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Le blog Aloys

Henri Puffet nous propose un extrait de son roman "La mise entre parenthèse"

14 Mars 2013 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Textes

 

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Mon sauveur avait à peu près mon âge, et une face de caricature. Vêtu d’un blue-jeans maculé et d’une chemise à courtes manches déboutonnée d’où saillait un volumineux abdomen couleur de vieille brique, il était coiffé d’un chapeau de cuir à larges bords. A intervalles réguliers, il pêchait une cigarette dans son paquet de Palermo rouges, et se la plantait entre les lèvres. Nous parlions peu. Ma compréhension du castillan, surtout de sa version sud-américaine, étant encore assez rudimentaire. De temps à autre, il lâchait une plaisanterie, que je ne comprenais pas et dont il riait de bon cœur, découvrant à chaque fois sa désastreuse dentition. Toutes les incisives manquaient, et seules lui restaient des canines de prédateur. A part cela, vraiment un bon bougre, et je riais pour lui faire plaisir. Comme la climatisation de la cabine était en panne, on roulait vitres baissées, fouettés par l’air chaud et sec.

   Nous ne croisions aucun véhicule. Une cinquantaine de kilomètres après Villa Montes et les ultimes contreforts de la Cordillère, le paysage s’était aplati. Le Gran Chaco paraguayen était rigoureusement plat comme l’électrocardiogramme d’un macchabée, sur une étendue grande comme la moitié de la France. On traversait des monotonies ennuyeuses couvertes d’une forêt sèche et basse, sorte de haut maquis d’arbustes épineux mêlés de cactus, d’arbres-bouteilles et de quebrachos, qui bouchait la vue en tous sens. C’était tout plat. Tout droit. Et vide. Cela me changeait des Rocheuses et des Andes, sauf du point de vue de la densité de population. Mais surtout il faisait chaud. Comme je tentais d’expliquer ces impressions au camionneur, il a eu une réplique qui devait signifier : « et vous n’avez encore rien vu ! »

    Que le Paraguay fût en Amérique du sud, je ne l’ignorais pas, au même titre que le Pérou ou l’Uruguay. Il m’eût été impossible cependant de les situer avec exactitude. C’était une république enclavée au cœur du continent, dont on ne parlait jamais, éclipsée qu’elle était par ses voisins géants, Brésil et Argentine. Tout au plus l’avais-je vue mentionnée l’une ou l’autre fois, lors de la lecture de romans évoquant la chasse aux ex-bourreaux nazis. Demander à un Européen moyen où se trouvait le Paraguay, revenait à demander à un Américain de situer le Danemark ou la Bulgarie.

 

 

   Au bout de 116 kilomètres, le camion a rejoint la Ruta 9, la « Transchaco ». On s’est arrêtés. Les premiers Paraguayens que j’ai aperçus – excepté mon brave routier -, étaient trois policiers. Et là encore, stupéfaction de constater la richesse insoupçonnée de la mémoire, qui me restituait des images occultées durant trente-cinq ans. En apercevant les trois hommes à face basanée, sanglés dans des tenues beiges et coiffés de képis à visière plate, je me suis rappelé l’album Tintin et les Picaros, et le général Alcazar – ou le général Tapioca, je ne me souvenais plus -, une histoire dont les péripéties avaient pour cadre une obscure république d’opérette du continent sud-américain. Les trois gaillards portaient le même uniforme. Assis sur un banc, adossés aux planches brutes de la guitoune qui tenait lieu de commissariat, ils suçaient leur téréré (1) dans une guampa (2) de corne qu’ils se repassaient avec indolence. Leur  pick-up Ford blanc de patrouille, équipé d’une large collection de gyrophares, sommeillait sous le mât au drapeau.

   Le pavillon tricolore rouge-blanc-bleu, à l’horizontale, se déployait fièrement  dans le vent du nord sec et brûlant.  Nous étions à La Patria, kilomètre 645, village artificiel d’une quinzaine de bâtisses en briques rouges disséminées sous les arbres, plaqué là au début des années 80, sorte de base au développement de la région, alors encore vierge de toute occupation humaine. Une bande de chèvres mâchonnaient des broussailles et de vieux cartons. Rien ne bougeait. La route asphaltée commençait là – ou s’arrêtait là, si on venait d’Asuncion. Passé le village, la Transchaco redevenait piste cahoteuse et poussiéreuse qui s’éloignait vers le Chaco bolivien. Le Volvo a pilé au carrefour, libérant de douloureux gémissements d’air comprimé de ses freins. Le chauffeur a pêché un sachet en plastique sur la couchette derrière lui avant de sauter de la cabine et de se diriger vers la cabane des policiers.

   A mon tour, je suis descendu me dégourdir les jambes. Planté au milieu du bitume, j’ai considéré un moment la route qui filait, rectiligne, vers le sud-est, interminable et vide, et qui se diluait au loin dans l’air brouillé de chaleur. Un crotale écrasé séchait sur le goudron. Jorge – c’était le nom du routier – a remis le colis aux agents de police, puis s’est mis à discuter en riant avec le plus gros d’entre eux, alors qu’ils se portaient à ma rencontre. Le type m’a serré la main avec vigueur. Une véritable armoire à glace, à la panse imposante, avec une épaisse moustache noire sous le promontoire de son nez. Un Smith & Wesson .38 spécial pendait sur sa cuisse. Une face de brute, mais tout sourire. « Bienvenido a Paraguay » a-t-il tonné en me secouant la main.

 

Henri Puffet

"La mise entre parenthèse"

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henri Puffet 24/02/2014 18:01


Merci pour vos sympathiques commentaires.


Le livre est sorti et référencé depuis novembre.


Ce serait bien si vous aviez envie d'en lire davantage...


Ou, si vous le souhaitez, je peux vous envoyer d'autres extraits.....

Jean-Michel Bernos 14/03/2013 14:11


C'est bien raconté et bien écrit : on s'y imagine facilement... en couleur !


Des phrases juste un peu trop longues à mon goût... mais le goûts et les couleurs !

Anne Renault 14/03/2013 10:12


J'apprécie style et atmosphère et j'ai envie de connaître la suite...

christine 14/03/2013 07:32


Un univers qui m'interpelle... Très envie de lire ce livre !

Carine-Laure Desguin 14/03/2013 05:15


Un extrait qui nous plonge directement au sein de l'aventure. L'Amérique du Sud, les emmerdes, le bitume, des chèvres qui dégustent des vieux papiers...