastiques sur lesquels les rouleaux éclataient en geysers d’écume. J’étais en Bretagne. J’étais au Sahara. J’étais dans les fjords de Norvège quand les aplombs se faisaient vertigineux, de pur roc, et que la route sinuait, modeste et humble, au pied de leurs perspectives aériennes. On y voyait, à mi-pente, de vagues nuages fatigués qui semblaient n’avoir plus la force nécessaire pour grimper plus haut, comme des alpinistes vaincus.

   A Tocopilla, quittant la côte, je me suis hissé le long de la route 24 jusqu’au plateau central. Le ciel est soudain devenu bleu, tous les nuages effacés comme de la buée sur une vitre. Le désert le plus aride de la planète, paraît-il. J’avoue que cela m’a fait de l’effet. J’étais sur le trait noir de la route, rectiligne dans le jaune et le gris, sous l’azur. A l’horizon, infiniment loin, je voyais se profiler en dents de scie de ternes montagnes, et, sur la platitude vide, un long train, lourd et lent, laborieuse larve rampant dans un décor lunaire.

 

   Au bout d’une heure, j’ai atteint Maria Elena, un bled paumé collé sur du néant. J’y suis entré faire un tour. Une bourgade d’ouvriers. A proximité, une mine exhalait un nuage opaque de poussière brune, si dense qu’on aurait juré qu’un volcan plat vomissait ses scories. J’ai pénétré dans une petite épicerie. Encore. Acheter n’importe quoi, une boisson, trois pommes, un chocolat. C’est ainsi que je prenais la température des endroits où j’allais. Les gens étaient gentils. Dehors, sonnaient les vagues échos d’une fanfare en train de répéter dans une sorte de salle municipale. Dérision.

 

Henri Puffet

La mise entre parenthèses

http://www.bandbsa.be/contes3/puffetete.jpg

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Pâques 27/03/2014 20:27


Les voyages, j'adore cela !!!


Et aussi voyager dans sa tête avec un bon livre :-)

Edmée De Xhavée 27/03/2014 15:19


En effet ça donne envie de voyager, et le style est bien fluide, léger, détaillé sans fioritures... Bravo

Carine-Laure Desguin 27/03/2014 07:40


Une écriture qui au premier coup d'oeil, accroche. Il y a du vrai sous ces mots.

christine 27/03/2014 07:05


Voilà un livre que je vient de terminer. Une invitation au voyage !